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Le blog d'André Boyer
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LA PATATE CHAUDE* ECHOIT AUX EUROPÉENS

29 Février 2024 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

LA ZONE NEUTRALISÉE DANS LE PROTOCOLE DE MINSK (2015)

LA ZONE NEUTRALISÉE DANS LE PROTOCOLE DE MINSK (2015)

Après cette guerre d'Ukraine, il faudra concevoir une nouvelle configuration politique qui soit acceptable pour les États-Unis et la Russie. Il reste à savoir si l'Europe aura son mot à dire.

 

Il faudrait pour cela que l'Europe ait une capacité de défense suffisante et soit en mesure de participer à l'effort pour une paix négociée afin de mettre fin à la guerre. Mais lorsque la politique et la diplomatie sont mis hors-jeu, comme c'est le cas actuellement, la guerre n'est plus qu'un acte de violence sans limites, chacun essayant d'imposer à l'autre sa volonté, ce qui conduit à une escalade, dans laquelle notre Président s’installe clairement.

Jusqu’où ?

Les États-Unis ont pensé qu'ils imposeraient leur volonté à la Russie en arrachant l'Ukraine à son influence, avec ou sans guerre. Ils disposent en effet d'une position stratégique très favorable et ils ont longuement préparé leur affaire. Deux océans les protègent, un allié est à leur frontière nord et provisoirement un pays ami au sud, les facteurs stratégiques de l'espace et du temps ne jouent aucun rôle pour eux et ils ne peuvent pas être attaqués par des moyens conventionnels.

Dans cette guerre, Ils pouvaient mener sans risques une guerre conventionnelle et par Ukrainiens interposés. C'est ce qu'ils ont fait. Ils ont pensé la gagner. Ils se sont trompés, mais ils peuvent se retirer sans risques.

Pour sa part, la Russie est dans une position stratégique opposée : sa grande masse terrestre est entourée de nombreuses régions en crise, aussi l'espace et le temps sont d'une importance existentielle. Or, pour des raisons historiques, la Russie aspire à disposer d'une certaine sécurité militaire particulière et elle n'est ni prête à renoncer à son histoire, ni capable d'échapper à sa situation stratégique.

Or sa situation stratégique s'est dégradée. En 2002, les États-Unis ont dénoncé unilatéralement l'accord ABM;  un système de défense antimissile a été mis en place en Europe l'année suivante, qui a été perçu par la Russie  comme une menace; en 2019, les États-Unis  ont dénoncé unilatéralement l'accord INF sur les missiles nucléaires intermédiaires, permettant paradoxalement à la Russie de développer légalement de nouveaux missiles vers l'Europe; en 2020, les États-Unis ont dénoncé unilatéralement le traité sur le ciel ouvert, qui permettait des inspections réciproques; néanmoins en 2021, les accords sur les armes intercontinentales qui menacent directement les États-Unis (traité New Start) ont été prorogés pour 5 ans.

En 2008 à Bucarest, lors du sommet de l'OTAN, Georges W. Bush a mis la pression pour obtenir une adhésion de l'Ukraine et de la Géorgie à l'OTAN, tandis que le directeur actuel de la CIA, William Burns, alors ambassadeur US à Moscou, mettait en garde son gouvernement contre les risques d'intervention russe que provoquerait de telles adhésions.

Mais le véritable tournant stratégique fut le coup d'état contre le gouvernement ukrainien légal, orchestré par les États-Unis à Kiev en 2014. Ce coup d'état a déclenché la guerre civile dans le Donbass et le refus du gouvernement issu du putsch d'accorder le droit des minorités à la population russophone. Le protocole de Minsk négocié par Angela Merkel et François Hollande en septembre 2014 et renouvelé en février 2015 prévoyait notamment que l'Ukraine fasse une modification constitutionnelle afin d'accorder les mêmes droits à la population russe qu'ukrainienne, mais cette modification n'a jamais eu lieu.

Nombreux sont ceux qui pensent que la guerre aurait pu être évitée si le protocole de Minsk avait été appliqué par l'Ukraine. Ils sont plus nombreux encore à penser que la guerre aurait pu s'arrêter avec le projet de traité préparé à Istanbul fin mars 2022, après six semaines de guerre.  Dans ce traité, il était essentiellement convenu que l'Ukraine renoncerait à entrer dans l'OTAN et adopterait un statut neutre. En retour, les troupes russes se retireraient à leur position du 23 février. Cet accord n'a pas été signé par l'Ukraine sous la pression des États-Unis qui voulaient la guerre, à ce moment là.

En ce début de troisième année de guerre, il est clair que le destin de l’Ukraine se décidera cette année et que ce destin est entre les mains de l'Occident. L’Ukraine a besoin d'argent et d'armes, mais elle manque surtout de soldats. La moitié du budget ukrainien est financé par l'Occident, avec une corruption omniprésente qui contribue au déficit de son budget. En outre, la reconstruction du pays nécessitera un engagement financier à long terme qui devrait être surtout assuré pas les européens.

Les Allemands ont pris la tête des États qui sont déterminés à soutenir l'effort de guerre ukrainien. Un financement de cinquante milliards d'Euros est prévu pour la période 2024 2027. Il est loin de couvrir les besoins de l'Ukraine, mais si le Congrès US refuse de libérer des fonds, il ne restera plus à l'Europe qu'à accroitre son financement à l'Ukraine.

 

C'est ainsi que l'européanisation de cette guerre, voulue par les États-Unis et la Russie, a déjà fait un bond en avant, mais ce n'est qu'un début dans la logique de guerre qui prévaut actuellement.

 

 

*Une pomme de terre entière qui vient d'être cuite à l'eau bouillante ou en papillote dans un barbecue, garde longtemps sa chaleur en raison du grand volume d'eau qu'elle contient. C'est pourquoi, lorsqu'on en prend une à la main, on est surpris et, pour éviter de se brûler, on la passe vite fait à son voisin, à charge pour lui d'en faire ce qu'il en veut, l'essentiel étant qu'on ne soit plus soi-même gêné par cette chose brûlante.

Il est à noter que cette expression vient des États-Unis aussi, comme la chose elle-même.

À SUIVRE

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UNE GUERRE SUR DEUX FRONTS

26 Février 2024 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

UNE GUERRE SUR DEUX FRONTS

 

La stratégie des États-Unis est déterminée principalement par sa rivalité avec la Chine, la seule puissance capable de remodeler l'ordre international afin de devenir la puissance mondiale dominante à sa place.

 

Pour y faire face, les États-Unis veulent commencer par affaiblir la Russie, leur deuxième adversaire stratégique, pour pouvoir se concentrer sur la Chine et éviter que ne se forme un axe Moscou Berlin, susceptible de les concurrencer à terme.

