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Le blog d'André Boyer
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MAXIME GORKI

1 Juillet 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #CULTURE

MAXIME GORKI À LA RADIO DE NIJNI NOVGOROD

MAXIME GORKI À LA RADIO DE NIJNI NOVGOROD

Je poursuis la publication de billets sur les écrivains russes du vingtième siècle, aujourd'hui Maxime Gorki, avant que l'on considère dans cette partie de l'Europe que les écrivains russes n'ont plus droit de cité. 

Alekseï Maksimovitch Pechkov, dit Maxime Gorki, est né en 1868 à Nijni Novgorod. Le choix de son pseudonyme dit tout, puisque « gorki » signifie amer. En français, l’on traduirait son nom par « l’amer Maxime ». Gorki a eu en effet une vie extrêmement dure dans sa jeunesse, puisque, dès l’âge de huit ans, il a dû abandonner l’école et subvenir à ses besoins par toutes sortes de petites tâches, aide savetier, coursier, garçon de cuisine.

Mais il possédait un talent d’écrivain qu’il commença à exploiter vers l’âge de 24 ans  par des nouvelles dont la romantique et rebelle Makar Tchoudra qui le fit découvrir par le public russe.

Sa rébellion s’affirma à l’aube du XXe siècle, si bien que sa participation à la révolution de 1905 le contraignit à partir aux États-Unis puis en Italie, à Capri. Amnistié, il revint en Russie en 1913 pour lancer le journal rebelle « Nouvelle Vie » et commença à écrire son autobiographie dont Enfance (1914) constitue le premier des trois tomes.

Il retourna en Italie avant la révolution de 1917 pour y soigner sa tuberculose et ne revint en URSS qu’en 1932, à l’invitation de Staline, avant d'y mourir en 1936. Officiellement chantre de la révolution, il reste aujourd’hui une sorte de médiateur entre deux Russies successives : la tsariste et la soviétique.

Dans Enfance, qui est son chef d’œuvre, Gorki évoque, sans lyrisme ni complaisance, cette période marquée par le malheur et la misère.

Assistant successivement à la mort de son père puis de sa mère, Gorki est élevé par son grand-père, un homme dur et violent et par sa grand-mère, toute en douceur et tendresse, mais il subit aussi la présence, dans ce foyer pauvre et désespéré, de ses indignes oncles.

L’ouvrage Enfance s’achève lorsque l’auteur, âgé de douze ans, doit obéir à son grand-père qui le somme d’aller travailler pour subvenir à ses besoins. Son récit sur sa vie d’enfant nous dit tout sur lui, à commencer par sa soif de justice et de liberté mais aussi sa foi dans la grandeur et la résistance de l’âme russe.

Voici quelques extraits d’Enfance :

- Au sujet de sa grand-mère :

« Toute sa personne était sombre, mais ses yeux brillaient d’une lumière chaude et gaie. Elle était voutée, presque bossue, et très corpulente ; pourtant elle se déplaçait avec aisance et légèreté comme une grosse chatte, dont elle avait aussi la douleur caressante. Avant de la connaitre, j’avais comme sommeillé dans les ténèbres ; mais elle parut, me réveilla et me guida vers la lumière »

- Sur le peuple russe :

« Plus tard, j’ai compris que les Russes, dont la vie est morne et misérable, trouvent dans leur chagrin une distraction. Comme des enfants, ils jouent avec leurs malheurs dont ils n’éprouvent aucune honte. Dans la monotonie de la vie quotidienne, le malheur lui-même est une fête… »

- Lors du décès de sa mère :

« Je restai très longtemps immobile près du lit, la tasse à la main, regardant le visage qui se figeait et devenait gris.

Lorsque grand-père entra, je lui dis :

  • Elle est morte, ma mère.

Il jeta un coup d’œil vers le lit :

  • Qu’est-ce que tu racontes ? (…)

Quelques jours après l’enterrement, grand-père me dit :

  • Eh bien, Alexis, tu n’es pas une médaille, tu ne peux pas rester toujours pendu à mon cou, va donc gagner ton pain…

Et je partis gagner mon pain. »

 

Enfance se poursuivit avec les publications de Parmi les gens et de Mes universités.

La mort de Maxime Gorki, qui était devenu un personnage équivoque aux yeux du régime, reste suspecte. Il serait mort officiellement d’une pneumonie le 18 juin 1936 mais l’on soupçonne un empoisonnement.   

Staline et Molotov furent deux des porteurs du cercueil de Gorki, mis en scène comme un évènement mondial. Il a été inhumé dans la nécropole du mur du Kremlin derrière le mausolée de Lénine.

 

 

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QUI VEUT TUER LE BÉBÉ IFTG?

27 Juin 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

QUI VEUT TUER LE BÉBÉ IFTG?

J’ai écrit, en conclusion de mon dernier billet sur le sujet, que notre premier obstacle pour faire naitre le bébé IFTG, fut l’Ambassade de France.

 

En effet, naïf est celui qui croit que le plus difficile, dans la réalisation d’un projet, est d’avoir une bonne idée. Il va rapidement découvrir que sa « bonne idée » n’est pas la bienvenue, tout simplement parce qu’elle dérange les plans de ceux qui n’ont pas été associés à la création du projet.

Car tout projet, selon la profonde pensée de Joseph Schumpeter, s'inscrit dans un processus de "destruction créatrice" qui consiste à remplacer une action et une structure par une autre, plus efficace, mieux adaptée à une nouvelle situation. Le jeu, pour faire avancer le projet, consiste alors à engranger progressivement des alliés qui neutralisent les ennemis.

Dans une période de changement profond des rapports entre la Tchécoslovaquie et la France en 1990, notre projet se proposait d'offrir une formation française à la gestion aux cadres tchécoslovaques, dans le cadre de l'économie de marché. Au début du moins, il était nécessaire de prendre en charge les coûts de la formation par la partie française car les étudiants et les entreprises n’avaient pas les moyens de les payer.

Cependant, tout crédit affecté à l'IFTG avait un impact négatif sur les autres projets de l'Ambassade de France à Prague, qui n'en manquait évidemment pas dans cette période de changement. Il fallait donc s'imposer, à Paris et à Prague, face à d’autres acteurs et au début, nous manquions d’alliés. 

