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Le blog d'André Boyer

Comment le peuple se trompe lui-même

13 Avril 2010 Publié dans #HISTOIRE

Le 30 mars dernier, dans un article intitulé «  notre servitude volontaire », je rappelais la thèse de La Boëtie qui soutient que le peuple consent lui-même à son asservissement par les hommes de pouvoir, qui n’ont qu’une seule vrai idée en tête, c’est de le garder une fois ce pouvoir conquis…

socrate01.jpgQui a jamais cru sincèrement que Mitterrand allait changer la vie de ses concitoyens en 1981 ou que Chirac baisserait les impôts après son élection ? Mais enfin, le peuple s’est persuadé qu’il devait les croire, ces menteurs, ces escrocs. Ensuite, il a fait avec. Il a fait semblant de croire à la nécessité de l’austérité, à la fatalité du chômage, à la régression de la criminalité.

La Boëtie met bien en lumière la première raison de la « servitude volontaire », l’habitude. Les Français ont toujours obéi, leurs pères ont obéi, ils ont fait la guerre de 1914 dans les tranchées, leurs aïeux se sont fait massacrer sur tous les champs de bataille napoléoniens, ils ont plié sous le Roi Soleil. En France, on a la religion de l’État tout puissant. Il faut, nous expliquent les chefs, se soumettre à la « tradition républicaine », c’est-à-dire accepter  la servitude qu’ils nous réservent. On voit  la lâcheté régner en maître : pas de vagues, pas de responsabilités, pas de coupables. On voit se répandre la ruse éternelle des tyrans, celle qui déshonore nos chaînes de télévision, laquelle ruse consiste à abêtir leurs sujets. Lisez la Boëtie, vous y trouverez un texte joliment d’actualité : « Le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens  les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie ».

Pour les peuples anciens seulement ? Ces lourdauds, ajoute t-il cruellement, ne se rendaient même pas compte que l’Etat ne leur redonnait, très partiellement, que ce qu’il leur avait auparavant  confisqué. Pour calmer ces naïfs il suffisait, pour les tyrans d’autrefois bien sûr, de faire précéder leurs forfaits « de quelques jolis discours sur le bien public et le soulagement des malheureux ». On croirait pourtant entendre nos politiciens annoncer la création ou l’extension de quelque nouvelle allocation destinée à « réduire l’injustice », sans qu’ils ne mentionnent jamais, ni son coût pour la collectivité, ni la catégorie de citoyens à qui ils vont infliger un prélèvement supplémentaire au nom du concept de « solidarité ».  

La tromperie destinée à abuser les citoyens s’est longtemps couverte du manteau de la religion. Les rois de France, écrit courageusement le jeune La Boëtie, ont abusé des fleurs de lys, des Saintes Ampoules et de diverses oriflammes. Nos tyrans modernes invoquent les « principes républicains », au nom desquels ils modifient à leur guise la constitution et les lois électorales, s’attribuent les palais gouvernementaux et instaurent la censure sur les faits et les opinions qui les gênent. Car ils ne sont rassurés que s’ils obtiennent non seulement l’obéissance mais la  dévotion à leurs idées et si possible à leurs personnes. Les ouvrages pullulent qui rendent hommage au remarquable personnage que fut François Mitterrand e d’autres « grands « hommes politiques. Remarquable Mitterrand le fut, en effet, dans son art de tromper le peuple.

Pour tromper les gens, analyse La Boëtie, il faut des alliés. Pour lui, le véritable ressort de toute tyrannie, ce ne sont ni les hallebardes, ni les gardes, ni le guet. C’est l’immense hiérarchie des complices du tyran. En effet, dès que ce dernier s’empare du pouvoir, « tous ceux qui sont possédés d'une ambition ardente et d'une avidité notable se groupent autour de lui pour avoir part au butin et pour être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux ». Dans son entourage immédiat, « cinq ou six hommes qui ont eu son oreille auparavant et qui sont aussi bien les complices de ses forfaits que les compagnons de ses plaisirs et les bénéficiaires de ses rapines, le  soutiennent et lui soumettent tout le pays. Ces six rassemblent sous eux six cents courtisans qu'ils corrompent autant qu'ils ont corrompu le tyran. Quant à ces six cents, ils tiennent sous leur dépendance six mille séides, qu'ils élèvent en dignité. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers afin de les tenir par leur avidité ou par leur cruauté, en veillant à ce qu'ils ne puissent s'exempter des lois et des peines que grâce à leur protection. Grande est la série de ceux qui les suivent. Des millions tiennent au tyran par cette chaîne ininterrompue qui les soude et les attache à lui. En somme, par les gains et les faveurs qu'on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu'ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait », conclut tristement La Boëtie.

On croirait lire la description de notre système oligarchique. Au sommet, le Président sanctifié par l’élection au suffrage universel. Autour de lui, quelques fidèles qui tiennent la machinerie, à l’Elysée, à Matignon, au Palais-Bourbon, au Conseil Constitutionnel. Autour d’eux les happy few, ministres, directeurs d’administration centrale, présidents des grands organismes publics ou de conseils régionaux, chefs de partis et de syndicats. Courbant l’échine devant eux les députés, les maires, les journalistes, les patrons, les syndicalistes, les directeurs de services, quelques milliers de personnes qui reçoivent leurs ordres et leurs faveurs. Plus loin encore, l’immense cohorte des cinq millions de fonctionnaires, des cinq millions d’assistés et de tous ceux qui peu ou prou dépendent du pouvoir. Tous dans le pays, en vérité, mesurent ce qu’il leur en coûterait de se déclarer hostiles au système. Ils tremblent d’être cloué au pilori, de perdre marché ou avancement, de subir un contrôle. Même les voyous dans les quartiers que l’on dit hors de la République reçoivent des subventions, bénéficient de passe-droits que l’on pourrait leur ôter s’ils en venaient à se rebeller contre le système.

C’est écrire si le système dispose d’une armée de complices qui tremblent de le voir changer de règles auxquelles il s’est accoutumé, des complices qui le maudissent officiellement tout en redoutant secrètement de le voir s’effondrer…

 

 

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M


C'est bien. La passivité des peuples de la vieille Europe, face à l'extension sans contrôle de l'Europe et à la mondialisation qui toutes deux les ruinent, mérite effectivement une explication.
Celle de la Boétie est toujours à méditer. Mais il faudrait aussi expliquer les révolutions, ces moments où les chaînes se défont tout d'un coup.



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