À cet effet, il leur a fallu lourdement impliquer l'Europe dans le dessein de la couper d'une Russie affaiblie, sachant qu'ensuite l'Europe se trouverait impliquée dans le conflit suivant, avec la Chine. Cela semblait une idée logique de la part des États-Unis, d’abattre la Russie, le plus faible des deux pays du point de vue stratégique, en menant une guerre par procuration avant de se tourner vers la Chine, leur adversaire le plus fort.

Mais ils ont sous-estimé la résilience de la Russie et se retrouvent contraints de conduire  une guerre sur deux fronts face à la Russie et à la Chine. La guerre en Ukraine a en effet favorisé la formation d'un bloc géopolitique concurrent, comprenant la Chine, l'Inde, l'Iran et les pays proches comme le Pakistan, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan. Autour des BRICS, la Chine s'est mise à collaborer avec l'Arabie saoudite sur le pétrole et l'énergie nucléaire et elle pousse à la formation d'une monnaie de réserve fondée sur les matières premières qui concurrence avec le pétrodollar, ce qui est une manière relativement douce de prendre le dessus dans la rivalité avec les États-Unis.

En outre, depuis le début de l'année, l'Arabie Saoudite, un ancien allié des États-Unis, l’Iran, l'Égypte, les Émirats Arabes Unies, l'Égypte et l'Éthiopie ont rejoints les BRICS qui rassemblent 3,8 milliards de personnes et 40 autres pays ont exprimé leur intérêt à rejoindre les BRICS, qui ne sont clairement pas favorables à la domination américaine. Parmi ces pays, on dénombre l'Algérie, l'Indonésie, le Pakistan, le Mexique, le Nicaragua, l'Uruguay, le Venezuela et même deux pays de l'OTAN, la Grèce et la Turquie.

La Chine et la Russie, sachant que cette dernière présidera cette année les BRICS, veulent officiellement contribuer à un monde multipolaire qui entrainera le déclin de l'influence américaine. La Chine, qui prend ostensiblement une position modérée sur le conflit ukrainien et sur Taiwan, affirme que les pays occidentaux sont les principaux responsables de la guerre en Ukraine et qu'elle a fait augmenter les risques de conflit généralisé.

La question de Taiwan peut devenir le point culminant de la rivalité americano chinoise. Depuis 1969, les États-Unis se sont engagés à fournir les moyens à Taiwan pour se défendre, mais avec une certaine ambivalence. Or Joe Biden a rompu avec cette ambivalence en déclarant qu'il défendrait Taiwan contre la Chine, tandis que le président chinois a répondu qu'il cherchait une réunification pacifique sauf s'il était contraint à la force.

Cependant tout le monde sait que les États-Unis n'ont pas les moyens de défendre Taiwan s'il était militairement attaqué par la Chine, parce que la Chine dispose, en dehors de son avantage stratégique, d'une force militaire croissante, d'un avantage en matière de missiles hypersoniques ainsi que d'une capacité nucléaire renforcée. La guerre pour Taiwan n'aura donc probablement pas lieu et la Chine dispose du choix du moment pour se saisir de cet avantage géostratégique.

En ce début 2024, tout se passe comme si, pendant que la Russie s’oppose frontalement aux États-Unis par Ukraine interposée, la Chine s’active discrètement à les priver d’oxygène.  

En raison de cette situation, il est particulièrement important que l'Europe s'affirme comme un acteur indépendant dans la politique internationale, car la guerre en Ukraine l'a conduit à un carrefour. Tous les pays européens sont concernés par cette guerre, notamment par ses conséquences économiques mais aussi par ses conséquences géostratégiques et les deux risquent de devenir plus lourdes et de moins en moins réversibles.

Mais il faut en revenir au déclenchement de la guerre, car Poutine n'a pas décidé d'envahir l'Ukraine en prenant son petit déjeuner. Il y a toujours des causes à une guerre, comme il y a une fin qui consiste à prendre acte d'une nouvelle configuration politique et géostratégique.

Lorsque la Russie, après l'effondrement de l'Union soviétique, a cherché à se rapprocher de l'Occident et de l’Otan, avec pour objectif de résoudre les crises qui la concernaient avec la collaboration de l’Otan, il y a eu une courte période d'entente, avant que les stratèges américains ne reprennent la position hostile qu'ils avaient élaboré face à l'URSS pour l'appliquer à une Russie plus faible.

 

Car les États-Unis n'ont jamais vu la Russie comme un pays ami mais comme une puissance concurrente, donc ennemie.

 

* Ce texte est issu d'une conférence prononcée par le général Harold Kujat, ancien chef d'état-major de l'armée allemande et ancien président du comité militaire de l'Otan. J'assume toutefois la totalité de la responsabilité de l'article.

 

À SUIVRE

 

 

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LE PRAGMATISME, UNE PHILOSOPHIE POUR QUI?

21 Février 2024 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

LE PRAGMATISME, UNE PHILOSOPHIE POUR QUI?

Il est arrivé aux Américains de penser la philosophie par eux-mêmes. Ainsi en est-il du pragmatisme dont on peut se demander si c’est une philosophie construite sur mesure pour les hommes d’action.

 

Pour le pragmatisme, tout ce qui est vrai serait utile et tout ce qui est utile serait vrai ? C'est tout de même une philosophie un peu plus subtile qui a été proposée par ses inventeurs américains, Peirce, James et Dewey qui en ont fait une philosophie de la science voire une philosophie de la démocratie.

La philosophie pragmatiste est née et s'est développée en Amérique du Nord à la fin du XIXe siècle. Charles S. Peirce en a présenté l'idée, notamment à James, au cours des réunions d'un club de philosophie à Cambridge (Massachusetts).

Pierce écrivit en français (heureuse époque) un article pour la Revue philosophique en janvier 1879, où il énonçait le principe du pragmatisme : « Considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l'objet de notre conception. »

William James utilisa ce principe pour construire une théorie de la vérité́ dans un ouvrage intitulé Pragmatism (1907) issu d'une série de conférences et John Dewey élabora une théorie instrumentaliste qui donna lieu à un ouvrage collectif de "l'école de Chicago" : Studies in Logical Theory (1903).

Le pragmatisme américain est plus l'expression d'une méthode qu'un corps de doctrines, car les pragmatistes ne font pas partie de ces philosophes professionnels que dénonçait en son temps Schopenhauer : Peirce est un astronome et un pionnier de la logique moderne, père de la sémiotique. James est le premier grand psychologue moderne. Dewey est le père de la pédagogie moderne et le porte-parole de la pensée libérale en Amérique.