À Paris, la FNEGE avait des relations profondes et suivies avec le Ministère des Affaires Étrangères (MAE), qui auraient dû lui assurer une subvention régulière pour le programme de formation de l’IFTG. Mais le MAE était à cette époque concurrencé par la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD), créée et dirigée par Jacques Attali et qui détenait le leadership sur l’attribution des crédits aux Pays de l’Est.

Notre programme était-il prioritaire pour le MAE ? Officiellement oui, mais officieusement nous étions concurrencé par le Parti Socialiste qui avait besoin de fonds. Une future Ministre et un futur dirigeant du CNPF, que je ne nommerai pas, dirigeaient une filiale du PS chargée d’aider les hauts fonctionnaires des Pays de l’Est à faire évoluer leurs pratiques en y intégrant une logique libérale. Le problème pour nous était qu’ils voulaient en tirer de gros bénéfices pour le Parti Socialiste (PS) sous forme de nombreux séminaires surfacturés et ils cherchaient pour se faire à accaparer les fonds disponibles pour la coopération avec les pays de l’Est. 

Cette situation provoqua des échanges violents au MAE entre les deux dirigeants du PS d’une part, la FNEGE et moi-même d’autre part, lors d’une réunion au MAE ; eux nous reprochaient d’organiser un programme inadapté et nous, nous les accusions de corruption. Comme ils étaient très influents, ils obtinrent que soit effectué un audit à charge contre le programme IFTG, qui conduisit, afin de le couler, à le rattacher à l’IAE de Toulouse, qui en ignorait tout.

Pendant ce temps, Hana Machková gérait avec la plus grande habileté la crise de l’IFTG à Prague. Elle devint très proche des diplomates en poste, partageant leurs préoccupations et ne prenant officiellement pas partie dans le conflit qui opposait la FNEGE et moi-même avec les fonctionnaires proches du PS au MAE. Elle laissa passer l’orage, se jouant de tous les acteurs.

Finalement, son habileté jointe à sa détermination et à la nôtre eurent raison des magouilles politico-financières qui environnaient à l’époque les opérations du MAE dans les pays de l’Est. L’IFTG reçut des fonds suffisants pour financer les déplacements et les cours des professeurs français ; sa gestion fut clairement confiée à la FNEGE et son diplôme délivré en coopération avec l’IAE de Nice puis avec l’IAE de Lyon.

Quelques années plus tard, les fonds versés par le MAE se mirent à diminuer mais l’IFTG avait appris à s’adapter et rien ne vint ternir son succès qui fut rapidement reconnu. Hana Machkovà reçut la médaille du Mérite puis la Légion d’Honneur. Elle devint certainement l’une des Tchèques les plus connues et les plus respectées à l’Ambassade de France.

Mieux encore, l’équipe du petit l’IFTG se révéla si efficace et si unie qu’elle se hissa, presque tout entière, à la tête de l’université qui l’hébergeait, Vysoká škola ekonomická v Praze, (VŠE) qui était presque mille fois plus grande, en termes d’effectifs étudiants, que l’IFTG. Hana Machkovà devint Recteur de VŠE, fut réélue et est actuellement encore Vice-Recteur chargé des échanges internationaux.

 

Ce succès d’Hana Machkovà est le symbole mérité de celui de l’IFTG qu’elle a totalement incarné, un IFTG qui est aujourd’hui reconnu par le MAE comme étant la plus grande réussite des programmes de formation qu’il a soutenu en Europe de l’Est…

 

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APRÉS LES EXCÈS DE POUVOIR DE LOUIS XIV

21 Juin 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #HISTOIRE

APRÉS LES EXCÈS DE POUVOIR DE LOUIS XIV

L’expansionnisme de Louis XIV en Europe et son corollaire, les exactions commises par ses troupes, suscitèrent la formation de la Ligue d’Augsbourg (1688).

 

Pour faire face aux troupes alliées, le roi de France demanda un effort énorme à sa population. Une armée de quatre-cent cinquante mille hommes fut rassemblée, la plus grande jamais réunie en Europe depuis l’Empire Romain. Sous la direction de Louvois et de Le Tellier, les dépenses militaires atteignirent un niveau insensé puisqu’elles mobilisèrent les deux tiers des dépenses de l’État.

Les troupes royales durent se battre sur plusieurs fronts, en Flandre, en Savoie et en Catalogne. La guerre dura neuf années, de septembre 1688 à septembre 1697, réduisant dix pour cent de la population française à la mendicité, selon les estimations du Maréchal Vauban.

Louis XIV finit par considérer que le temps était venu de négocier la paix, paix qui fut signée à Ryswick (1697) et qui aboutit à un match nul : les troupes françaises  évacuèrent  la Lorraine et les Pays-Bas espagnols, mais gardèrent Strasbourg et la Basse Alsace ainsi que Sarrelouis et la partie occidentale de l’île de Saint-Domingue.

Un roi modéré aurait pu considérer qu’il avait fait assez de guerres pour se refuser à en provoquer une de plus. Mais Louis XIV, pour éviter qu’un Habsbourg ne s’installe sur le trône d’Espagne, choisit la guerre, quatre années seulement après la fin de la précédente. Il provoqua donc la Guerre de Succession d’Espagne qui dura 13 années, entre 1701 et 1714.

Ses troupes durent faire face à une guerre qui rassemblait contre elles les troupes de l’Angleterre, des Pays-Bas, de la Prusse, de l’Autriche, du Piémont et du Portugal. On se doute que, malgré les efforts inouïs qu’il exigea de ses troupes et de sa population, la guerre finit par tourner au désavantage d’une France épuisée.

Malgré tout, le Traité de Rastatt (1714) permit à Philippe V de conserver le trône d’Espagne. Il ne restait plus à Louis XIV qu’à mourir un an plus tard, ayant passé sa vie à épuiser son peuple de guerres et d’impôts, à ravager l’Europe, utilisant toutes les ressources  du pouvoir royal excessif dont il disposait.

Peut-on écrire que Louis XIV fut un grand roi ? Je ne le crois pas car il fit payer à ses contemporains le prix de sa volonté, sinon de ses caprices, par d’immenses pertes humaines, par d'innombrables destructions et par des impôts considérables.

