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12 novembre 2014 3 12 /11 /novembre /2014 02:05
Gary Becker, honoré par une École de Chicago en déclin

Gary Becker, Prix Nobel d'Économie 1992

 

Par Filip Palda, Professeur titulaire à l’École nationale d'administration publique (ENAP), Université de Montréal. Traduction et adaptation par André Boyer.

 

Un important rassemblement d'économistes a eu lieu la semaine dernière à l'Université de Chicago. Près de cinq cents sommités de la recherche en économie se sont réunies pour honorer Gary Becker, le lauréat 1992 du prix Nobel, décédé en mai dernier à l'âge de 83 ans.

Si le public cultivé connaît les noms des économistes vedettes comme Thomas Picketty, auteur du Capital au XXIe siècle ou de Steven Levitt, co-auteur des Freakanomics, peu connaissent Gary Becker en dehors du milieu universitaire, alors qu’il est reconnu par ses pairs comme l’un des plus brillants économistes de ce temps.

Milton Friedman lui-même, alors qu’il était particulièrement avare en compliments, a déclaré que « Gary Becker était le plus grand spécialiste des sciences sociales depuis cinquante ans ». Or Friedman a été le professeur de nombreux prix Nobel dont il a souvent fait savoir qu’ils ne l’avaient guère impressionné lorsqu’ils étaient ses étudiants. Pour Becker, il a fait une remarquable exception en écrivant que ce dernier « avait un brillant esprit d'analyse, une grande originalité et une compréhension profonde du fonctionnement du système de prix, notamment quant à son importance pour protéger la liberté individuelle. »  Les superlatifs surprennent de la part d’un Friedman qui n’avait rien d’un flatteur, lorsqu’on ne sait pas qu’il était ébloui par Becker, non seulement par son intelligence mais par sa vision novatrice de l’économie.

Nombre d’économistes merveilleusement intelligents ont été oubliés. Qui se souvient de Lester Thurow, l’étoile des années 1980 qui a écrit « The Zero-Sum Solution : Building a world-class American economy » ? Mais la renommée de Becker repose surtout sur une vision de l’économie qui n’est pas seulement une science utilisable sur les marchés boursiers ou pour gérer les exportations, mais un outil destiné à comprendre le comportement des individus et des groupes. Becker arguait que cet outil n’avait pas été complètement utilisé, uniquement en raison du manque d’imagination des économistes.

Il posait comme postulat que l’économie n’est ni une croyance ni un système moral, mais un guide pratique pour gérer des relations humaines pratiquées à grande échelle et un judas pour jeter un regard indiscret sur le contenu des motivations individuelles.

C’est ainsi qu’il a appliqué les techniques économiques au mariage, à la criminalité, à la discrimination raciale, à la gestion du temps, aux interactions sociales, au pouvoir politique ou à la toxicomanie. Alors que le nombre de ses écrits est relativement modeste comparé à d’autres chercheurs, ils ont tous provoqué une onde de choc au travers des sciences sociales, car si Becker était assez modéré sur le plan politique comparé à son mentor Milton Friedman, il exprimait dans ses écrits un point de vue profondément subversif.

Par exemple, si vous acceptez son point de vue selon lequel décider d'avoir des enfants est une décision rationnelle, cela implique de contraindre les partisans de la contraception à modérer leur propagande en faveur du contrôle démographique. Le problème des pays en développement ne réside pas directement dans l’excès de leur population, qui n’est que la conséquence de l’absence d’institutions permettant aux individus d’amasser un capital ou des revenus pour leurs vieux jours et qui les contraint à fonder leur avenir sur une famille élargie.

Plutôt que de se mêler de la vie privée des individus en les contraignant à pratiquer des méthodes de contraception, les penseurs sont incités par Becker à inciter les gouvernements à mettre en place un système juridique efficace permettant un bon fonctionnement des banques et le développement de l’économie. Friedman voyait dans la vision de l’économie de Becker une relation directe entre le système de prix et le respect de la liberté humaine.

Le point de vue de Becker sur la criminalité était également à l’opposé de celui des sociologues qui traitent la criminalité comme une pathologie. Pour Becker, les criminels sont des sortes d’hommes d'affaires qui prennent en compte deux variables médiatrices pour mettre en œuvre leurs délits, la répression de la criminalité et la probabilité d'être arrêté. Il s’agit simplement de savoir si les criminels sont plutôt sensibles à l’échelle des peines ou à la probabilité d’être arrêté, pour décider d’utiliser les budgets publics à accroître la durée de la détention ou le nombre de policiers.

