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Le blog d'André Boyer

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LE BROUILLARD AMÉRICAIN

25 Novembre 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

LE BROUILLARD AMÉRICAIN

Ce n’est pas en attendant que Trump soit débouté de ses recours électoraux et que Biden arrive au pouvoir que l’on peut avoir une idée claire de la situation des États-Unis, qui est en train de devenir indéchiffrable.

 

La différence entre les deux élections américaines de 2016 et 2020, est que, en 2016, les commentateurs considéraient avant les élections la victoire de Trump comme hautement improbable, alors qu’ils font en 2020 la même analyse, mais après l’élection. En 2016, ils pronostiquaient la défaite de Trump, aujourd’hui ils pronostiquent qu’il sera obligé d’accepter sa défaite.

Pourtant Donald Trump continuera de prétendre qu'il a gagné des élections qu’il contestera juridiquement jusqu’au bout. Mais supposons qu’il perde tous ses recours juridiques, même face à une Cour Suprême qui est supposée lui être favorable et qu’il se retire dans l’ombre, contraint et forcé.

Dans cette hypothèse largement plébiscitée par l’opinion, que va-t-il arriver après le 20 janvier prochain ?

C’est simple : dès le premier jour, Joe Biden devra faire face à un Sénat hostile et sans doute contrôlé par les Républicains. Car ces derniers se considèrent comme invaincus, parce qu’ils ont gagné des sièges à la Chambre des représentants contrôlée par les Démocrates et qu’ils ont très probablement conservé le contrôle du Sénat. 

Cette « armée » républicaine s’appuie sur 48 % de l'électorat américain avec le taux de participation le plus élevé depuis 1900, ce qui signifie clairement que les électeurs des deux côtés se sont fortement impliqués et que les perdants vont difficilement se résigner à voir appliquer une politique contraire à leurs vœux : l’on en verra les conséquences au Sénat et à la Chambre des Représentants, entre autres.

Au Sénat, Joe Biden fera face à Mitch McConnell, le leader de la majorité au Sénat, soutien indéfectible de Donald Trump et spécialisé dans la destruction des plans des démocrates : pendant six des huit années de présidence de Barack Obama, après que les démocrates aient perdu le contrôle du Congrès en 2010, Mitch McConnell a bloqué presque toutes les initiatives de la Maison-Blanche avec pour simple mais logique objectif de faire échouer la présidence de Barack Obama.

Il est donc peu probable que McConnell fasse passer les textes que Joe Biden voudra faire passer, ni confirmer à des postes de haut niveau des personnes qui n'ont pas obtenu l'approbation des républicains. En France, on oublie gaiement que les personnalités désignées par Biden, démocrate, doivent être pour la plupart également intronisées par le Sénat, républicain.

Comme les implications de cette situation politique sont sévères, les Démocrates vont, sans grand espoir, essayer d’emporter le 5 janvier les deux sièges de sénateur qui restent à pourvoir en Géorgie et s’efforcer de persuader un Républicain au moins de faire défection, sachant que le transfuge deviendra instantanément une figure de la haine sectaire au sein du mouvement conservateur.

Il faudra donc que Joe Biden négocie sans cesse. Il a peu de chances dans ces conditions d’obtenir une relance budgétaire importante qui  prenne en compte les priorités des Démocrates, d’autant plus que les Républicains, qui ont l'habitude d'abandonner la rigueur fiscale lorsque l'un des leurs est président, la redécouvrent aussitôt lorsqu'un Démocrate  accède à la Maison-Blanche.

On peut imaginer, et les démocrates y ont pensé, vendre leurs objectifs  prioritaires à M. McConnell en les présentant comme une réponse à la menace de la montée en puissance de la Chine.

Mais Donald Trump a mené la guerre commerciale contre la Chine pour sauver les secteurs industriels américains traditionnels, tout en négligeant les secteurs industriels en émergence, ce qui  constitue un point de désaccord fondamental avec les Démocrates. Comme ces derniers vont logiquement avoir tendance à concentrer les subventions vers les industries technologiques émergentes, ils vont provoquer la réaction des Républicains qui s’appuient à l’inverse sur les États qui ont des industries traditionnelles et déclinantes.

On peut aussi imaginer que Joe Biden, enchaîné chez lui par la dure nécessité de la politique intérieure, cherche à déployer ses ailes sur la scène mondiale. Mais dans ce cas aussi, son degré de liberté est faible. Par exemple, il pourra toujours rejoindre l'accord de Paris sur le changement climatique, mais il ne pourra pas forcer un Sénat républicain récalcitrant à financer les énergies alternatives. Il pourra essayer de  rejoindre l'Organisation mondiale de la santé, à condition que McConnell autorise le financement de cet organisme par les États-Unis. Il pourrait réintégrer l'Amérique dans l'accord nucléaire iranien, mais tout changement devra être approuvé par le Sénat républicain.