S’il reste Versailles, il me paraît incontestable qu’il a dressé le bûcher sur lequel la monarchie française se consumera soixante-quatorze ans après sa mort. Car il laissait un régime affaibli face à un pays rétif, chacun, que ce soit le roi, son administration, son armée et le peuple ne pouvant que chercher à retrouver des forces. 

Du fait des dépenses inconsidérées de Louis XIV, la Régence se trouva dans une situation financière catastrophique, qui la poussa à expérimenter le système de Law, lequel système s’effondra rapidement tout en suscitant une sorte de boom économique. Puis Louis XV commença par gouverner avec le cardinal de Fleury qui parvint à stabiliser la monnaie et à équilibrer le budget du royaume. Mais ce budget était structurellement instable, déséquilibré par les guerres du XVIIIe siècle, tandis que le pouvoir n’était plus assez fort pour s’emparer des revenus de ses sujets afin de combler le déficit du budget de l’État.

Ainsi, lorsque le contrôleur des finances, Machault d'Arnouville, créa un impôt prélevant un vingtième des revenus, taxant aussi bien les privilégiés que les roturiers, la nouvelle taxe fut accueillie avec hostilité par le clergé et le Parlement et le « vingtième » finit par se fondre dans une augmentation de la taille, qui ne touchait que les agriculteurs.

 

À la suite de cette tentative de réforme, le Parlement de Paris, s’érigeant en « défenseur naturel des lois fondamentales du royaume » contre l'arbitraire de la monarchie, crût devoir adresser des remontrances au roi.

 

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MANAGER AUTREMENT?

17 Juin 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

MANAGER AUTREMENT?

Les entreprises perçoivent ce mal-être actuel relativement à la vie professionnelle.

 

Elles réagissent souvent, selon des réflexes pavloviens inhérents à leurs objectifs de profit, par une augmentation de salaire quand elles ne proposent pas une approche « bienveillante » du travail, bourré de bonnes intentions et d’inclusion tous azimuts, ou font même, dans le pire des cas, appel aux techniques suspectes du management collaboratif.

Car, là où cherche à s’élaborer une nouvelle gouvernance pour les entreprises, se pensent et s’expérimentent de nouvelles manières de gouverner, qui consistent à entretenir le sentiment de liberté individuelle des employés tout en offrant un meilleur contrôle aux dirigeants sur l’activité de ces mêmes employés.

Dans ces entreprises adeptes de cette nouvelle gouvernance, on se réfère à un management participatif, selon lequel on incite les collaborateurs à s’exprimer en réunion, à présenter des critiques pour améliorer l’outil de production en laissant une large place à l’initiative personnelle, tout en veillant à ce que tout ce bouillonnement aille dans le sens attendu.

L’ambiguïté de ce système provient de ce que tout y est autorisé, sauf l’inattendu.

En effet, tout est mis en place dans le système de discussion et de décision qui accompagne ce management participatif pour que les choix « librement exprimés et débattus » aillent dans le sens des vœux de la direction, sans que jamais l’intention d’orienter les choix ne soit avouée.

A la limite, en désorientant les employés par des propositions contradictoires telles que « le conflit, c’est la paix », « le contrôle, c’est la confiance », « obéir, c’est désobéir », en invitant les salariés  à travailler sur eux pour gagner en transparence, en exigeant parfois leur autocritique, en invitant les managers à éduquer les membres de leurs équipes  « à vivre comme dans un camp de nudistes » afin qu’ils réussissent mieux au sein de l’entreprise, on cherche à obtenir l’acculturation de l’individu aux « valeurs »* de son entreprise.

Dans ce système de management, on vise à ce que l’alignement des croyances de l’employé sur celles de son organisation s’opère à force de communications internes, de stages de développement personnel et de longues séances d’explication en réunion, au cours desquelles le manager, s'appuyant sur les autres employés, prend le temps de lever une à une toutes les objections de l’employé récalcitrant.

Dans ce type de management, il faut convenir que l’être humain à la recherche du sens de son activité se retrouve au centre des attentions. Mais c’est malgré lui, car lorsque ce que l’entreprise demande pose un problème moral à l’employé, la réponse de l’entreprise ne consiste pas à reconnaitre cette difficulté mais à la contourner en offrant à l’employé les services d’un coach qui saura lui faire comprendre que sa souffrance provient de croyances « limitantes » héritées d’un ancien code moral, avant de lui proposer de l’aider à se défaire de ses anciens principes pour libérer son potentiel et retrouver l’harmonie avec son environnement de travail.

Dans une telle entreprise l’employé est supposé n’avoir plus de questions existentielles à se poser, à condition qu’il accepte de remettre entre ses mains l’entièreté de sa vie.

Cet effort pour convaincre (ou contraindre) l’employé à adhérer pleinement aux « valeurs » de l’entreprise est souvent lié à l’affichage d’une « mission » que l’entreprise s’est donnée. Elle prétend alors assumer une fonction messianique, s’imaginant investie de la responsabilité de sauver le monde par l’emploi, la croissance et la technologie, tout en restant officiellement dans le cadre de l’économie de marché, comme Google par exemple.

Logiquement, de telles entreprises s’efforcent de communiquer à leurs membres la foi des missionnaires, comme le font les sectes, sélectionnant l’employé non plus sur des critères professionnels mais sur le degré d’adhésion au système de croyance de l’entreprise.

Naturellement, ces tentatives sont vues comme des leurres par celui qui ne voit pas matière à un quelconque absolu dans l’activité économique et sociale. Ce dernier perçoit qu’il s’agit d’un management fondé sur la manipulation qui se situe aux antipodes de la recherche de la vérité dans sa vie professionnelle. Il s’ensuit une remise en cause de l’autorité d’un management qui déborde de ses fonctions de mobilisation du personnel, alors qu’il ne s’agit que d’animer et de gérer une organisation qui recherche tout bonnement à dégager un profit au travers de son activité sur le marché.