Mais la découverte la plus subtile de Becker réside sans doute dans le lien qu’il établit entre le crime et la politique puisque les deux domaines mettent face à face des prédateurs et du gibier.

 

…Un Becker auteur d’une application nouvelle de l’économie…

 

En politique, les prédateurs y gagnent mois que le gibier y perd. En effet, lorsqu’un groupe de pression parvient à obtenir un million de dollars de l'État, les entreprises qui paient cette somme perdent non seulement un million de dollars mais aussi subissent le risque de la faillite qui peut leur faire le bénéfice de tous leurs d’efforts.

Cette asymétrie des gains des prédateurs comparé aux pertes infligées au gibier donne à ce dernier un avantage structurel puisqu’il incite les victimes à embaucher des prédateurs rivaux afin de les protéger, comme les villageois dans le film de Kurosawa, « Les Sept Samouraïs » l’ont instinctivement fait. Ainsi, s’installe un marché des services de protection du gibier où les prédateurs relativement modérés doivent normalement supplanter leurs rivaux plus virulents.

Becker voyait dans ce processus de sélection des prédateurs l'émergence de systèmes politiques plus efficaces. Mais l'efficacité de ce processus reste relative, car elle ne découle pas d'échanges mutuellement bénéfiques comme dans les marchés privés, mais de la concurrence entre les prédateurs pour dominer leurs victimes.

Il n’est pas nécessaire d’avoir une connaissance profonde des théories de Becker pour constater que l’application qu’il faisait des mécanismes économiques était de nature à ébranler les convictions de ceux qui estiment que l’État est le système le plus abouti des sociétés humaines. Sa façon de voir a galvanisé les chercheurs de l’École de Chicago qui pouvaient ainsi montrer que si l’on considérait les individus comme des gestionnaires rationnels de leur propres intérêts, alors ils développeraient des contre stratégies face à celles des politiciens qui cherchent à les dominer en les entraînant à cet effet dans des directions sociétales contraires à celles des individus

Par exemple, lorsque l’État emprunte sous le prétexte de stimuler l'économie en utilisant en faveur des politiciens l’argument keynésien, les individus réduisent leur consommation car ils savent que la dette se traduira plus tard en impôts plus élevés pour rembourser la dette. Ainsi, lorsque l’on dénonce l’épargne « excessive » des Français, on ne veut pas voir que c’est une réponse rationnelle à l’accroissement de la dette de l’État.

Ces idées ne sont pas le seul apanage de Becker, pas plus que l'école de Chicago qui n’a pas le monopole des théories qui ont permis le développement de l'économie moderne. Ainsi l’un des ouvrages fondamentaux de l'économie moderne, les « Fondements de l'analyse économique », a été écrit en 1947 par Paul Samuelson au MIT.

Pourtant, si un extraterrestre avait été téléporté à la conférence économique qui s’est tenue récemment à Chicago, il aurait fondé de croire que la théorie économique mondiale était issue de Chicago et que Becker en était le principal inspirateur.

L'extraterrestre aurait été fasciné par le discours de clôture du prix Nobel James Heckman qui mit Becker sur un piédestal au sommet d'un temple d’où il le présentait régnant sur les théories du capital humain, du droit, de l'économie, de l'éducation, de la démographie, de la justice et de la formation des préférences, parmi nombre d'autres sujets.

 

…Un Becker, sanctifié par une école de Chicago en déclin

 

Pour les participants, il était difficile de ne pas voir dans ce discours une sorte de canonisation religieuse. Cette canonisation est certainement destinée à la création d’une marque, qui fait de Becker une sorte de saint, placé au beau milieu des croyants, qui témoigne de la capacité de l’Église dont il relève, en l’occurrence l’École de Chicago, de régner sur de vastes domaines imaginaires.

En effet, l’École de Chicago a besoin de saints dans la mesure où sa réputation ne peut pas être protégée par des droits d'auteur ou par le dépôt d’une marque. Or un saint n’est reconnu, au plan spirituel comme intellectuel, que grâce aux efforts des prêtres qui le célèbrent et mettent en place un lieu de pèlerinage. Becker dispose désormais d’un tel sanctuaire de Becker, le nouveau bâtiment Saieh Hall où l'Institut Becker-Friedman commence à s’installer et ses grands prêtres se nomment Heckman et tous les autres Prix Nobel de l’École de Chicago.