Le fond du problème de Joe Biden est qu’il est bloqué par le résultat des élections présidentielles, qui verront sans doute Donald Trump  quitter la Présidence des Etats-Unis alors que les Républicains ont accru leur influence électorale, si bien qu’ils se garderont bien de traiter Donald Trump comme une aberration celui qui a galvanisé leur électorat.

 

Joe Biden se trouve dans l’incapacité de réaliser l'unité nationale sur laquelle il a fait campagne, une unité mise à mal depuis quatre ans, encore affaiblie par le refus de la quasi moitié de l’électorat de reconnaître la légitimité  de l’autre moitié de gouverner, si bien que, dans cette disposition d’esprit, les occasions de conflit ne manqueront pas !

 

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UN MODÈLE ÉCONOMIQUE EN QUESTION

27 Octobre 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

UN MODÈLE ÉCONOMIQUE EN QUESTION

En sus de son analyse des conséquences du COVID-19, Robert Boyer se risque également à une critique de la gestion de la crise, avec l’exemple de l’économie de la santé, qui représente un coût pour les macro économistes, un coût qui « pèse » sur la richesse nationale.

 

Si les dépenses de santé représentent un coût, il faut donc les réduire, d’où le contingentement des postes de médecin ou le plafonnement des dépenses hospitalières.

Une fois cette position de principe prise et les conséquences tirées, les ministres de l’économie guettent le «spread», c’est-à-dire l’écart de taux entre les emprunts d’Etat des différents pays, avec pour objectif de montrer une économie nationale qui attire suffisamment le capital pour que celui-ci vienne s’investir ici plutôt qu’ailleurs.

Pour cela, il faut limiter au maximum les dépenses publiques de santé, d’éducation, d’équipement ou de justice, car ce sont des « charges », sans prendre en compte que ces dépenses sont la contrepartie des services rendus à la collectivité.

Ce cadre de pensée, qui ne balance pas les bénéfices et les coûts de la dépense publique, fait que les administrations et les politiques ne disposent pas des bons outils d’évaluation. Il a en effet conduit à la mise en place de la gestion par activité dans les hôpitaux qui a engendré un incroyable gaspillage, car un bon indicateur d’une politique sanitaire devrait être le nombre d’années de vie en bonne santé. De même, une bonne gestion consiste à organiser efficacement le travail des équipes médicales pour assurer l’objectif sanitaire de la Nation.

Mais une contingence, l’irruption du virus COVID 19, a renversé le système de pensée des décideurs : jusqu’ici la finance définissait le cadre de l’action publique, y compris en matière de santé. Or, tout d’un coup, l’état sanitaire du pays s’est imposé comme le déterminant du niveau d’activité économique, tandis que les contraintes financières devenaient secondaires.

C’est ainsi que cette crise a révélé la soudaine importance de la santé publique, dont le fonctionnement était superbement ignoré par la théorie économique en vigueur dans les cercles du pouvoir. Cette dernière voulait ignorer en effet que, contrairement à nombre d’autres secteurs économiques, les innovations techniques dans le secteur de la santé engendrent des accroissements de coûts et non des baisses de coûts, du fait de l’objectif d’accroissement permanent de la santé publique : les IRM coutent moins chers qu’au début de leur mise en service, mais ils concernent de plus en plus de patients. On a donc découvert que se donner pour objectif de faire baisser le coût de la santé était une erreur stratégique.

En outre, la pandémie a montré que, dans certaines circonstances, le marché était dans l’incapacité de recueillir et de diffuser les informations nécessaires pour organiser les anticipations des acteurs économiques afin d’allouer efficacement le capital. En effet, avec la pandémie, nous sommes passés d’une économie du risque à une économie de l’incertitude radicale, définie par le modèle de l’épidémiologie qui gère l’incertitude au gré de l’apparition de nouvelles informations, elles-mêmes rapidement remises en question par l’apparition de nouvelles données.

Au départ, le choix des gouvernements était simple, binaire. Entre la vie humaine et l’activité économique, ils n’ont eu d’autre option que de sauver les vies et d’oublier tout autre objectif. Puis ils ont cru que le moment adéquat du déconfinement serait celui où le coût économique, en hausse, allait devenir supérieur au prix de la vie humaine sauvée.

Ils ont cru aussi que les scientifiques allaient leur donner la solution. Or chaque pandémie est unique et les problèmes qu’elle génère dépasse les connaissances scientifiques du moment. Les chercheurs doivent découvrir les nouvelles caractéristiques du virus en même temps qu’il se diffuse, rejeter les modèles du passé et en tester de nouveaux.

Comment décider dans ces conditions, alors que l’on sait que l’on ne sait pas encore ce que l’on saura demain ? Du coup, l’incertitude fondamentale de la science épidémiologique a fait perdre aux politiques la confiance du public. Osciller entre des injonctions contradictoires sur les masques puis sur l’accès aux tests ne peut que déstabiliser la confiance dans la parole publique.