 

Finalement, le voilà détaché du rêve de l’entreprise démiurge pour se demander, retour aux prémices de notre réflexion, comment faire en sorte que sa vie professionnelle ait un sens…

Je pose que, contrairement à la personne, dirigeant ou employé, qui se réfère à des valeurs héritées de son expérience, de son éducation et de sa culture, l'entreprise ne peut pas avoir d'autres "valeurs" que celle du profit, sous peine d'être condamnée à disparaitre à terme plus ou moins rapproché (cf. L'Impossible éthique des entreprises, Boyer A. (Ed) 2002 et Toxic management, Thibault Brière, 2021)

 

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LE SENS DE LA VIE PROFESSIONNELLE

14 Juin 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

LE SENS DE LA VIE PROFESSIONNELLE

Je me souviens, mon père avait onze ou douze employés. La plupart d'entre eux le sont restés durant toute leur vie professionnelle. Cette époque est révolue.

 

Autrefois, il était suspect de changer sans cesse d’employeur, aujourd’hui, c’est l’inverse, rester dans la même entreprise toute sa vie est souvent inquiétant, dans la mesure où il révèlerait un manque d’ambition prohibitif.

Aujourd’hui, dans les rapports entre employés et employeurs, nous en sommes à la quête de sens. Lorsqu’un travail n’a plus de sens pour l’employé, soit parce qu’il estime n’être pas assez payé ou pas assez considéré, soit parce qu’il juge ses capacités sous-utilisées, il lui faut changer d’employeur. S’il ne le fait pas, c’est qu’il n’est ni courageux ni dynamique et il doit en assumer les conséquences, une vie professionnelle médiocre, et, comme le travail a tendance à prendre une importance considérable dans la vie actuelle, une vie ratée tout court.

Les névroses, la déprime guettent alors l’employé résigné à subir un travail qui ne lui correspond pas. Face à cette menace sur leur raison même de vivre, certains n’hésitent pas à changer radicalement de profession, donc de vie.

C’est ainsi que l’on voit assez souvent des cas comme celui d’Anaïs que j’ai rencontrée, cadre dans une banque, qui estimait elle-même avoir un travail interessant, bien payé, impliquant de nombreux voyages, mais qui se demandait quel sens cela avait vraiment. Aussi, lorsque son père se retrouva licencié de son entreprise et déprimé de ce fait, ils imaginèrent tous les deux, fille et père, une réponse commune au manque de sens du travail de la fille et à la perte d’emploi du père : ils ouvrirent une boulangerie qui fut un succès. Maintenant Anaïs sait pourquoi elle travaille, ses décisions ont un effet direct sur ses clients, sur son activité et sur ses revenus, mais elle omet de dire qu'elle travaille plus qu'à la banque, qu'elle a désormais de lourdes responsabilités et qu’elle ne sait pas ce qu’il adviendra lorsque son père s’arrêtera de travailler à ses côtés

Bien entendu, rien n’est réglé à long terme lorsque l’on trouve un travail qui a du sens. Il faudra que ce sens se maintienne tout au long de sa vie professionnelle et l’on ne saura jamais si l’on avait eu raison ou non de changer, car comme le dit si bien Sophocle, « ne proclamons heureux nul homme avant sa mort ».

Il reste que la question du « sens du travail » hante désormais l’esprit de nombre de personnes sommées de travailler tout en cherchant à optimiser le sens global de leur vie au travers de leur activité professionnelle accouplée à leur vie personnelle. Autrefois oui, mais aujourd'hui la société telle qu’elle fonctionne n’autorise personne à les contraindre à rester là où ils se trouvent, face à des choix tellement divers et finalement cornéliens.

Récemment, l’irruption du Covid a brutalement modifié les conditions de travail avec l’injonction de rester chez soi et de ne rencontrer personne à l'extérieur de chez soi. Après une période de sidération est venue celle de l’adaptation à la vie à la maison, avec la famille, la télé et Internet. En se rétrécissant, l’espace de vie a changé le sens de ce qui était auparavant perçu comme une situation normale. Pourquoi prendre le métro tous les matins ? Pourquoi faire une heure de route deux fois par jour ? Pourquoi aller au bureau ? Pourquoi chercher à habiter prés de son travail ? Le choc du retour au statu quo ante est apparu vide de sens. Pourquoi ne pas travailler à distance en restant chez soi ? Pourquoi ne pas quitter les grandes métropoles pour aller vivre à l’air pur ? Pourquoi ne pas changer de travail et, finalement, pourquoi travailler ? Le temps, dont les actifs ont soudain disposé pour réfléchir au sens de leurs activités lors de l’épisode du Covid, a remis en question leurs engagements antérieurs.

Dans le même mouvement, le rapport au travail a changé du fait de l’irruption du numérique : l’écran se substitue désormais aux relations personnelles, ce qui déshumanise la vie professionnelle et entraine plus de difficulté à se concentrer.

Ce changement s’accomplit alors que l’impératif d’agilité professionnelle éloigne l’entreprise de l’employé qui ressent pourtant le besoin de se sentir reconnu dans la durée. Au fond, rien n’a changé (tout ne change pas tout le temps) depuis que Simone Weil observait qu’il faudrait « non seulement que l’homme sache ce qu’il fait, mais si possible qu’il en perçoive l’usage, qu’il perçoive la nature modifiée par lui. Que pour chacun, son propre travail soit un objet de contemplation».

 

Or la contemplation du résultat de son travail sur un tableau Excel fait rarement rêver…

 

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LA TROISIÈME NEIGE

5 Juin 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #CULTURE

LA TROISIÈME NEIGE

LA TROISIÈME NEIGE

 

Après Les Douze d'Alexandre Blok et Le pays des Canailles de Sergueï Aleksandrovitch Essenine contemporains de la Révolution russe de 1917, voici La Troisième Neige d'Evgueni Evtouchenko qui annonce le changement après la mort de Staline

 

Le texte entier porte un regard, celui d'un "nous" indéterminé, autour d'une attente de la "neige", la vraie, la pure, qui ne fond pas. Les hommes de la ville, inquiets, attendent la neige qui tombera par trois fois avant d'arriver enfin, "pure, immense, toute de simplicité, épaisse avec assurance, poudreuse avec timidité". La troisième neige, les hommes ne l'attendaient pas, mais elle est pourtant là au moment même où ils désespéraient de la voir tomber:

"pas encore de neige!

il est temps,

grand temps qu'elle vienne"

Or la neige tomba,

tomba le soir venu

(...)

Elle se répandait fragile

et pas très sûre d'elle-même

(...)