James, quoi qu'il s'en soit défendu, s'exprima assez maladroitement dans son expression au point de laisser croire que le pragmatisme ne reconnaissait la valeur des idées que si elles avaient une application pratique. En revanche, il apparait clairement que l'esprit du pragmatisme se situe dans l'expérimentation, ce qui en fait la philosophie de la science par excellence, non des résultats mais de sa méthode.

Peirce remplace le doute intuitif de Descartes par le doute réel du savant et l'intuition subjective par la mise à l'épreuve objective des idées. Selon la méthode, pragmatiste, l’idée est une hypothèse qui génère un plan d'action. La mise en œuvre est consubstantielle à sa mise à l’épreuve :  expérimenter et appliquer une idée, c'est tout un.

Le pragmatiste, selon Pierce, propose à Descartes de remplacer l'intuition par l'expérimentation. Par exemple, l'intuition nous dit qu'un objet devrait être dur. L'action permet de définir ce que l'on entend par dureté et, en même temps, de prouver qu'il est dur : est dur un objet qui n'est pas rayé par un certain nombre d'objets alors que lui-même raie ces objets.

Selon cette démarche, rien n'est jamais acquis. Même si le pragmatiste reconnait qu'il existe des idées qui semblent stables, il souligne que rien ne les garantit contre le changement.

James soutient que le pragmatisme est une théorie de la vérité́, en particulier pour ce qui concerne les vérités bien établies. À leur sujet, il a proposé une drôle de formule : « La vérité́ vit à crédit », à crédit jusqu'à ce qu'elle soit confrontée avec les faits et se retrouve confirmée ou non.

Mais le pragmatisme ne s'intéresse pas à la vérité́ en tant que telle, mais au processus de vérification.  

Et l'expérience a toujours le dernier mot. Une expérience est un processus continu, même lorsqu'elle est perturbée, car il y a continuité́ de la situation perturbée jusqu'à la découverte de ce qui en a rompu l'unité́,  puis de cette constatation à la conception du problème, de la mise en forme du problème à l'élaboration d'une hypothèse en vue de sa solution, enfin de l'expérimentation de celle-ci à la suppression du problème et au rétablissement de la situation.

Cette description du processus d’une expérience nous ramène au problème de la vérité́ et de son rapport avec la réalité́. Les hypothèses vérifiées deviennent des vérités, provisoires par définition, sauf si le temps leur confère une sorte d'éternité́ qui les fait tendre vers la Vérité́, une Vérité́ elle-même en construction

Le pragmatisme est une méthode d'élucidation des significations, mais elle n'excelle pas moins dans la régulation de la conduite qui se définit par la relation des moyens et des fins.

À ce titre, le pragmatisme peut proposer la mise en œuvre de sa méthode en morale et en politique. Dewey a même défendu l’idée que la méthode pragmatiste est la règle d'or de la démocratie.

Pour Dewey, la fin démocratique ne s'impose pas de l'extérieur. Ce n'est pas un idéal prédéterminé́ à atteindre par n'importe quel moyen. La fin, l'idéal, ce sont les conséquences des moyens, car imposer une fin à la conduite de l'homme la condamne : la démocratie est toujours expérimentale, elle est une mise à l'épreuve constante. Il n'y a pas de démocratie idéale, pas de forme idéale de gouvernement démocratique. Il ne suffit pas de dire que la fin ne justifie pas les moyens, si par là on entend que la valeur d'un acte réside dans son intention.

Reste l'idéal. Quand il précise que « les fins démocratiques exigent des méthodes démocratiques pour se réaliser », Dewey donne le pas à l'idéal, ou encore à la fin sur les moyens.

Cet idéal ouvert exprime la foi des pragmatistes dans les possibilités de la nature humaine qui fait, selon Dewey, que « la tâche de la démocratie est à jamais celle de la création d'une expérience plus libre et plus humaine à laquelle tous participent et à laquelle tous contribuent. »

Le pragmatisme, une démarche philosophique destinée à la science et à la démocratie?

 

Bibliographie

 

DEWEY J., Studies in Logical Theory, Chicago, (1903) ; « Le Développement du pragmatisme américain », in Revue de métaphysique et de morale, oct. 1928 ;

JAMES W., Le Pragmatisme (Pragmatism, 1907), trad. E. Le Brun, Flammarion, Paris, 1968

PEIRCE C. S., Collected Papers, C. Hartshorne & P. Weiss éd., vol. V : Pragmatism and Pragmaticism, Harvard Univ. Press, Cambridge (Mass.), 1940, rééd. 1960

DELEDALLE G. Le Pragmatisme, éd., Bordas, Paris, 1971

DELEDALLE G., La Philosophie américaine, L'Âge d'homme, 1983

ROSENTHAL S. B., Speculative Pragmatism, Univ. of Massachusetts Press, Amherst, 1986

 

 

 

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HANOÏ ET SES SURPRISES

14 Février 2024 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

HANOÏ ET SES SURPRISES

Cette mission au CFVFG à Hanoi en 1994 fut pleine d’enseignements dans des domaines très divers.

 

Ce fut en effet une mission mémorable, par les informations glanées et les personnes rencontrées.  Le CFVFG, c'était le Centre Franco Vietnamien de Formation à la Gestion, financé par la France à Hanoi et dont la gestion avait été confiée à la CCIP (Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris).

Le CFVFG était situé non loin du centre d'Hanoi et j’habitais un peu à l'extérieur de la ville, dans une caserne, oui, une caserne où était logé le régiment de défense aérienne de Hanoi, dont les officiers arrondissaient leurs fins de mois en louant leur chambre à des personnes de passage comme moi.  

Ce logement militaire était le résultat des bons soins de mon ami Michel Herland, directeur du CFVG qui avait ainsi trouvé de me faire faire des économies sur les frais de logement. Je me souviens que la chambrée était tout à fait confortable, sauf qu'il y avait, de ci de là, des petites planchettes pour éviter de patauger dans l'eau qui recouvrait le plancher de la pièce. Entrer dans le lit les pieds secs était par conséquent un exercice complexe.

J'avais été recruté comme vacataire pour deux semaines et demie afin d'enseigner les Techniques Quantitative de Gestion (TQG) à un groupe d'une vingtaine d'étudiants vietnamiens parlant un français limité. Au début des cours, les étudiants semblaient tout ignorer de la logique statistique que j'étais chargé de leur enseigner. Le premier jour me laissa perplexe sur la meilleure manière de faire entrer cette logique dans leur esprit, mais, au bout de quinze jours, toute inquiétude était dissipée, certaines étudiantes étant littéralement passée de 1 ou 2/20 pour les premiers exercices à 18 à 20/20 pour les derniers.