Désormais, au lieu d’un dilemme, « les gouvernements sont maintenant confrontés à un trilemme : à la préservation de la santé et au soutien de l’économie s’est ajouté le risque d’atteinte à la liberté, redouté par une opinion défiante. » Désormais la crise du Covid-19, en nous faisant prendre conscience de la fragilité de la vie humaine, peut changer nos priorités: pourquoi accumuler du capital ? Pourquoi consommer de plus en plus d’objets à renouveler sans cesse ? A quoi sert un progrès technique qui épuise les ressources de la planète ?

 

Finalement, observant l'absence de croissance du Japon  depuis plus de vingt ans, on peut s’interroger sur la validité de son modèle économique, celui où les dividendes de l’innovation technologique ne sont pas mis au service de la croissance mais au service du bien-être d’une population vieillissante…

 

* Robert Boyer, Les Capitalismes à l’épreuve dela pandémie, 200 pages, ÈditionsLa Découverte.

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ÉVALUER LA CRISE PROVOQUÉE PAR LE COVID-19

23 Octobre 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

ROBERT BOYER

ROBERT BOYER

À l’occasion de la publication d’un ouvrage* sur le sujet, Robert Boyer effectue un diagnostic de l’économie mondiale ébranlée par le coronavirus dans un entretien qu’il a accordé le 3 octobre 2020 au journal Le Monde. Je reprends et commente ci-dessous ses analyses, que je partage largement, en utilisant les guillemets lorsque je reprends directement le texte de son interview.


En bon scientifique, Robert Boyer s’attache à définir précisément les termes qualifiant la situation actuelle.

Crise sans doute, mais pas récession car « on ne peut pas appliquer des mots hérités des crises précédentes à uneréalité nouvelle ». En effet, définir la situation actuelle comme une récession lui parait une faute, car une récession se produit lorsqu’un cycle économique se retourne. Ce retournement a des origines endogènes, qui lorsqu’elles se modifient, provoquent mécaniquement la reprise. Or la crise actuelle résulte de la décision prise par les instances politiques de suspendre toute activité économique qui ne soit pas indispensable à la lutte contre la pandémie et à la vie quotidienne.

Il s’agit donc d’une « congélation » de l’économie qui s’accompagne, non d’un plan de relance puisqu’il ne peut pas y avoir de relance, mais d’un programme d’indemnisation des entreprises pour les pertes subies, mené au prix de l’explosion des dépenses publiques, une explosion possible grâce au relâchement de la contrainte de leur refinancement par les banques centrales.

L’arrêt brutal de la production, qui, pour certains secteurs comme le tourisme risque de se prolonger longtemps, a et aura des effets non seulement économiques mais aussi psychologiques, sociologiques, politiques et institutionnels. Rien ne reprendra comme avant, si l’on songe par exemple au travail à distance ou aux week-ends lointains.

Un tiers de la capacité de production s’est ainsi brutalement révélé n’avoir pas d'utilité sociale vraiment indispensable. Certains secteurs ont été  bouleversés par une modification structurelle des modes de consommation comme le tourisme, le transport, l’aéronautique, la publicité, l’industrie culturelle.

Comme la destruction de capital et de revenus est d’ores et déjà importante, il faut s’attendre à une baisse durable du niveau de vie moyen. C’est ce que les Français ont anticipé, en gardant en réserve l’épargne accumulée pendant le confinement. Pour qu’ils se résolvent à utiliser leur épargne, il faudra que la confiance revienne, une confiance mise à mal par la décoordination entre les acteurs. Cette décoordination a été provoquée par des engagements institutionnels mis à mal, tels que la sécurité sanitaire, la confiance dans les autorités publiques, la prévisibilité des marchés, la complémentarité des activités économiques, la synchronisation des temps sociaux, école,transport, travail, loisir…

On peut en déduire, puisqu’il ne s’agit pas d’une récession, que la stratégie économique guidée par l’idée qu’il s’agit bien d’une récession, qu’il suffit donc de maintenir ce qui reste de l’économie en l’état puis de relancer l’activité pour revenir à la situation antérieure, selon la fameuse reprise en « V », est vouée à l’échec.

Il n’y aura de « sortie de crise » que lorsque la transformation structurelle de l’économie qui est en train de se dérouler sous nos yeux sera suffisamment avancée pour retrouver une dynamique interne.

Or la « congélation » de l’économie a accéléré le transfert de valeur entre des industries en déclin et une économie de plates-formes en pleine croissance, mais qui offre une faible valeur ajoutée et un médiocre niveau de qualification à la majorité de ceux qui y travaillent : les acteurs de cette économie de plate-forme, les GAFA, Google, Apple,Facebook, Amazon, captent les rentes du capitalisme financier et contribuent à renforcer les inégalités économiques.  