George Stigler, qui peut revendiquer avec Milton Friedman la fondation de l'école de Chicago, était parfaitement sincère lorsqu’il a admis que les sciences économiques étaient un jeu où la stratégie tout autant que le mérite intellectuel, permettaient à des concepts de s’imposer. Cette analyse de Stigler avait d’autant plus de sel qu’il avait contribué par ses travaux à l'analyse des barrières à l’entrée par lesquelles des entreprises tentent de protéger leur marché contre les nouveaux arrivants potentiels. Or, la conférence en l'honneur de Becker peut être vue comme une tentative de créer une barrière à l'entrée. Et il en faut une, car l’École de Chicago est une institution intellectuelle en voie de déclin, malgré le nombre considérables d’autorités académiques rassemblées pour la conférence, drapées dans leurs magnifiques atours.

L’Ècole de Chicago est à l’opposé de ce qu’elle était dans les années cinquante, alors qu’elle rassemblait des exclus opposés à l’establishment des économistes de l’époque, rassemblés dans l’Église keynésienne. Ils n’avaient alors rien à perdre à mettre en doute leurs certitudes. 

Lors de la conférence, Samuel Peltzman a rappelé qu’Harvard, le MIT et presque toutes les autres Écoles traitaient en parias les économistes de Chicago. Puis, tout a changé dans les années quatre-vingt-dix quand Chicago s’est retrouvé au centre de la nouvelle Église des économistes, et que tout chercheur qui y était rattaché était nobélisable, parfois dans des conditions scandaleuses.

Les prix Nobel de l’École de Chicago sont extraordinairement nombreux, leurs noms claquent au vent de la renommée, qu’ils se nomment Becker, Coase, Friedman, Hansen, Hayek, Heckman, Lucas, Myerson, Miller, Schulz, Stigler, ou Vogel. Ce qui fait que l’École de Chicago est progressivement devenue la victime de son développement. Elle a accumulé un immense capital intellectuel que les nouveaux économistes de l’École ne peuvent se permettre de dilapider en prenant les risques intellectuels qu’implique l’exploration de nouvelles voies de recherche, par prudence.

De plus, l’École de Chicago est victime du phénomène d’anti-sélection qui fait qu’un chercheur ambitieux aura tendance à s’éloigner de l’École pour donner l’image d’un innovateur économique radical, laissant la place au sein de l’École aux chercheurs plus conformistes.

Il ne saurait être question pour autant de dénigrer les contributions intellectuelles de Becker et de l'école de Chicago.

Durant la période de l'hégémonie keynésienne sur les politiques publiques, les économistes de Chicago ont été la voix qui criait dans le désert. Ils proclamaient que les marchés étaient efficients et répétaient en vain que l’intervention de l’État était contraire au principe d’efficacité. Ils rappelaient aux économistes que les individus n’étaient pas des pantins mais des acteurs qui avaient une vision et une stratégie concernant leurs destinées. Ils ont montré, qu’en adoptant une attitude proactive, ces individus pouvaient contrecarrer les efforts des politiciens pour les manipuler.

Aujourd’hui Becker n’a pas besoin d’être sanctifié, il suffit de l’étudier et d’apprécier ses travaux.

À cet égard, la présence des plus grands économistes du monde et de plus d'une centaine de ses anciens Ph. D. à la conférence de Chicago est un hommage rendu à son excellence et à son influence durable.

 

Filip Palda est Professeur titulaire à l’École nationale d'administration publique (ENAP), Université de Montréal. Il a assisté à la conférence en l’honneur de Gary Becker en tant que l’un de ses anciens Ph. D.

 

Si vous ignoriez les théories de Gary Becker avant la lecture de ce blog, vous avez des excuses : aucun de ses livres n’a encore été traduit en français, à ce jour. Vous trouverez ci-joint un document résumant ses oeuvres

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Published by André Boyer - dans CULTURE
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commentaires

GRENIER 12/11/2014 16:08

Je ne le connaissais pas mais j avoue que maintenant j aimerai en lire un peu plus surtout sur l Ecole de Chicago et voir un peu l impact sur nos " new economists " actuels

Boyer 12/11/2014 17:57

Je reviens sur Gary Becker. Ce qui est intéressant chez lui, c'est qu'il invite les individus à s'emparer personnellement de la logique économique pour répondre à leurs propres besoins, montrant de ce fait aussi les limites de la logique économique. On se marie pour des raisons liées à la logique économique mais l'amour existe aussi.
Cependant, malgré ces limites, il permet aux individus de ne pas laisser la logique économique au niveau purement macroéconomique, ce qui les aliène, mais au leur. Les politiciens font des calculs économiques, les gangsters aussi et nous, qui respectons les règles que les premiers nous imposent, nous faisons de même.

Boyer 12/11/2014 14:26

Merci!

organique 12/11/2014 09:25

On en veut davantage traité de cette manière. Sympa.