Cette première neige n'était que

l'annonce d'une autre couche de neige

Elle vint ?

Elle se rua.

Ses bourrasques nous aveuglaient,

ses hurlements n'arrêtaient pas.

(...)

Mais cette deuxième neige ne sut

résister aux pas des hommes.

(...)

Un beau matin,

mal réveillés,

Le seuil de la

porte franchi,

sans savoir  

qu'elle était

tombée,

nous avons foulé son tapis.

Elle reposait,

pure, immense,

toute de

simplicité,

épaisse avec assurance,

poudreuse avec timidité

(...)

C'était elle,

c'était la vraie neige.

Nous l'attendions.

Elle était là*

 

Evgueni Evtouchenko est né en 1933 près d'Irkoutsk, en Sibérie Orientale, et mort à Tulsa, en Oklahoma, en 2017. Il a écrit La Troisième Neige à 20 ans. L'attente de cette troisième neige, qui finit par advenir, exprime l'espoir de changement qui habite les Soviétiques, une fois Staline mort. Le succès de ce poème est sans doute plus politique que poétique, encore que la métonymie et l'ellipse rendent bien la tension dramatique de l'attente.

L'hermétisme du poème permet en outre plusieurs lectures. Le "nous" n'est pas désigné, il montre que le poète est attiré par l'âme inquiète, contradictoire voire superficielle, impatiente, avide de changement des hommes. Ce "nous" désigne aussi le peuple soviétique qui vient à peine de sortir de vingt années de souffrances terribles et dont l'auteur crie la soif de changement, qui est soif de pureté et de vérité.

 

Aussi, des dizaines de milliers de jeunes venaient écouter Evgueni Evtouchenko, qui devint ainsi la voix de sa génération, car l'on a vu et l'on voit toujours dans Evtouchenko le premier poète qui a eu le courage de parler, après vingt années de mensonge et de flagornerie.  

 

* Adaptation française de P. Chaulot, Julliard, 1963.

 

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LES YEUX DANS LES YEUX

28 Mai 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

LES YEUX DANS LES YEUX

Au printemps 1990, je n’ai pas rencontré Hana Machková par hasard, mais parce que nous avions à présenter le projet d’Institut Français Tchécoslovaque de Gestion (IFTG) auprès de l’UniversitéVŠE (Vysoká škola ekonomická v Praze), où elle exerçait ses fonctions d’enseignement et de recherche.

 

Cet IFTG était inspiré de la construction de MARCOM en Bulgarie que j’avais mis en place à Sofia auparavant et qui, après peu d’années de fonctionnement, avait échoué du fait des agissements de son directeur (cf. mon billet « Le sabordage de Marcom »). L’issue malheureuse de ce programme n’était pas encore scellée au moment de la présentation de l’IFTG, mais nous allions en tirer les leçons, par chance, avec le choix de la responsable de l’IFTG.

Un beau matin du printemps 1990, Hana Machková et moi-même, nous sommes rendus au siège de l’université VŠE, qui correspond grosso modo à l’Université Paris-Dauphine en termes d’objectifs, de nombre d’étudiants et de moyens.

Nous avions rendez-vous avec le nouveau Recteur de VŠE, Věněk Šilha, pour lui présenter notre projet de l’IFTG. Nous étions en concurrence avec l’Espagne, représentée par son ambassadeur qui devait être reçu après nous par le Recteur pour présenter un projet analogue.

Le Recteur sortait de lourdes épreuves que lui avait infligé le régime communiste. Exclu de l’université pour ses activités politiques, il avait été condamné à la prison suivie par une contrainte de travail obligatoire qui consistait à balayer les couloirs du métro de Prague

Je me souviens de l’apparence du Recteur et de son regard. Petit, trapu, le crâne rasé, un regard bleu perçant, il invoquait bien, peut-être seulement dans mon imagination, un zek* fraîchement libéré. Nous lui avons présenté notre projet, Hana l’explicitant en français. Il nous écoutait en silence, mes discours en français (qu’il ne parlait pas plus que l’anglais) comme la présentation d’Hana en tchèque. Cela ne nous prit que quelques minutes, au bout desquelles il demanda que nous lui fournissions un argument, un seul, pour qu’il accepte ce projet. J’ai alors invoqué la lourdeur de la bureaucratie française qui valait bien l’ex-bureaucratie du temps du pouvoir du Parti Communiste Tchécoslovaque, une bureaucratie qui ne nous permettrait jamais de présenter à nouveau ce projet s’il le refusait aujourd’hui.

En clair, c’était aujourd’hui ou jamais.

Je n’oublierai jamais son regard. Pendant plusieurs secondes il m’a regardé en silence droit dans les yeux. Je l’ai scruté à mon tour, pour lui signifier ma conviction de la validité de notre proposition. Il a pris notre proposition écrite, et, sans un mot, il l’a signé.

Nous l’avons quitté après l’avoir remercié. Hana, qui connaissait le bâtiment de l’université comme sa poche, s’est dirigée vers la salle du Parti Communiste, une salle de classe assez classique autant que je me souvienne. Elle a enlevé le panneau du Parti, a écrit en français « Institut Français Tchécoslovaque de Gestion » sur une feuille de papier qu’elle a fixé sur la porte et y a rajouté un drapeau français qu’elle s’était procuré. L’aventure de l’IFTG venait de commencer, avec toutes ses péripéties. Nous ne savions pas qu’il serait toujours vivante aujourd’hui, et conduirait au magnifique succès de toute l’équipe d’Hana Machková, poussée en avant par la personnalité pleine d’énergie et de positivité de cette dernière.

 

Le premier obstacle, naturellement, nous l’avons rencontré à l’Ambassade de France en Tchécoslovaquie qui fut loin de partager notre enthousiasme devant l’émergence d’un bébé IFTG qui venait bouleverser les plans de nos diplomates, déjà fortement secoués par les effets de la révolution de velours…

 

*Pour mes lecteurs non familiers de Soljenitsyne et de son Archipel du Goulag ou d’Une Journée d’Yvan Denissovitch, un « Zek » (abréviation du mot  russe zaklioutchonniï (заключённый) abrégé en з/к et prononcé zek) signifie « détenu » ou « enfermé » pour désigner les prisonniers du Goulag.