Les inégalités économiques vont engendrer de nombreux perdants qui sont désormais incités à se tourner vers les Etats. Ces derniers sont en effet seuls capables de les protéger de la misère et du déclassement face à la toute-puissance des firmes transnationales du numérique, d’autant plus que la pandémie a replacé « leurs fonctions régaliennes et régulatrices » au centre des préoccupations des citoyens.

On peut en déduire que la puissance des GAFA engendre dialectiquement la montée des capitalismes nationaux défendus par leurs Etats respectifs, une dynamique illustrée par l’archétype de la Chine. On peut également prévoir que la consolidation de pouvoirs économiques nationaux s’opposera aux tentatives de gestion multilatérale des relations internationales, notamment économiques. Au sein de l’Union Européenne, la montée de ce populisme peut se révéler contradictoire avec les projets de coordination et faire émerger un faisceau d’Etats souverains avides de «reprendre le contrôle», à la manière de Boris Johnson.

Mais il est possible aussi que les mêmes forces nées de l’excès de pouvoir des GAFA puissent tout simplement amener le démantèlement du monopole des GAFA, de même qu’il est concevable que l’excès de contrôle du PCC sur la Chine puisse conduire à une révolte sociale et économique.

 

Ces prudentes prédictions incitent Robert Boyer à appeler à la modestie les prévisionnistes en se méfiant « des prédictions issues des modèles théoriques auxquels la réalité historique devrait avoir le bon goût de se plier…car c’est rarement le cas. »

 

À SUIVRE

 

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Vendredi 17 octobre 2020

18 Octobre 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

La stupéfaction. L’horreur. La barbarie venue du fond des âges et de la haine de soi que l’on projette sur l’autre. La peine pour la famille et les proches de Samuel Paty, le professeur d’histoire martyrisé. Une pensée pour le collège du Bois d’Aulne, à jamais marqué par ce tragique événement. Voilà ce que l’on sent.

Un regard sur l’assassin abattu de onze balles et sur sa famille. Des gens fermés dans leur refus de l’autre. Des professionnels de l’islamisme regroupés autour de mosquées telle que celle de Pantin, qui fournissent leur matériel idéologique à qui en a besoin pour se croire persécuté. Voilà ce que l’on voit.

Des professeurs qui vont désormais pratiquer l’autocensure. Une victoire des islamistes, obtenue au prix de la montée des rancœurs dans la société non islamique. Voilà ce que l’on pressent.

De cet égorgement, quel bien en tirer ?  

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LA PARTIE D'ÉCHECS BIELORUSSE

2 Octobre 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

LA PARTIE D'ÉCHECS BIELORUSSE

Vu par l’utilisateur distrait des medias d’Europe occidentale, si profondément préoccupé par la circulation erratique du COVID 19, la Biélorussie est prise en tenaille entre ses pulsions démocratiques et l’emprise de Poutine, protecteur de Loukachenko. Or, cette vision est à contre sens du jeu d’échec qui est en cours.

 

Pays du légendaire passage de la Bérézina par Napoléon, couvert de forêts sur prés de la moitié de son territoire, la Biélorussie n’est peuplée que de dix millions d’habitants  sur deux cent mille kms2. Elle est devenue indépendante de l’URSS en 1991, mais les relations avec la Russie restent très étroites.

La Biélorussie, contrairement à la Russie, ne s’est pas lancée dans une réforme économique libérale, si bien que les inégalités de revenus y sont parmi les plus faibles d’Europe. Son système de santé est gratuit et performant, preuve en est le bas taux de mortalité infantile de 2,9 pour 1000 naissances (3,6 en France).

Toutes ces données pour vous faire prendre conscience que tout ne va pas si mal en Biélorussie, mais en revanche, les relations politiques entre l’Europe de l’Ouest et la Biélorussie sont agitées. En gros, derrière les divers contentieux, la Biélorussie apparait comme un régime dictatorial incongru en Europe, et la réélection de Loukachenko après 26 ans de pouvoir, une illustration caricaturale de cet anachronisme.

Aujourd’hui, l’utilisateur distrait des medias d’Europe occidentale pense que cette candidate dont il n’arrive pas encore à retenir le nom, Svetlana Tikhanovskaïa, aujourd’hui refugiée en Lituanie, a obtenu la majorité des voix à l’élection et que le seul obstacle à son accession au pouvoir est Poutine, fidèle soutien du dictateur Loukachenko.

Regardons-y de plus près.

Vous croyez Loukachenko au plus mal avec les Occidentaux? C’est vrai aujourd’hui, mais cela n’a pas été toujours le cas. Mais ce que vous ne savez probablement pas, c’est qu’il est surtout au plus mal avec Poutine.