Jamais je n'avais vu des étudiants progresser aussi vite dans la compréhension des concepts probabilistes que certaines de ces étudiantes dont l'intelligence et la volonté d'apprendre m'étonnaient, au vrai sens du terme. C'était tout le contraire de mes étudiants à Pékin, qui refusaient carrément d'y adhérer par un réflexe culturel défensif, qui n'était peut-être qu'un prétexte à une simple paresse intellectuelle.

Hors de l'enseignement, j'avais des échanges intéressants et je me promenais dans Hanoï, une ville qui me fascinait pour la deuxième fois. La ville avait totalement changé en cinq ans, l’intervalle de mes deux visites. En 1989, c’était une ville encore imprégnée des souvenirs de la colonisation française ; cinq après, ces souvenirs étaient quasiment effacés par les travaux permanents et quasiment frénétiques qui y étaient menés.

En une nuit, une rue entière pouvait être goudronnée et ouverte à la circulation. Des immeubles impressionnants s’élevaient au milieu de quartiers où les maisons ne dépassaient pas deux à cinq étages. Vous vous souvenez peut-être que j’avais rencontré en 1989, le responsable du CNRS vietnamien (voir Hanoï et la nostalgie, 16 mars 2022). J’avais écrit ceci :

Plus tard, je pris doublement ma revanche de la rebuffade de l’ambassadeur et en attendant je profitais de mon inaction forcée pour rencontrer le responsable d’une réplique vietnamienne de notre CNRS. Il vint me chercher sur une motocyclette pour me conduire dans une sorte de ferme mal reliée à l’électricité, qui constituait la totalité de son centre de recherche dans les circonstances incertaines de l’époque. Nous convînmes de coopérer et lorsque je revins à Hanoï quelques années plus tard, il eut la fierté de me recevoir dans un bureau luxueux tout en haut d’un immeuble de 15 étages ! Le monde changeait.

En effet, Hanoï était partie prenante d'un monde qui changeait. Mais on y rencontrait des personnes qui ne changeaient pas, comme Chirac et Kouchner. Chirac était alors maire de Paris et leader de l’opposition. À l'époque, Kouchner était l'apôtre du droit d'ingérence à Médecins sans Frontière, et il y était assez contesté parce qu'il cherchait les coups médiatiques.

Je rencontrais Chirac pendant un de mes cours. Chirac visitait le CFVDG au moment où je donnais mon cours de TQG. Il entra dans la salle, accompagné du directeur du CFVDG et de deux gardes du corps. Je lui donnais tout de suite la parole et il fit aussitôt ce qu'il savait faire, un discours politique, comme s'il voulait convaincre mes étudiants de voter pour lui! 

Cela produisit une impression bizarre d'autant plus qu'il semblait être dans un état second, comme s'il était sous l'emprise de la drogue. Cette impression fut confirmée lorsque je le rencontrai à nouveau le soir à l'Ambassade de France. Il était accompagné de Bernard Kouchner, grand partisan droit d'ingérence et de la médiatisation de ses propres actions qui y faisait grand bruit, si bien que l'on ne voyait que lui.

L'Ambassade de France avait ceci de particulier qu'elle avait été détruite "par erreur" au moyen de bombardements américains après le discours de De Gaulle à Phnom Penh en 1966, critique à l'égard de la politique américaine. Reconstruite, l'Ambassade avait des allures de bunker.

 

De cette mission d'enseignement, j'en retirais une impression très favorable sur les étudiants vietnamiens capables d'apprendre en quelques jours ce qui demandait des mois à d'autres, la conviction qu'Hanoï et le Viêt-Nam avec lui étaient lancés à fond dans l'aventure de la modernité et la confirmation de la dangereuse superficialité de nos hommes politiques...

 

À SUIVRE

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EN MÊME TEMPS, LA CONVENTION...

9 Février 2024 , Rédigé par André Boyer Publié dans #HISTOIRE

MERVEILLEUSES ET INCROYABLES

MERVEILLEUSES ET INCROYABLES

À la surprise générale, la chute de Robespierre provoqua la fin de la Terreur.

 

Ce n'est pas que la Convention renia la Terreur, notamment en décidant de transférer, le 21 septembre 1794, les restes de Marat au Panthéon. Mais dans l'opinion, les esprits évoluaient plus rapidement qu’à la Convention si bien que cette dernière dut se résoudre à expulser du Panthéon ces restes devenus entretemps odieux.

Les députés du Marais furent les premiers à comprendre le nouveau rôle que l’on attendait des Conventionnels : devenir des libérateurs. On écarta les Montagnards les plus impliqués dans la Terreur et, par un jeu d'équilibre bien politique, la droite de la Convention. Puis, début août 1794, plus de cinq cents suspects furent libérés, tandis que des milliers de personnes sortaient de leurs cachettes.

Une campagne de presse était lancée contre les Jacobins et les sans-culottes et, au théâtre, des pièces anti jacobines étaient applaudies. Le refus de la Terreur et le rejet de la Révolution s’exprimaient par des tenues vestimentaires et des modes de vie symbolisés par les muscadins qui portaient dix-sept boutons de nacre pour évoquer Louis XVII et un collet noir autour du cou pour rappeler la mort de Louis XVI. Les merveilleuses n’étaient pas en reste qui protestaient contre la rigueur révolutionnaire par des tenues savamment déshabillées, blanches et vaporeuses.

Le refus de la Terreur engendra une contre terreur qui ajouta deux mille morts aux quarante mille victimes directes de la Terreur. Les muscadins ne se gênaient pas pour molester les sans-culottes, les bonnets rouges et les colporteurs des derniers journaux jacobins. En province, la réaction anti jacobine fut souvent violente, singulièrement dans le Sud-Est. Dans le Midi, à Lyon et à Tarascon, il y eut des émeutes sanglantes. La Compagnie de Jéhu mena la chasse contre les Jacobins compromis par la Terreur et contre les acheteurs de biens nationaux.

La Convention procéda à la réintégration des Girondins et ferma le club des Jacobins. Elle cherchait un impossible équilibre en proposant une amnistie à la Vendée tout en célébrant le 21 janvier comme le jour de « la juste punition du dernier roi des Français ». Elle se refusait à payer les prêtres et les frais d'entretien des bâtiments religieux, mais restaurait la liberté des cultes le 21 février 1795 selon la proposition de Boissy d’Anglas, tout en interdisant les processions, les sonneries de cloches et les habits ecclésiastiques.

Si la Terreur comme système politique était achevée, son système économique subsistait. Ce n'est qu’à la fin du mois de décembre 1794 que la Convention se résigna à supprimer la loi sur le maximum, inefficace face au marché noir. Du coup la valeur de l’assignat chuta brutalement. Le terrorisme, la lutte contre la religion, la pénurie organisée s'effondraient par pans.