 

 

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LOUIS XIV, L'AGRESSEUR BRUTAL

22 Mai 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #HISTOIRE

LE RAVAGE DU PALATINAT PAR LES TROUPES DE LOUIS XIV

LE RAVAGE DU PALATINAT PAR LES TROUPES DE LOUIS XIV

Après le traité d’Aix-la-Chapelle de 1668, il ne fallut pas attendre plus de quatre ans pour que Louis XIV déclenche une nouvelle guerre, la guerre de Hollande.

 

Louis XIV avait l’intention de mettre la Hollande à genoux afin de se saisir sans risque des territoires espagnols voisins. Les armées françaises fortes de cent vingt-cinq mille hommes faisaient face à seulement vingt-cinq mille soldats hollandais, qui ne durent leur salut qu’à la décision d’inonder la Hollande en ouvrant les écluses. Dans cette guerre, les troupes royales commirent les pires atrocités et Louis XIV se fit un ennemi mortel de Guillaume d’Orange qui planifia le rapprochement entre l’Angleterre et les Provinces-Unies en épousant en 1677 Marie d’York, nièce de Charles II.

Guillaume d’Orange s’active alors pour constituer une coalition contre la France qui rassemblait les Provinces-Unies, le Saint Empire, le Brandebourg et l’Espagne. L’indignation contre la politique française était telle en Europe, qu’à l'exception de la Bavière, tous les princes allemands, initialement favorables à la France, l'abandonnèrent. L'Angleterre l’abandonna aussi, puisque le Parlement contraignit Charles II à faire la paix avec les Provinces-Unies.

Louis XIV, dont la volonté n’était pas bornée par un Parlement, continua la guerre, prit la Franche-Comté et pilla le Palatinat. L’ensemble des troupes coalisées ne parvinrent pas à arrêter l’avance des troupes françaises, d’autant plus que Louis XIV finançait l’alliance suédoise comme il l’avait fait pour l’Angleterre. La guerre se solda par la paix de Nimègue (1678), par laquelle Louis XIV obtint le rattachement de la Franche-Comté au Royaume de France ainsi que l’obtention de plusieurs places fortes.

Après la paix de Nimègue, Louis XIV se mit à pratiquer une politique agressive dite des « réunions », en revendiquant tous les territoires qui avaient, même très momentanément, dépendu de la France depuis les traités de Westphalie (1648). Des « Chambres de réunion » furent installées à Besançon, Brisach, Metz et Tournai. En pleine paix, elles prononcèrent des annexions aussitôt exécutées. C’est ainsi que Courtrai, Sarrelouis, Nancy, Sarreguemines, Lunéville et Commercy furent rattachés au royaume. Des fiefs appartenant à l’électeur de Trèves, au marquis de Bade, au duc des Deux-Ponts passèrent dans la mouvance du roi de France par dizaines. Le parlement de Besançon fut sommé de réunir au royaume de France le comté de Montbéliard, les seigneuries de Ruaux, Val-d’Ajol, Fontenay-le-Châtel. Le comté de Vaudémont en Lorraine fut annexé de la même façon, avec les châtellenies de Pont-à-Mousson, Saint-Mihiel et Foug. En août 1680, ce furent les réunions de Strasbourg et de son évêché ainsi que des biens de la noblesse d’Alsace et de l’abbaye de Murbach. La ville de Strasbourg fut occupée en septembre 1681. En Alsace, seule la ville de Mulhouse resta libre, grâce à son alliance avec les cantons suisses.

Cette violation répétée du droit international engendra une nouvelle guerre autour de la ligue d’Augsbourg. Les violentes opérations menées par la France en 1684 contre la Flandre espagnole et le Luxembourg pour contraindre Charles II d’Espagne à abandonner des terres réclamées par Louis XIV furent la préfiguration du conflit qui couvait.

Une médiation hollandaise rétablit momentanément la paix et aboutit en août 1684 à la trêve de Ratisbonne entre la France, l’Espagne et l’Empire : les réunions déjà faites étaient acceptées, mais elles ne pourraient plus se poursuivre à l’avenir et La Ligue d’Augsbourg, comprenant les Provinces-Unies, l’Espagne et la Prusse, fut constituée pour se défendre contre la politique agressive de Louis XIV.

Ce dernier ne s’estimait pas rassasié par les prises que ses voisins venaient de lui concéder de mauvais gré, dans l’espoir d’obtenir la paix. Saisissant le prétexte du refus du Pape de désigner son candidat à l’archevêché de Cologne, le cardinal Von Fürstenberg, qui n’était autre que l’évêque de Strasbourg, les troupes de Louis XIV envahirent le Palatinat en 1688 avec la mission de le dévaster systématiquement pour faire peur. Les Allemands s’en souviennent encore. Les villes de Mannheim, de Worms, de Speyer et d’Heidelberg furent détruites. Des centaines de villages furent pillés, leurs habitants passés au fil de l’épée : les atrocités des troupes françaises foulaient au pied les conventions de la guerre au XVIIe siècle, qui permettaient de  limiter les pertes civiles et de respecter les propriétés.

Ces exactions soulevèrent l’indignation en Allemagne, poussant notamment les Électeurs de Saxe et de Brandebourg à s'allier avec l'Empereur contre Louis XIV. Dans le même temps, le roi de France perdit Jacques II, son allié anglais, chassé du trône d’Angleterre par Guillaume d’Orange malgré le débarquement de troupes françaises en Irlande. L’Angleterre déclara donc la guerre à la France aux côtés de l’Espagne et de la Savoie.

 

La presque totalité de l’Europe, catholique et protestante, se trouvait réunie pour s’opposer à l’expansionnisme violent conduit par Louis XIV.

 

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VERS UNE GUERRE D'USURE EN UKRAINE

17 Mai 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

VERS UNE GUERRE D'USURE EN UKRAINE

Un engrenage, c’est ainsi qu’Henri Guaino décrit la guerre qui se déroule en Ukraine dans un point de vue* qui reprend la thèse séduisante qui avait à l’origine été développée par Christopher Clark pour la guerre de 1914**, mais je n’en crois rien.