Car Poutine a été de plus en plus exaspéré par le jeu de balance de Loukachenko entre la Russie et les Occidentaux. Alors qu’il recevait une aide financière considérable de la Russie, il n’a même pas soutenu l’annexion de la Crimée par cette dernière, prétendant même jouer les arbitres entre Kiev et Moscou dans les négociations de paix. Pire encore, il a refusé l’installation d’une nouvelle base militaire russe en Biélorussie en 2019, en appelant à l’Occident afin de défendre son indépendance !

Enfin, avec une belle inconscience, Loukachenko rejeta en février 2020, à quelques mois de l’élection, la création d’une confédération russo-bielorusse, grand projet de Poutine. Ce fut le casus belli qui déclencha la partie d’échec qui s’est organisée contre lui, pilotée par le FSB.

La Russie commença par couper tous les crédits à la Biélorussie. Le prix du pétrole et du gaz russes furent revus à la hausse. Puis la propagande entra dans la danse. NTV, la chaine russe contrôlée par Gazprom, diffusa une enquête à charge contre Loukachenko, intitulée « Le Parrain Batka ».

Le FSB se chargea ensuite d’organiser l’opposition biélorusse, afin de ne pas laisser le champ libre à des opposants antirusses. Viktor Babaryko, qui n’est autre que le représentant de Gazprom en Biélorussie, se présenta contre Loukachenko. Il fut accusé de corruption et arrêté. Puis se présenta un second candidat d’opposition, Valery Tsepkalo, ancien diplomate soviétique qui, pour ne pas être arrêté, se réfugia à Moscou avec sa femme Veronika Tsepkalo, figure de la révolution biélorusse,

C’est alors qu’émergea un troisième candidat, Sergueï Tikhanovski, homme d’affaires de réputation douteuse, propriétaire d’une société de production vidéo qui fait des affaires avec de grandes entreprises russes. Un an avant les élections, il revint en Biélorussie avec une forte somme dont il ne pouvait pas justifier la provenance, puis se lança tout à trac dans une campagne anti Loukachenko sur You Tube, dénonçant la corruption des élites et la misère du peuple. Loukachenko l’ayant fait écarter des candidats pour « violation de l’ordre public », il décida de présenter sa femme à sa place, Svetlana Tikhanoskaïa.

Loukachenko laissa faire. Il la connaissait et savait sa nullité en politique, si bien qu’elle pourrait bien lui servir de faire valoir. Mais il se tira une balle dans le pied avec ses résultats truqués qui transformèrent Svetlana Tikhanoskaïa en héroïne de la démocratie, une héroïne qui dû s’enfuir en Lituanie pour ne pas être arrêtée.

Pendant ce temps se constituait à Minsk un « Conseil de transition » composé de l’élite biélorusse, largement cornaqué par Gazprom, qui veille à ce qu’il n’y ait aucune composante anti russe dans l’opposition.

Pour sa part, Loukachenko quémande désormais l’aide de Poutine, ce qui l’a contraint à redevenir anti occidental et pro russe. Il accepte désormais de réviser la Constitution, ce qui impliquera ipso facto une nouvelle élection.

Quant à Poutine, il a maintenant deux fers au feu. Soit un Loukachenko qui accepte, contraint et forcé, la confédération russo-bielorusse, soit une opposition au pouvoir en Biélorussie qui s’empressera de vendre les pépites industrielles du pays aux oligarques russes.

 

Tel est l’enjeu de l’avenir politique et stratégique de la Biélorussie, loin des rêveries pseudo démocratiques de l’utilisateur distrait des médias d’Europe occidentale.

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OÙ VA L'IRAN?

11 Septembre 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

OÙ VA L'IRAN?

Le 8 mai 2018, Donald Trump se retirait de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien, le rendant de fait inopérant. Dénonçant l’Iran comme « Le premier État sponsor du terrorisme », le chef de la Maison-Blanche avait promis d'appliquer « le plus haut niveau de sanctions économiques ».

 

Sur ce point, il a tenu parole, mais l’échec de cette politique de pression est patent dans la mesure où elle avait pour objectif de contraindre le régime iranien à négocier un accord plus contraignant que l’accord de 2015. Néanmoins, Trump espère toujours que l’Iran finira par céder, s’il est réélu. En attendant, il a réussi ce que réussissent toujours les États-Unis, c’est-à-dire à rendre la vie plus difficile aux Iraniens.

Il est vrai que la pression américaine sur l’économie iranienne est forte. L'Iran a fini par reconnaitre que les sanctions américaines avaient quasiment tari les revenus pétroliers, encore qu’il s’agisse peut-être d’une déclaration tactique destinée à détourner l’attention des livraisons restantes. Les échanges extérieurs de l’Iran sont très faibles, contribuant fortement à contracter l’économie du pays. La monnaie iranienne, le Rial, a perdu une grande partie de sa valeur, renchérissant les biens et produits importés. Le taux de chômage a augmenté et plusieurs millions d’Iraniens sont tombés dans la pauvreté.