Il restait que les paysans étaient les grands bénéficiaires économiques de la vente des biens nationaux et de l’affranchissement des droits seigneuriaux, mais que le principal appui du pouvoir était constitué par la masse des soldats de la Révolution qui considéraient comme un acquis de la Terreur d’être parvenus en quelques mois à des grades inespérés sous l'Ancien Régime. Mais nostalgiquement, le peuple rêvait du bon vieux temps de la royauté comme les résultats des élections l’ont montré de manière éclatante.

Du fait d'un pouvoir très centralisé, les Conventionnels régicides gouvernaient contre le peuple. Car, parmi les 387 conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI en janvier 1793, il en restait environ trois cents qui étaient unis pour sauver leur peau. En 1795, ces trois cents devaient se garder à gauche et à droite, à gauche contre les Jacobins « non nantis » et à droite contre les soutiens de Louis XVIII qui les menaçaient de l'échafaud en cas de Restauration.

Ils craignaient enfin les revendications d’un peuple affamé qui, comme le note Mallet en décembre 1794 « est devenu indifférent à la République comme à la Royauté, et ne tient qu'aux avantages locaux et civils de la Révolution ».

 

Les Conventionnels régicides allaient montrer qu’ils s’accrochaient becs et ongles au pouvoir, mais que la situation ne serait pas tenable très longtemps.

 

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LE DEVOIR D'ÊTRE LIBRE

3 Février 2024 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

LE DEVOIR D'ÊTRE LIBRE

Ce mal politique qu'est la servitude a de fortes conséquences, car il corrompt la vie sociale et les structures socio politiques du pays soumis à la tyrannie.

 

La Boétie décrit le tyran, qui veut "compter sa volonté pour raison", entouré par un essaim malfaisant, car il voit dans la structure sociale de la tyrannie "le ressort et le secret de la domination".

Le mal politique se répand par strates. Cinq ou six ambitieux, ancrés auprès du despote, se font directement complices de ses méfaits ; ces six contaminent bientôt six cents personnes dociles et intéressées, et celles-là six mille qui, flattées d'obtenir le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, tiennent pour le tyran, de proche en proche, tout le pays en servage.

Le pouvoir de la tyrannie ne dépend donc pas tant du prestige du tyran que de l'inertie morale de tous ceux qui se laissent séduire par six mille tyranneaux mus par l'ambition. On les voit, dépourvus de probité, cupides jusqu'à la turpitude, "le visage riant et le cœur transi", complices actifs d'un régime qui sème le désastre. Ainsi la perfidie du tyran consiste-t-elle à "asservir les sujets les uns par les moyens des autres".

Devant le "gros populas" abêti, voilà le tyran qui s'égale à son Dieu et les rois de France qui se déclarent de "droit divin", comme ose l'écrire La Boétie.

Mais voilà aussi le tyran qui doit se garder de tous ceux qui le gardent. Le voilà condamné à mort, du fait des ambitions et des veuleries qu'il a laissé s'installer sous lui.

Cependant La Boétie ne voit pas dans le meurtre du tyran le remède à la tyrannie. Même si elle pourrait apparaitre comme le juste châtiment des méfaits du tyran, elle ne serait pas une délivrance. Un tyrannicide n’est que pure violence contre le sommet d’une pyramide de tyranneaux dont l’un d’entre eux sera toujours prêt à prendre la place et la servitude risque fort de s’accentuer encore.

Pour La Boétie, il n’y a de justice que dans la paix, et il n’y a de paix que dans la légalité. Si le régime est mauvais, il faut le réformer dans les seules voies du droit. Ce principe, il le respectera toute sa vie. 

Pas de violence. La liberté du peuple est à chercher dans le pacte tacite qui le lie au prince. Il suffit de délier ce pacte : « que le peuple ne consente à sa servitude ; il ne faut pas lui ôter rien, mais ne lui donner rien ». La résistance passive restaure la valeur du politique : « soyez résolus de ne le servir plus, et vous voilà libre ».

La Boétie n’écrit pas un manifeste républicain ou anarchiste. Il s’appuie, avec deux siècles d'avance par rapport aux Lumières, sur une idée contractuelle du politique qui octroie des pouvoirs au prince pourvu qu'il respecte les devoirs qu’il a vis-à-vis de ce peuple qui lui a accordé sa confiance.

Quant au peuple, il a, en même temps, le droit et le devoir de faire respecter le contrat qui le lie au prince : « nous ne sommes pas nés seulement en possession de notre franchise, mais avec affectation de la défendre ».

Malheureusement, l'homme a une propension à la passivité qui doit être secouée. Pour cela, il faut l'éclairer par une prise de conscience et un effort critique, non l' ensevelir sous des monceaux de propagande.

La Boétie n'est donc pas un quelconque utopiste qui dénonce la tyrannie. Il soutient qu'il faut éduquer le peuple autant que les princes. Car la libération du peuple, loin de passer par la révolte violente, nait dans la résistance passive du plus grand nombre, assistée par la diplomatie des gens sages.

Son Discours prépare à l'avènement de la citoyenneté et exprime la confiance que place La Boétie en la nature humaine et l'importance du devoir confié à l'homme, au sein de l'État, de préserver sa nature originaire: l'humanité est une valeur que tout homme, sous peine de se nier en demeurant passivement dans les chaines, doit vouloir et savoir défendre.

La Boétie est cet esprit libre qui, l'un des premiers, proclame qu'il est grand temps de lever l'hypothèque des totalitarismes qui condamnent les peuples à une servitude nihiliste.

 

Il est le premier des Modernes.  

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LA COLÈRE ET L'INDIGNATION DE LA BOÉTIE

23 Janvier 2024 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

LA COLÈRE ET L'INDIGNATION DE LA BOÉTIE

Ce qui fait la valeur de La Boétie, n'est pas la dénonciation des tyrans. Des centaines d'écrivains l'on fait avant et après lui. Elle réside dans son diagnostic et surtout dans la pérennité de ce diagnostic.

 

Si un million d'hommes se laissent assujettir sans réagir par "un seul", cela ne s'explique pas par leur lâcheté ou leur couardise. S'ils ne rejettent pas la tyrannie, c'est qu'ils la veulent, d'où le titre du Discours: la servitude n'existe que parce qu'elle est volontaire.

La Boétie postule que le peuple a le choix, "ou bien être serf, ou bien être libre". À l'origine, ajoute encore La Boétie, la nature humaine obéit à trois grands principes : "si nous vivions avec les droits que la nature nous a donné et avec les enseignements qu'elle nous apprend, nous serions naturellement obéissants aux parents, sujets à la raison et serfs de personne" : je crois qu'il serait surpris par la réalité du monde actuel...

