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Le blog d'André Boyer

UNE MERVEILLEUSE RÉCUPÉRATION DE POINTS II

23 Septembre 2017 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

UNE MERVEILLEUSE RÉCUPÉRATION DE POINTS II

 

Par exemple, celui de ce jeune homme qui avait perdu son travail en perdant tous ses points l’année précédente, alors qu’il conduisait la Ferrari d’un Emir moyen-oriental.

 

Ce dernier avait dû le licencier tout en s’engageant à le reprendre l’année d’après, lorsqu’il disposerait à nouveau de son permis. Au chômage, il avait difficilement récupéré six points, mais l’année d’après, au moment de l’embauche, l’émir était décédé. Plus d’emploi. Il en voulait aux policiers qui l’avaient harcelé parce qu’il conduisait une Ferrari.

Il y avait le motocycliste. Il adorait faire des roues arrières, ce qui lui faisait perdre régulièrement des points, jusqu’au jour où il a pris avec lui, sur sa moto, un ami qui aimait aussi les roues arrières mais qui n’est pas parvenu à rester sur le siège arrière. Plein de compassion pour le blessé, il a appelé et attendu les secours pour son ami, secours qui sont arrivés accompagnés de gendarmes. Ces derniers lui ont collé trois contraventions qui l’ont laissé presque sans points et en plus sans voix, lorsqu’ils ont ajouté « aussi, pourquoi tu nous as attendu, idiot, tu aurais dû te sauver ! ».

Et puis il y avait le petit boulanger. Dix neuf ans. Tous les matins, tôt, il partait au travail en moto, à fond, et il perdait des points. Le drame provenait de ce que son père était mort dans un accident de moto, ce qui faisait que sa mère le suppliait d’abandonner sa moto, mais que lui, par défi ou par inconscience, continuait à rouler à tombeau ouvert. Il était attachant, le petit boulanger. Pendant le stage, il m’a pris sous sa protection. Pendant l’exposé que nous avions à faire, il a décrété que je serais son adjoint, lui présentant les arguments et moi tournant les feuilles de papier, parce qu’à son avis il était plus doué que moi pour la présentation orale. Je n’ai pas discuté.

Le petit boulanger était assis à ma droite, tandis qu’à ma gauche il y avait un homme d’une quarantaine d’années, qui avait expliqué qu’il perdait ses points en faisant des aller-retour entre Nice et Perpignan. Je discutais plus avant avec ce monsieur à la pause. Il était originaire d’un village proche de Tétouan (Maroc), une très jolie ville du Rif que je vous invite à visiter, notamment sa place centrale et son cinéma dans un style espagnol rococo. Il m’avoua qu’il avait déjà perdu 120 points (cent vingt !) qu’il avait attribué à divers membres de sa famille, qu’il devait effectuer dans l’urgence ses aller-retour la nuit, de même que vers diverses destinations proches de la banlieue parisienne et qu’il s’endormait souvent en conduisant ainsi. Bref, tandis que je lui suggérais, pour sa santé, de changer de métier, il me semblait clairement que l’on avait affaire à un cas de go-fast.

Petit à petit, en deux jours de séminaires, le groupe se resserra autour des problèmes qui avaient conduit chacun à effectuer ce stage. Le deuxième jour, nous déjeunâmes presque tous ensemble, chauffeurs de taxis inclus, c'est tout dire! Nous échangeâmes de plus en plus, nous promettant de nous revoir. En face de nous, les monitrices nous parlaient de points et de respect du code de la route, mais les préoccupations du groupe étaient nettement plus larges, elles concernaient les questions existentielles de chacun, dans un monde où il était manifestement difficile de trouver son équilibre, notamment en nombre de points.

À la fin, dans le courant de la deuxième et dernière après-midi du stage, je saisis l’opportunité d’une incartade du motocycliste amateur de roues arrières pour faire exploser le consensus mou auquel le groupe semblait s’être résigné, dans l’attente de recevoir les quatre points de permis promis.

Lui, exaspéré par la culpabilisation latente qui planait autour de débats convenus, d’exemples effrayants et de rappels aux règles strictes du code de la route, déclara tout de go que, de toutes façons, il avait informé ses parents qu’il avait l’intention de mourir en moto et que personne ne l’empêcherait de faire ce qu’il voulait de sa peau. Cette déclaration laissa interdites les deux monitrices, tant elle allait à l’encontre des objectifs officiels du stage. Aussi, parce que je trouvais que notre groupe méritait mieux qu’un hypocrite consensus mou, loin de protester ou de le raisonner, j’en rajoutais aussitôt. Moi aussi, déclarai je, personne ne m’empêcherait de rouler en Solex sans casque et sans plaque d’immatriculation…

Les monitrices sentirent aussitôt qu’il était temps de terminer le stage. Elles déclarèrent qu’elles allaient tout de suite distribuer les certificats attestant que nous avions tous récupérés nos quatre points. Tout le monde se calma, nous prîmes nos attestations sans plus barguigner, nous échangeâmes nos numéros de téléphone et nous partîmes contents d’elles, de nous et de la réunion.

L’ordinateur était resté éteint, et en sortant, je me suis dit qu’il y avait longtemps, très longtemps, que je n’avais pas participé à une réunion aussi révélatrice de la situation de notre société, aussi fructueuse du point de vue psychologique et aussi riche au plan humain.

Deux journées merveilleuses.

 

Merci, l’État.  

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F
Merci André. En lisant ton blog, j'ai vécu ces deux jours avec toi. Je ne craint plus de perdre des points ! Au contraire, ca m'a donnée envie de faire un stage de récupération de points !
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A
Je ne sais pas s'il faut te souhaiter de faire un stage de récupération de points, car cela signifie qu'il te manquerait des points, mais je peux dire qu'il y a des réalités humaines à découvrir dans les stages!
S
C'est parfois très instructif de se plonger dans la "vraie vie", en dehors des messages convenus comme tu le fais si bien remarquer André ! L'espace d'un instant nous nous trouvons face aux réalités du quotidien ...et aux absurdités aussi ! et si seulement on pouvait y mettre un peu de bon sens !
Répondre
A
C'est toujours instructif, en dehors des rapports quotidiens mais brefs avec des gens qui avancent masqués, d'avoir une fenêtre qui s'ouvre vers ce que ces personnes, que nous ignorons parce que l'on ne peut pas faire autrement, pensent et vivent. Ce fut le cas pendant ces deux jours!
Amitiés,
André