Ces difficultés économiques n’empêchent pas le gouvernement iranien de développer ses technologies militaires, même s’il est freiné par les actions de sabotage principalement menées par Israël. Ainsi ce dernier a probablement détruit en juillet dernier un centre de construction de centrifugeuses pour l’enrichissement de l’uranium, auquel l’Iran a répondu en construisant de nouvelles installations.

En outre, l’Iran a lancé en avril un satellite militaire «Nour» (Lumière» en persan) qui orbite autour de la Terre à 425km d’altitude et il a développé un radar d’une portée de plusieurs milliers de kilomètres adapté aux drones à longue portée et aux missiles balistiques de précision. On peut aussi mentionner l’attaque conduite par les Houthis contre les raffineries saoudiennes qui a démontré la capacité des drones iraniens à se jouer des défenses anti-aériennes mises en place par les États-Unis

Tout récemment, avec 2100 kilogrammes d’uranium, l’Iran a accumulé un stock dix fois supérieur à la limite fixée par l'accord de Vienne signé en 2015, ainsi que l’a constaté l’inspection de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Mais la République islamique a toujours indiqué que, si ses partenaires ne l’aidaient pas à contourner les sanctions américaines, elle reprendrait l'enrichissement d'uranium, de manière toutefois transparente et contrôlée. L’Iran veut ainsi montrer qu'il n'est pas d'accord avec la situation actuelle et qu'il ne se laisse pas faire.

Après l’assassinat, le 3 janvier dernier, du général iranien Qassem Soleimani ordonné par Trump, le conflit se poursuit, essentiellement mené sur l’initiative des États-Unis et la plupart du temps au mépris du droit international. Ainsi, au cours de l’été, les États-Unis ont saisi en pleine mer la cargaison de quatre tankers transportant du pétrole iranien destiné au Venezuela.

Cependant la volonté des États-Unis de s’affranchir de toute règle a eu des effets négatifs, lorsque, à la suite d'une notification des États-Unis à l'ONU visant à rétablir des sanctions internationales contre Téhéran, 13 membres du Conseil de sécurité sur 15, sauf les États-Unis et la République Dominicaine, ont écrit à la présidence indonésienne pour rejeter sa validité, du fait que Washington ne faisait plus partie depuis 2018 de l'accord nucléaire conclu en 2015. Les États-Unis ont essuyé un deuxième échec lorsque le Conseil de Sécurité a également refusé d'enclencher le mécanisme de « snapback » prévu dans l'accord de 2015 destiné à rétablir toutes les sanctions contre l'Iran.

Les États-Unis ont enfin tenté récemment d’ériger un rempart économique et militaire contre l'Iran au Moyen-Orient, en persuadant les Émirats arabes unis de signer un accord avec Israël, qui cache essentiellement un accord défensif contre l’Iran. 

De son côté, l'Iran met en place une stratégie fondée sur l’isolement des Américains sur la scène internationale. Il s’agit de montrer que le régime est capable, à la différence des Américains, de tenir ses engagements et de répondre à un geste positif par un autre. Il s’y ajoute l’incertitude de la prochaine élection américaine. Toute cette bonne volonté, si le candidat démocrate Joe Biden est élu, pourrait aboutir à la fin progressive des sanctions économiques qui asphyxient l'Iran depuis deux ans.

En revanche, si Donald Trump est réélu, les sanctions perdureront. Or le régime ne peut se projeter dans le temps en promettant à la population un chômage permanent, une récession systématique et une politique de restriction des libertés publiques. L’Iran se prépare donc à cette éventualité en réduisant sa dépendance future vis-à-vis des États-Unis pour se rapprocher de la Chine. La signature du Lion-Dragon Deal en 2019, qui promet 400 milliards de dollars d'investissements chinois en Iran sur vingt-cinq ans, va dans cette direction. 

Au final, l’Iran n’a pas accepté de céder aux pressions américaines. Affaibli économiquement, il occupe en revanche une position inexpugnable au Moyen Orient fondée sur l’arc chiite et sur le ressentiment populaire à l'égard des actions américaines. En outre, l’avenir penche plus en sa faveur, du fait de sa population nombreuse et éduquée, que de celle de la coalition arabe dont il ne restera plus grand-chose lorsque l’exploitation du pétrole deviendra moins déterminante pour les revenus de sa population.

 

La politique de Trump, si elle se poursuit aura pour effet de pousser l'Iran vers une alliance avec la Chine. Aussi le pur réalisme commande t-il aux États-Unis de réintégrer pleinement l’Iran dans la communauté internationale. Si la lucidité manque pour y parvenir rapidement, les rapports de force l’imposeront un peu plus tard.