Car pour lui, la famille est une institution fondamentalement naturelle, comme la raison. Enfin, la nature "n'a pas envoyé ici-bas les plus forts ni les plus avisés pour y gourmander les plus faibles". L'autorité du gouvernant n'est pas plus naturelle que l'obéissance du gouverné. L'association des hommes n'implique pas leur soumission et la société ne signifie pas dépendance des uns par rapport aux autres. D'où le troisième grand principe qui régit la nature primordiale de l’homme : "Il ne faut pas faire de doute que nous soyons naturellement libres". On reconnait là les fondements de la pensée anarchiste.

Pourquoi ? d'une part, l'histoire porte témoignage de "la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent" et d'autre part, si la nature de l'homme est raisonnable, elle inclut l'autonomie et la reconnaissance mutuelle de l’autre : dans l'interdépendance, il n’y a plus de dépendance. Et d'ailleurs, dans la nature tous les animaux sont libres.

Cette liberté naturelle est plus qu'un idéal, elle est agissante, elle est une exigence impérative : pour elle, l'homme doit savoir combattre et mourir.

C'est alors que La Boétie confronte le paradoxe de la servitude volontaire avec l'essence naturelle de l'homme et qu'il se condamne à comprendre l'incompréhensible. La colère le saisit.

Comment les hommes peuvent-ils en arriver à nier cela même qu'ils chérissent le plus ? La Boétie scrute, de manière très moderne le principe de l’État, qui ne conduit à la tyrannie que par la faute du peuple : « c’est le peuple qui s’asservit lui-même ». Les peuples ne font aucun effort pour comprendre que les yeux avec lesquels le maitre épie se sujets, « ce sont eux qui le lui baillent; que ces mains avec lesquels il les frappe, il ne les prend que d’eux ». Les hommes « dénaturés » ont perdu la lucidité et le sens de l’effort. C’est pourquoi ils ne s’aperçoivent même pas que le maitre n'a pouvoir sur eux que par eux.

Comment l’expliquer ? Il y a en l’homme une paresse native qui est comme sa seconde nature : « Si la nature de l’homme est bien d’être franc et de le vouloir être, sa nature est aussi telle que, naturellement, il tient le pli que la nourriture lui donne ».

Parmi les causes de cette aberration, la coutume et l’habitude jouent un rôle funeste. Sous le poids de l’habitude (et j’ajouterai du confort), l’homme laisse s’éteindre en lui la lumière et la force : « avec la liberté, se perd tout d’un coup la vaillance ». Engourdi et complice de sa torpeur, il a « le cœur bas et mol », il est « incapable de grandes choses ». L'homme asservi n'a plus la nature de l'homme et il ne peut s'en prendre qu'à lui-même.

En face, les gouvernants. La Boétie ne met pas en accusation l'idée de gouvernement : il reconnait, comme l'écrira plus tard Kant, que l'homme a besoin d'un maître. Il ne s'intéresse pas à la typologie des régimes pour aller droit au but: il se tourne vers le maitre qui a toujours la possibilité "d'être mauvais quand il voudra".

L'indignation le secoue et se transforme en invectives.

Le roi, le prince, le président peu importe, ils règnent tous de manière semblable : il dompte le peuple pour le réduire en esclavage. Toujours, il dénature l'autorité souveraine : au lieu de gouverner, il se veut le maître, au lieu de remplir un devoir, il s'attribue tous les droits. Le roi héréditaire se croit le propriétaire de son royaume et de ses sujets. L'élu ne songe qu'à renouveler son mandat indéfiniment.

Il s'efforce d'accroitre son pouvoir par tous les moyens, il chasse de son peuple la science et l'intelligence, il installe partout la corruption. Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les médailles allèchent des sujets déjà endormis par le vice. D'une façon générale, insiste la Boétie, le tyran met toutes les hypocrisies au service de son pouvoir personnel. Ainsi les largesses de type paternaliste ne signifient pas qu'il aime son peuple. D'ailleurs il ne peut ni aimer ni être aimé, car il n'est qu'un sordide calculateur pour qui la bonne foi, l'intégrité, la constance n'ont pas de sens. Il n'est soucieux que de sa côte de popularité, qu'il quémande par tous moyens.

Dans son odieuse psychologie, le tyran se croit un dieu. Il empêche "de faire, de parler et quasi de penser". Par une impudente duperie, il exploite l'opinion et l'imagination du peuple, usant des superstitions. Le "peuple sot" en arrive "à faire lui-même les mensonges pour après les croire". Pour que le tyran soit tout, il faut que le peuple ne soit rien. L'idée même de gouvernement n'a plus de sens pour des gouvernés qui ne sont plus des hommes, mais le tyran impose sa subjectivité comme objectivité, ce qui est la définition philosophique de la terreur.

 

La servitude est donc le mal politique absolu en quoi s'anéantit la nature humaine. Rien de surprenant à ce qu'elle engendre des effets saisissants.

 

À SUIVRE

 

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À PROPOS DE LA BOÉTIE

16 Janvier 2024 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

À PROPOS DE LA BOÉTIE

 

 

Etienne de La Boétie (1530-1563) appartient à un milieu aisé et cultivé, comme on peut s’en douter. Né à Sarlat, il a été élevé par un oncle ecclésiastique et juriste, son père étant mort prématurément. Il s’inscrivit très jeune à l’Université d’Orléans qui possédait l’une des plus célèbres écoles de droit de son temps.

 

Alors qu’il a déjà écrit son fameux discours, La Boétie y obtient en 1553 le grade de licencié et devient, avec dispense d’âge, conseiller au Parlement de Bordeaux où il rencontre et se lie d’amitié avec Michel de Montaigne en 1557.  

Au Parlement de Bordeaux, durant son bref mandat, La Boétie apparait, avec Montaigne, comme un fervent partisan de la politique d'apaisement entre catholiques et protestants voulue par le chancelier du Roi, Michel de l'Hospital. Il écrit un remarquable mémoire sur l'Édit de janvier 1562, avant de tomber brusquement malade et de mourir, avec Montaigne à son chevet, le 18 aout 1563.

Montaigne écrit alors à Henri de Mesmes, un de ses amis, "La Boétie était le plus grand homme, à mon avis, de ce siècle".

Montaigne a hérité des nombreux manuscrits de La Boétie, des traductions de Xénophon ou de Plutarque, des poésies, et bien sûr du Discours sur la Servitude Volontaire qu'il a écrit entre 16 et 18 ans, avant de le corriger plus tard.

Montaigne ne le publie pas tout de suite par crainte qu'il soit utilisé par les diverses factions qui se déchirent alors, mais, on ne sait comment, une copie du Discours circula sous le manteau dans le cadre de pamphlets publiés pendant la période troublée des années 1570.