 

Je n’en crois rien, car je ne crois pas que plus de lucidité de la part des acteurs mettra fin à la guerre. Bien sûr, je ne crois pas que ses acteurs soient en mesure d’évaluer les pertes qu’elle occasionnera jusqu’à son terme, mais je pense qu’ils savent très bien ce qu’ils veulent et ce qu’ils font afin de tirer avantage de la guerre, tandis qu’ils en déplorent officiellement les effets pour les populations qui la subissent.

Côté américain, suivi par les Européens, il s’agit d’obtenir la défaite de la Russie de Poutine, en agitant la menace de la domination sans limites de ce pays sur l’Europe, si par malheur il réussissait à vaincre ou même à obtenir une paix de compromis. C’est pourquoi les médias occidentaux insistent sur les crimes soviétiques, de manière à rendre tout arrangement impossible avec ces scélérats.

Côté russe, le déclenchement de la guerre et sa poursuite jusqu’à un compromis acceptable, visent à démontrer aux Occidentaux que la poursuite de l’encerclement jusqu’à l’étranglement est devenue contreproductif.

Donc, d’un côté, seule la victoire ukraino-occidentale permettra d’aboutir à la paix, de l’autre une victoire de compromis permettra de donner un coup d’arrêt à l’expansionnisme occidental. Mais si tout compromis est présenté comme une défaite côté occidental, on peut tout de suite en déduire, sans aller plus loin dans les motivations, les développements et les limites du conflit, que la recherche d’un accord entre les deux parties sera ardue, comme celui d’un accord entre Israéliens et Palestiniens.

Venons-en aux motivations respectives qui peuvent néanmoins nous éclairer sur la suite logique des évènements. Les États-Unis ont toutes les raisons d’être satisfaits du déclenchement de la guerre, comme de son déroulement jusqu’à ce jour. Ils ont toujours souhaité l’affaiblissement maximum de la Russie, puisqu’elle résiste à leurs visées hégémoniques : la Russie les a contré en Syrie et elle constitue un allié potentiel pour la Chine. Ils ont donc étendu autant qu’ils ont pu les frontières d’une Alliance Atlantique qui est devenue au fil des années une alliance anti-russe, et ils y ajoutent aujourd’hui la Finlande et la Suède, supposées inquiètes des visées russes.

Les États-Unis ont aussi organisé en Ukraine le coup d’état de Maïdan de 2014, qui a provoqué la perte de la Crimée et l’autonomie du Donbass, entrainant la constitution d’une Ukraine démographiquement dominée par la partie antirusse de sa population. Ils ont soigneusement labouré ce terrain, fournissant armes, instructions et même laboratoires bactériologiques. Tandis qu’ils rompaient systématiquement tous les accords stratégiques avec la Russie, ils signaient le 10 novembre 2021 un accord de partenariat stratégique avec l’Ukraine, dirigé explicitement contre la Russie et lui promettant l’entrée prochaine dans l’OTAN. La volonté des États-Unis de contrer la Russie est donc manifeste et constante, si bien que l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine est l’aboutissement espéré de l’ensemble de ces manœuvres longuement muries, le succès d’un piège qu’ils ont tendu aux Russes.

Partie prenante de ce conflit, les Européens sont clairement partagés.

La Pologne, quatre fois démembrée et partagée en trois siècles, la Lituanie annexée durant deux siècles par la Russie, la Finlande amputée en 1939 et tous les pays qui ont vécu un demi-siècle sous le joug soviétique, conservent la rancune du passé et la crainte d’un possible recommencement. Ils appuient sans réserve les visées ukraino-américaines.

L’Europe de l’Ouest n’a pas les mêmes frayeurs car elle ne voit pas comment les troupes russes pourraient s’aventurer jusqu’à Gibraltar. Seuls les Anglais, selon une logique anglo-saxonne qui les fait participer avec l’Australie et sous l’égide des États-Unis à l’alliance AUKUS contre la Chine, appuient sans réserve la stratégie étasunienne. Cela pourrait s’avérer un mauvais calcul, selon comment tourne le conflit actuel. En revanche, la France et, dans une moindre mesure l’Allemagne, ne souhaitent pas une défaite complète de la Russie.

Il existe enfin quelques pays, comme la Serbie hors de l’UE ou la Hongrie dans l’UE, qui penchent plus ou moins du côté russe. Il n’y a donc pas de volonté unitaire en Europe d’obtenir coûte que coûte une victoire humiliante contre la Russie, même si tout en donne l’impression aujourd’hui.

Les suites possibles des évènements sont liées aux différentes attentes des protagonistes du conflit. Côté russe, une fois constaté l’échec de la tentative de prendre le contrôle rapide de l’essentiel de l’Ukraine, qui était fondée sur l’hypothèse que le fragile pouvoir ukrainien s’effondrerait d’un coup, il s’agit désormais de s’emparer de l’est de l’Ukraine pour entamer ensuite des négociations qui devraient aboutir à conserver une partie du terrain conquis ainsi qu’à la reconnaissance de la souveraineté de la Russie sur la Crimée et à l’engagement de l’Ukraine de rester neutre.

Si le rapport de force obtenu par la Russie à l’issue de la campagne militaire actuelle ne s’est pas modifié en faveur de cette dernière, l’Ukraine refusera ces propositions et la Russie restera sur les positions acquises dans la mesure où l’Ukraine ne la contraindra pas à les modifier.

Côté ukrainien, au-delà d’une résistance énergique, je ne pense pas que l’Ukraine imagine, même avec les armements occidentaux, battre seule l’armée russe, reprendre l’intégralité de son territoire, se saisir de la Crimée et entrer en Russie jusqu’à ce que cette dernière demande l’armistice. Or, si elle veut gagner, il lui faudra battre l’armée russe. Les moyens de la battre existeront lorsque l’Otan tout entier entrera dans le conflit en envoyant des troupes qui déborderont l’armée russe, débouchant de Pologne, de Finlande ou de Roumanie. La guerre, déclarée ou non, prendra dés lors une autre dimension.