 

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LES CONTRAINTES DU LIBAN

22 Août 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

LES CONTRAINTES DU LIBAN

Vous l’avez peut-être remarqué, les experts sont désespérants, car, pour conserver leur crédibilité, aucune solution ne trouve grâce à leurs yeux. Heureusement, les faits leur donnent tort, car des solutions s’imposent toujours, par la vertu de la nécessité. 

 

Les experts conviennent que, bien que les négociations soient enlisées, le Liban finira bien par trouver un accord avec le FMI. Ce dernier injectera alors des devises qui redonneront un peu d’oxygène au pays, car, ajoutent les experts, cet argent, dix ou vingt milliards de dollars, ne réglera pas les problèmes de fond du pays. 

Certes, mais que doit donc faire la Liban pour s’en sortir ? Les experts, d’autant plus impavides qu’ils savent que leurs solutions sont non seulement inapplicables mais pire, inopérantes, vous disent carrément que le Liban doit se réinventer de fond en comble, développer une économie productive, instaurer un système fiscal plus redistributeur, rompre avec un système politique confessionnel complètement vicié. N’en jetez plus. Pouvez-vous me citer un pays, un seul, qui se soit « réinventé de fond en comble » ? Et vous pensez vraiment qu’un système fiscal redistributeur est la solution, juste parce qu’elle est moralement satisfaisante ? 

Oublions les experts justement fatigués de raisonner en rond et regardons de près ce qu’est le Liban. 

Avec dix mille quatre cents km2, le Liban est à peine plus grand que la Corse. Mais alors que la Corse compte, hors les touristes, trois cent trente-cinq mille habitants, le Liban en compte presque vingt fois plus, six millions deux cent mille habitants, dont deux millions deux cent mille réfugiés ! 

Avec les chiffres précédents, vous avez déjà, sans être expert, l’origine du problème libanais, trop d’habitants et surtout trop de réfugiés

Bien sûr, si vous voulez fuir ce problème majeur, vous pouvez toujours vous intéresser à la culture libanaise fondée une société pluriconfessionnelle, qui a donné lieu à un système politique répartissant le pouvoir entre les grandes communautés, maronites, chiites, sunnites, druzes, orthodoxes.  Si vous croyez qu’il faut d’urgence réformer ce système politique ou réduire la puissance du Hezbollah ou lutter contre la corruption, plutôt que, d’urgence obtenir le départ d’un nombre significatif de réfugiés, c’est que vous vous payez de mots ou, qu’au travers de la crise libanaise, vous voulez régler vos comptes avec tel ou tel groupe politico-social. 

Si vous voulez vraiment régler la crise libanaise, essayez donc de régler le problème des réfugiés au Liban. Vous pouvez commencer par verser une allocation de 5000$ par réfugié (la moitié du PNB/ habitant) soit 10 milliards de $ par an. Cela devrait relancer l’économie libanaise avec tous les dommages collatéraux (inflation, transferts d’activité) que cela provoquera.

Mais jusqu’à maintenant, la communauté internationale, par les Nations unies principalement, s’est contentée de verser quelques centaines de millions de dollars pour aider le Liban à faire face à l’afflux de réfugiés. En revanche, hormis quelques exceptions, les pays occidentaux se sont toujours refusés à ouvrir leurs frontières aux réfugiés installés au Liban, si bien que l’aide internationale, tout en étant très insuffisante, a eu pour objectif non déclaré de fixer les réfugiés au Liban.

Or, il suffirait de reconstruire la Syrie pour relancer son économie donc l’économie libanaise et rendre tout le monde heureux. Halte là ! Nos amis américains veillent, avec pour objectif de montrer qu’ils ont toujours la capacité de rendre malheureux les gens qu’ils ont désignés comme leurs ennemis. 

Depuis 2018, les États-Unis, dans leur guerre contre l’Iran et le Hezbollah, leur allié libanais, ne cessent d’accroître leurs pressions sur le Liban. Récemment, Washington, considérant que l’organisation chiite était partie intégrante du gouvernement, s’est fait un devoir d’imposer des sanctions à une partie croissante des autorités politiques libanaises. 

De plus, pour empêcher le Hezbollah –et donc le Liban– de jouer un rôle dans la reconstruction syrienne et de sortir la tête de l’eau par la même occasion, Washington a promulgué une nouvelle loi punitive : le Caesar Act, qui impose des sanctions contre tous particuliers ou entreprises commerçant avec la Syrie. 