Plus tard, en 1727, une réédition des Essais de Montaigne contient enfin le Discours de la Servitude Volontaire. Pendant la Révolution, le Discours réapparait à trois reprises, de 1789 à 1792 et en 1836, l'abbé polémiste De Lamennais utilise le Discours de La Boétie contre le pouvoir. Par la suite, l'ouvrage suscitera beaucoup d'intérêt mais n'aura presque  aucune influence sur le discours public.   

En effet, Le Discours s'inscrit bien dans l'air de son époque, le XVIe siècle finissant, le temps de Machiavel et de Thomas More, le temps de la politique et de la révolte, mais est-il toujours d’actualité ?

Plus que jamais à mon avis.

En effet, dans le Discours, une idée force domine, comme Machiavel devant les désordres de l'Italie ou comme Thomas More devant la misère de l'Angleterre, celle de la dénonciation de la maladie à laquelle s'abandonne les peuples et de la recherche d'une thérapeutique possible.

Dans son discours (à dix-huit ans au plus!) La Boétie commence par déplorer l'extrême malheur du sujet asservi à un maitre ou à plusieurs, si bien qu'il refuse à juste titre de débattre de la forme du pouvoir, monarchie ou république, c'est égal.

Car la question de fond est de comprendre, alors que l'homme est naturellement épris de liberté, comment il se peut faire qu'un peuple entier préfére ployer sous le joug tyrannique d'un seul homme, acceptant de l'endurer plutôt que de le contredire?

Comment comprendre en effet que dix millions d'hommes (et parfois un milliard) servent misérablement, "enchantés et charmés" par un seul homme qui pourtant est, à leur endroit, "inhumain et sauvage"? Il y a là un mystère.

On pourrait comprendre qu'un peuple cédât à la force, comme lors d'une occupation ou d'une colonisation. On pourrait aussi admettre que des hommes se laissent envouter par les promesses de quelque héros glorieux (De Gaulle) ; le prestige du chef charismatique, le plus fort ou le plus habile, a toujours raison de la lourdeur des masses.

Mais quel malheur est celui-là ? Voir un nombre infini de personnes non pas obéir, mais servir ? Servir. Non pas être gouvernées, mais tyrannisées ? N'ayant ni biens, ni parents, ni leur vie même qui soit à eux ? Souffrir les pillages, les cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare, mais d'un seul ? Non pas d'un géant, mais souvent du plus lâche et du plus faible du pays ? Un homme, non pas accoutumé aux batailles mais à peine dégrossi ? Un faible.

Car, s'il est dans l'ordre des choses qu'un peuple obéisse à ceux qui les gouvernent, c'est une anomalie monstrueuse de voir un peuple entier ployer sous le joug d'un seul, qui n'a ni force ni prestige.

 

La Boétie pose admirablement le problème et, en outre, il est parfaitement d'actualité.

 

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LA FIN INOPINÉE DE LA TERREUR

11 Janvier 2024 , Rédigé par André Boyer Publié dans #HISTOIRE

LA FIN INOPINÉE DE LA TERREUR

Le 26 décembre dernier, j’ai décrit l’arrestation de Robespierre sous le titre « La fin de l'aventure de Robespierre ». Le voici en route vers son exécution.

 

Maximilien Robespierre, blessé à la mâchoire, fut installé dans un fauteuil de cuir rouge. Sa mâchoire inférieure étant détachée, on passa une bande sous son menton qui fut nouée sur sa tête. Vers six heures et demie du matin, on le conduisit au Comité de sûreté générale où on l’étendit sur une table (on le voit représenté ainsi dans le tableau qui illustre le billet précédent). Blessés ou pas, les vingt-deux accusés, dont Robespierre, furent ensuite conduits à la Conciergerie pour que leur identité soit constatée, avant qu’ils ne soient jugés et condamnés sans possibilité de se défendre, puisqu'ils avaient été mis hors-la-loi par la Convention. Ce fut le célèbre Fouquier-Tinville* qui fut chargé de la mise en scène macabre qui consistait à condamner ceux qui étaient ses maitres quelques heures auparavant.

Le 28 juillet 1794, à 16 heures 30, les charrettes qui transportaient les condamnés, dont Robespierre, sortirent de la cour du Tribunal et débouchèrent sur les quais. Elles traversèrent Paris aux cris de « Foutu le maximum » : c’était le blocage des salaires que dénonçaient les ouvriers parisiens, qui n’étaient en revanche guère reconnaissants à Robespierre du blocage des prix.

Ils gagnèrent le lieu de l'exécution, place de la Révolution, l'actuelle place de la Concorde, où les charrettes les transportant arrivèrent à 18h15.Prenant place sur la liste de la longue cohorte des soixante-deux mille suppliciés des neuf derniers mois, Maximilien de Robespierre fut ce jour-là le dixième exécuté sur vingt-deux. Un des aides du bourreau arracha sans ménagement les linges qui soutenaient sa mâchoire, puis il fut placé sur la bascule et le couperet tomba. Sa tête fut montrée aux assistants qui, bon public, applaudirent !

Les vingt-deux têtes furent placées dans un coffre en bois et les corps furent rassemblés sur une charrette qui se dirigea vers le cimetière des Errancis**. On jeta les têtes et les troncs dans une fosse commune et on répandit de la chaux vive pour que le corps de Maximilien Robespierre ne laisse aucune trace.

Le lendemain, soixante et onze autres Jacobins furent exécutés et le surlendemain douze autres encore passèrent à l'échafaud. Des rafles furent ensuite opérées parmi les membres du Conseil général de la Commune, conduisant à d’autres exécutions.

Paradoxalement, alors que Robespierre était tombé pour s’être attaqué à la gauche du Comité de Salut Public, il incarnait tellement la Terreur que sa mort y mis fin, sans que les membres de la Convention l’aient vraiment décidé. Cela commença le matin du 28 juillet 1794, lorsque les députés de la Convention, surpris, furent accueillis par des acclamations à leur sortie des Tuileries.

En quelques semaines, la chute de Robespierre provoqua le démantèlement du gouvernement révolutionnaire, emporté par la réaction thermidorienne : les comités furent renouvelés, les comités de salut public et de sûreté générale virent leurs compétences limitées aux domaines de la guerre, de la diplomatie et de la police, la loi de Prairial qui privait les accusés du droit de défense et de recours fut supprimée, les comités de surveillance révolutionnaire furent en pratique fermés aux sans-culottes. 

 

Les bourreaux d'hier étaient devenus les libérateurs d’aujourd’hui !