Si les Russes se trouvaient contraints de reculer, le risque existe qu’ils menacent d’une riposte nucléaire les pays dont les troupes pénétreraient en Russie, après un premier usage de missiles nucléaires tactiques sur le front ouvert par les Occidentaux. Le degré suivant consisterait à effectuer une attaque nucléaire contre un pays de l’OTAN, la Grande-Bretagne étant la plus menacée car elle est à la fois en pointe dans l’hostilité à la Russie et elle constituerait un ultime avertissement avant un échange nucléaire avec les États-Unis. À ce niveau du conflit, je le répète parce que peu d’analystes ont intégré cette donnée dans leurs analyses de la situation stratégique, les alliés de l’OTAN et les États-Unis eux-mêmes sont en situation de vulnérabilité par rapport aux missiles hypersoniques russes qui peuvent les atteindre sans que leur défense anti-missile puisse s’y opposer.

Je subodore donc que les États-Unis ne souhaitent pas engager leur survie pour contraindre la Russie à céder. Par conséquent, après la probable conquête totale du Donbass par l’armée russe, qui ne semble d’ailleurs pas s’effectuer facilement, les Ukrainiens refuseront sans doute de négocier à cette étape, mais la question se pose de prévoir si les États-Unis, véritables ordonnateurs de la stratégie ukrainienne, pousseront jusqu’à l’affrontement total entre l’Otan et la Russie ou s’ils se contenteront d’une guerre de basse intensité pour continuer à affaiblir la Russie sans courir de risques excessifs ?

 

Compte tenu de leurs objectifs et des craintes européennes, je ne doute pas qu’ils opteront pour la seconde solution.

*Ukraine : nous marchons vers la guerre comme des somnambules, Le Figaro, 13 mai 2022

** Christopher Clark, Les somnambules, été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre.

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LE PAYS DES CANAILLES

8 Mai 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #CULTURE

SERGEÏ ESSENINE

SERGEÏ ESSENINE

Sergueï Aleksandrovitch Essenine est un poète russe (1895-1925) qui mit un grand espoir dans la Révolution, avant d'en être si fatalement déçu qu'il se suicida à l'âge de trente ans. Le Pays des canailles est son second et dernier poème dramatique, écrit en 1922-1923.

Dans cette pièce en vers, il décrit de manière désabusée un monde ou règne l'intérêt du plus fort, un monde où s'oppose la ville et la campagne, le bolchevisme et l'anarchie ainsi que le socialisme et le capitalisme.

L'histoire qu'il raconte est celle d'un anarchiste, Nomakh, qui veut attaquer un train qui transporte l'or des mines de la région. Dans le train, le commissaire (communiste) Rasvetov se moque du pouvoir de l'argent en Amérique. Il pourrait s’en moquer tout autant aujourd’hui à l’heure des « sanctions » contre la Russie. Pour l’heure, Rasvetov voit son pays mettre fin au banditisme (des Américains).

Mais une menace plus immédiate le guette, l’attaque du train par l’anarchiste Nomakh qui s’empare de l’or qu'il protège. C’est que Nomak (qui représente Essenine) est désillusionné par la Révolution et ne croit plus qu’en sa propre liberté, tandis que Rasvetov croit au pouvoir soviétique, seul capable d’organiser la Russie pour qu’elle puisse faire face à l’Amérique, pays sans âme où règne l’intérêt du plus fort.

Pas si curieusement que cela, un siècle plus tard, nous revoilà dans ce face à face fondamental.

Essenine n’a jamais terminé son poème dramatique. Il l'a interrompu pour partir vers l'Europe et les États-Unis avec sa seconde femme, la danseuse américaine Isadora Duncan. De retour en Russie, révolté contre l'état d'esprit américain, il remanie son poème pour mettre l'accent sur le conflit entre les mondes capitalistes et socialistes, mais sans toutefois l'achever.

Car, ce qui reste sans conteste dans la poésie d'Essenine, relève de la désillusion :

Il fut un temps où,

joyeux drille,

labouré jusqu'aux os

de l'herbe de la steppe,

je suis venu dans cette ville les mains vides,

mais le cœur plein

et non sans rien dans la tête.

Je croyais... je brulais...

Je partis pour la révolution.

Je pensais que la fraternité n'était ni un rêve,

ni un songe,

que tout, l'ensemble des peuples,

des races et des tribus,

se dissoudrait dans une mer unique.

 

Mais au diable tout cela !

 

Sergueï Essenine est né en Russie centrale, prés de Riazan. En 1913, à l’âge de 18 ans, il prend conscience de ses dons de poète et commence à fréquenter les milieux artistiques moscovites. Un an plus tard, il vit en couple avec Anna Izriadnova, tandis que ses premiers poèmes commencent à paraître en revues et dans les colonnes de La Voie de la Vérité, ancêtre de la Pravda. Abandonnant sa compagne qui vient de lui donner un enfant pour s'installer à Saint Pétersbourg, où Alexandre Blok (voir mon billet précédent sur la poésie russe) l'introduit dans les milieux littéraires, à qui il donnera lectures et récitals, jusqu'à sa mort. 

Boris Pasternak dira de lui que "jamais, depuis Koltsov, la terre russe n'a produit quelque chose de plus enraciné, de plus naturel, de plus opportun, de plus national, que Sergueï Essenine, en le donnant avec une liberté et sans grever ce tableau d'un trop lourd zéle populiste".

Essenine mobilisé, déserte en 1917, déborde d'enthousiasme pour la révolution, épouse en juillet 1917 Zinaïda Reich, secrétaire à La Cause du Peuple, dont il a deux enfants avant d'en divorcer en 1921.

Déçu des résultats de la Révolution, Essenine a en effet rencontré Isadora Duncan de dix-huit ans son ainée, invitée en URSS par le gouvernement soviétique, qu'il épouse en 1922 pour la quitter en 1923 après un voyage en Europe et aux États-Unis, voyage qui, loin de l'exalter, l'a gravement déprimé.

Miné par l'alcoolisme, il souffre désormais d'hallucinations. À Leningrad, il finit par se pendre à un tuyau dans la chambre no 5 de l'hôtel Angleterre, non sans avoir écrit avec son sang un dernier poème :

Au revoir, mon ami, au revoir,

Mon tendre ami que je garde en mon cœur.

Cette séparation prédestinée

Est promesse d’un revoir prochain.

Au revoir, mon ami, sans geste, sans mot,

Ne sois ni triste, ni chagrin.

Mourir en cette vie n'est pas nouveau,

Mais vivre, assurément, n'est pas plus neuf.

 

Un poète, assurément, mais un poète des temps incertains....

 

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