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Le blog d'André Boyer

I WOULD PREFER NOT TO

28 Juin 2018 , Rédigé par André Boyer Publié dans #CULTURE

I WOULD PREFER NOT TO

 

Cette expression ambiguë, « je préfèrerais pas », employée avec une grande politesse au conditionnel, constitue une réponse presque totalement négative, mais pas tout à fait : c'est la phrase clé de la nouvelle d’Hermann  Melville, Bartleby, le Scribe.

 

Cette expression est si ambiguë, si mystérieuse et si violente qu’elle a suscitée des essais de la part de nombreux philosophes comme Deleuze, Derrida, Jaworsky, Blanchot, Hart, Negri, Imbert, Agamben, collationnés dans l’ouvrage de Gisèle Berkman*, L’effet Bartleby.

Dans Bartleby,  le Scribe,  Melville met en scène un avoué de Wall Street et ses trois collaborateurs dans une ambiance à la Dickens. On sent bien que ces employés, occupés de tâches assommantes, consistant surtout à recopier des textes juridiques, sont de pauvres hères, enchainés à leurs tâches.

Ce morne petit monde bascule dans l’inconnu, lorsque l’avoué cherche un employé supplémentaire, ayant obtenu un nouveau marché. C’est Bartleby qui se présente avec « une silhouette lividement propre, pitoyablement respectable, incurablement abandonnée ».

Heureux d’avoir dans son corps  de copistes, un homme d’aspect « aussi singulièrement rassis », l’avoué l’embauche. Au début, Bartleby abat une extraordinaire quantité d’écriture, jusqu’au jour où…

Jusqu’au jour où l’avoué appelle Bartleby pour collationner avec lui « un bref mémoire » et s’entend répondre par ce dernier qui ne quitte même pas son poste de travail : «je préfèrerais pas». Et cela va ensuite crescendo : Bartleby refuse successivement, toujours avec la même formule et sans daigner expliquer les raisons de son attitude,  de lire des copies ou de faire une petite course à la Poste.

L’avoué passe par divers sentiments, l’incompréhension puis la colère et la pitié. Il découvre que Bartleby se nourrit de rien, quelques biscuits au gingembre et qu’il vit dans le bureau. Lorsqu’il l’interroge sur sa vie, Bartleby oppose un « je préfèrerais pas » à toute question sur sa personne. Un jour, il s’arrête même totalement de faire ses écritures, reste « debout face au mur aveugle » et refuse même d’indiquer qu’il en est ainsi parce que sa vision est altérée.

Il finit par faire savoir à l’avoué que, même s’il retrouvait une vue normale, il ne ferait plus de copie. De fait il ne fait plus rien, immuablement debout, tourné vers un mur aveugle.

L’avoué décide alors de le licencier, en lui remettant une gratification. Mais Bartleby y oppose un « je préfèrerais pas » et reste. Plutôt que d’employer la force pour le déloger, l’avoué se résout à déménager son étude, laissant Bartleby  « l’immobile occupant d’une pièce nue ».

Cependant, le propriétaire des locaux vacants vient se plaindre de la présence de Bartleby et l’avoué est invité à raisonner Bartleby pour qu’il accepte de quitter les lieux de lui-même. Bartleby répond qu’il préfére s’abstenir de tout changement,  tout en ajoutant qu’il n’est cependant pas un homme difficile.

En désespoir de cause, le propriétaire appele la police qui emprisonne Bartleby. Ce dernier se laisse alors mourir de faim, sans se plaindre ni faire le moindre effort pour survivre…

On trouve mêlés dans l’attitude de ce personnage, l’obstination, la résignation, le refus des compromis, la révolte silencieuse.

Lorsqu’il arrive chez l’avoué, il est presque au bout du rouleau, mais pas tout à fait puisqu’il sollicite un travail. Chez l’avoué, il prend conscience, sans doute progressivement, qu’il n’y a plus rien à attendre de rien, sinon s'abstenir de bouger, sans agir, sans communiquer, que vie se passe.

Personne ne peut rien pour lui et personne n’a la moindre influence sur sa volonté, inflexible dans son sépulcral silence. Il est tout entier tourné vers son être intérieur. Il ne veut déranger personne et il refuse que quiconque lui impose quoi que ce soit, en utilisant la distante politesse de son « je préfèrerais ne pas » qui lui sert à dresser un mur entre lui et les autres.

Si le personnage de Bartleby fascine les philosophes, c’est qu’il constitue une part de nous-même, une part transie, lucide, désabusée, qui, à certains moments de notre vie, parcourt du regard le monde qui nous entoure et le chemin que nous avons parcouru et qui se dit « à quoi bon ? »

À quoi bon obéir, à quoi bon faire plaisir, à quoi bon travailler, à quoi bon s’agiter, à quoi bon vivre ?

Bartleby s’enferme alors dans son infinie solitude d’un définitif «  I would prefer not to ».

 

Adios Bartleby, mon frère, adios…

 

 

* Gisèle Berkman, L’effet Bartleby. Philosophes lecteurs. Paris, Hermann, 2011

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M
La nouvelle de Melville met surtout en évidence, selon moi, la violence de Bartelby qui impose sa présence passive à des gens qui n'ont rien à faire de ses états d'âme. Seul son patron tente de se montrer compréhensif jusqu'au moment où l'obstination de Bartelby aura raison de sa patience. On peut aussi voir l'attitude de Bartelby comme le symptôme d'un orgueil démesuré.
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A
Oui, c'est vrai, Bartleby exerce une violence sur son entourage, patrons et employés. Mais il n'a pas raison de la patience du patron, car ce dernier l'aide jusqu'au bout parce qu'il a compris que se cache un immense désespoir derrière ses refus obstinés. L'orgueil de Bartleby est aussi démesuré que désespéré et Il est certain que si l'on n'a rien à faire de ses états d'âme, son attitude ne peut que susciter l'hostilité.
Mais tout l'intérêt de ce texte, à mon avis, est l'interrogation qui nait des questions que l'on se pose au sujet des raisons d'une attitude aussi déraisonnable de Bartleby...