 

*Antoine Fouquier-Tinville sera pour sa part guillotiné neuf mois plus tard, le 7 mai 1795. Il avait acheté la charge de Procureur du Roi en 1774 qu’il avait revendu en 1783, croulant sous les dettes spéculatives. À l’amorce de la période de la Terreur, il devint, grâce au « piston » de son cousin Camille Desmoulins, directeur d'un jury d'accusation du tribunal extraordinaire, créé en août 1792 pour juger les partisans du roi.

Puis, le 10 mars 1793, il fut nommé accusateur public du Tribunal Révolutionnaire créé par la Convention. Il fut notamment chargé de mettre en accusation nombre de femmes comme Charlotte Corday, Marie-Antoinette, madame du Barry, la sœur de Louis XVI, Élisabeth, les Carmélites de Compiègne mais aussi des milliers de Girondins, d’Hébertistes et de Dantonistes. 

Au lendemain du 10 thermidor, ayant accompli sa tâche, il fut renouvelé dans ses fonctions, avant de subir un décret d’arrestation trois jours plus tard, étant accusé de nombreuses irrégularités qui consistaient à avoir fait exécuter des personnes qui n'avaient été ni jugées ni condamnées.

Il se défendît en se présentant classiquement comme un exécutant, mais on jugea sans doute que le nombre énorme de personnes qu'il avait fait guillotiner faisait désordre, qu’il fallait un coupable et que l’accusateur public l’était, assurément.

 

** Le cimetière des Errancis était situé dans le 8e arrondissement actuel. Il tire son nom d'un lieu-dit, qui signifiait en ancien français « les estropiés » parce que s'y trouvait auparavant une Cour des Miracles où les malheureux y simulaient des infirmités de toute espèce pour exciter la pitié des passants qui en retour les appelaient des errancis, des estropiés.

 

À SUIVRE

 

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L'ESSENTIEL DE LA GESTION

6 Janvier 2024 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

LA COUVERTURE DE MON OUVRAGE

LA COUVERTURE DE MON OUVRAGE

L’ESSENTIEL DE LA GESTION

 

Dans mon dernier billet concernant mes activités universitaires, j’ai relaté la manière dont les ENCG ont été conçus et, bien sûr, le rôle que j’y ai joué au printemps 1993.

 

 

Cette action au Maroc s’est déroulée pendant que j’étais directeur de l’IECS Strasbourg (1992-1995). En revanche, ces quatre années ont été fort peu fructueuses du côté de mes publications, mais il n’y a pas lieu de s’en étonner tant la fonction de directeur est prenante en termes de temps et d’investissement psychique. Il aurait fallu, pour écrire, que je m’astreigne à me lever une heure plus tôt, au moment où mon esprit était encore vierge des évènements qui m’assailliraient ensuite toute la journée. Je n’ai pas eu le courage de le faire, sauf pour corriger la thèse d’Annie Sinda, mais même dans ce cas mes efforts n’ont eu aucun effet positif.

En quatre années donc, honte à moi en tant que chercheur, je n’ai publié que deux articles et deux ouvrages. Le premier de ces articles, descriptif et technique, rendait compte de mon expérience dans le domaine de la création d’Écoles de gestion en Europe de l’Est. Il s’intitule « L'exportation de la gestion dans les pays d'Europe Centrale et Orientale » (Centre Inffo).

Le second article a été écrit en collaboration avec Christophe Poisson, qui rédigeait une thèse sur le sujet sous ma direction, concernant « Le Marketing-mix écologique » publié dans le numéro de l’été 1992 dans la Revue Française. À l’époque, il constituait une des premières avancées sur la relation entre le marketing et la problématique écologique.

L’année de la fin de mon mandat à la tête de l’IECS Strasbourg, j’ai publié deux ouvrages « L'Essentiel de la Gestion » aux Éditions d'Organisation, et un ouvrage dérivé du premier, dans la mesure où il complétait le premier par une adaptation au public tchèque par mes collègues et amies Stanislava HRONOVA et Hana MACHKOVA sous le titre « Strucny Vykladovy Slovnik Managementu », aux éditions HZ à Prague. Plus tard, j’y reviendrai, il a fait aussi l’objet de deux traductions pirates.

La rédaction de « L’essentiel de la Gestion », un titre banal j’en conviens et même fourre-tout, avait par ailleurs nécessité de ma part un travail considérable.

En effet, je m’étais mis en tête d’écrire une sorte de mini encyclopédie, chaque terme traité par ordre alphabétique renvoyant non pas à une simple définition mais à un développement le plus synthétique possible du sujet traité, accompagné d’un renvoi à un dictionnaire en fin d’ouvrage et d’une bibliographie. En 295 pages, la majeure partie des concepts de gestion était présentée, analysée et reliée aux concepts apparentés. Pour moi, tout étudiant de gestion trouverait dans mon ouvrage un guide, un point de repère, un moyen de compléter facilement ses connaissances dans les domaines de gestion qui ne lui étaient pas familiers. 

On peut imaginer l’énorme effort de documentation et d’écriture synthétique qu’a demandé la réalisation de cette ambition. J’y ai consacré une bonne partie de mon temps libre pendant mes vacances et j’ai trouvé tout à fait normal de trouver un éditeur. Double naïveté de ma part à posteriori, sur les attentes des éditeurs et des étudiants. J’apprendrai plus tard que j’avais eu beaucoup de chance d’être publié, réédité et traduit.

Il reste que cet ouvrage représenta « l’essentiel » si je puis l’écrire, de mon effort scientifique pendant ma période strasbourgeoise.  

En termes de déplacement, j’ai été plus actif qu’en recherche pendant cette période. En dehors du Maroc, j’avais également éffectué en 1994 une mission d’enseignement particulièrement instructive auprès du CFVG à Hanoï, dirigé par mon ami Michel Herland. On se souviendra que j’avais effectué une première mission à Hanoï en octobre 1989, pleine de la nostalgie du départ des Français de la ville en octobre 1954. Le but de cette mission était de proposer la création d’une école française de gestion gérée par les IAE, mais l’ambassadeur de France de l’époque, Claude Blanchemaison, ancien d’HEC, imposa cette dernière école comme opérateur, à la place de l’université. Je retrouverai encore Blanchemaison, empli de ses certitudes, sur mon chemin en Inde et je le vois aujourd’hui encore pérorer sur LCI, se gargarisant de son expérience diplomatique.

Néanmoins, j’obtins une relative revanche sur ce sort contraire, en voyant Michel Herland obtenir le poste de directeur de l’école, le CFVG (Centre Franco-Vietnamien de formation à la Gestion) et moi-même y obtenir une mission d’enseignement.

 

Cette mission fut pleine d’enseignements dans des domaines très divers.

 

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