Jusqu’à maintenant, la France s’est toujours refusée d’accepter les injonctions américaines de rompre le dialogue avec le Hezbollah. La distinction d’une branche politique et d’une branche militaire au sein du Hezbollah a permis à l’UE et à la France de garder un canal diplomatique avec l’organisation chiite et donc de rester un soutien du Liban, contrairement aux États-Unis, mais les pressions américaines s’intensifient sur Beyrouth, réduisant les marges de manœuvre de la France…

La solution de la crise du Liban ne passe pas, principalement, par des réformes politiques et économiques de la société libanaise. Elle se situe dans la bénévolence de la politique américaine à l’égard de l’Iran et de ses alliés. Or, quand on observe l’obstination bornée des États-Unis à appliquer des sanctions contre Cuba (depuis 1962 !), contre la Corée du Nord, le Venezuela et l’Iran, pour ne citer que les principaux ennemis que les États-Unis se sont auto désignés, il faudrait un véritable renversement de la politique américaine pour que les données économiques au Moyen-Orient s’améliorent. 

 

En attendant que ce renversement de la politique américaine ait lieu, il ne reste qu’à contourner les sanctions américaines pour aider les Libanais à survivre et pas seulement eux : aider aussi les Syriens, les Iraniens et les Yéménites à résister à la pression profondément inhumaine de la politique américaine. 

 

 

PS: En l'honneur d'un Liban plus que jamais meurtri, on ne manquera pas d'écouter (et de voir) cette magnifique chanson de Yasmine Hamdan:

Yasmine Hamdan-Balad

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HARO SUR LA BANQUE DU LIBAN

14 Août 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

RIAD SALAMÈ, GOUVERNEUR DE LA BANQUE DU LIBAN

RIAD SALAMÈ, GOUVERNEUR DE LA BANQUE DU LIBAN

Le gouvernement libanais dirigé par le sunnite Hassan Diab, homme d’affaires et professeur d’université, a démissionné le 10 août dernier. Il faut préciser que sa démission est un geste militant, car il s’associe souvent aux « réformes », qui consisteraient essentiellement à une redistribution des richesses, une sorte de « nuit du 4 août » libanaise qui verrait les riches redistribuer leur fortune aux pauvres. 

 

La première cible des manifestants, contestataires et réformateurs, celui qui est censé bloquer les réformes, est Riad Salamé, gouverneur de la Banque du Liban, qui s’est vu signifier par un juge libanais la saisie préventive de ses biens, le lundi 20 juillet, dans le cadre de la procédure judiciaire lancée contre lui par un groupe d'activistes.

Les activistes le considèrent en effet comme le partenaire d’une classe politique accusée de corruption. Avec le soutien de l’ancien Premier ministre Hassan Diab, ils lui font aussi assumer la responsabilité de la chute vertigineuse de la valeur de la livre libanaise face au dollar, chute qui a provoqué une formidable envolée des prix.

Or, jusqu’à une période récente, Riad Salamé était une personnalité respectée. Né en 1950 d’une famille maronite, il a travaillé pendant vingt ans, de 1973 à 1993 chez Merrill Lynch à Beyrouth et à Paris, dont il est devenu le Vice-Président de la filiale parisienne. Sa nomination au poste du gouverneur de la Banque du Liban le 1er août 1993, est due à Rafiq Hariri, ancien premier ministre sunnite assassiné en 2005, dont il gérait la fortune à Merrill Lynch. Il a ensuite fait ses preuves puisqu’il a été prorogé à quatre reprises dans son mandat, le dernier en cours s’achevant en 2023. 

Pour attirer les capitaux, Riad Salamé a installé un rapport quasi fixe, qui s’est récemment effondré, entre la livre libanaise et le dollar, et il a introduit un bénéfice particulier pour les déposants de plus d’un million de dollars en livres libanaises. Ces derniers pouvaient souscrire des prêts à 2% de taux d’intérêt qui leur rapportaient 10%. Ainsi les prêteurs additionnaient deux rémunérations, les intérêts payés sur le prêt en dollars et les intérêts payés sur la livre libanaise. En outre, les banques libanaises qui montaient ces opérations complexes étaient fortement rémunérées. 

Plusieurs controverses écornent désormais la réputation de la Banque du Liban et de son gouverneur. On s’interroge sur la lenteur de la banque centrale dans le processus de dévaluation de la valeur de la livre libanaise, sur le montant des pertes de la Banque du Liban et enfin sur le refus de procéder à un audit détaillé de la Banque du Liban qui pourrait révéler des anomalies susceptibles de gêner les partis politiques. 

Ces accusations entourent de brumes les négociations destinées à remettre à flot les finances libanaises. Le gouvernement libanais (qui vient de démissionner) avait adopté fin avril un plan de réformes économiques afin de négocier une aide du FMI. Le pays compte sur un soutien de 10 milliards de dollars du FMI, en plus du déblocage des 11 milliards de dollars promis dans le cadre de la conférence Cèdre de 2018

Toutes ces sommes sont conditionnées à la mise en œuvre de réformes toujours attendues, après dix-sept rounds de pourparlers et la démission du gouvernement libanais ne peut que les ralentir. Le blocage des négociations vient de ce qu’il n’y pas une mais deux délégations libanaises concurrentes et opposées qui négocient avec le FMI. D’un côté le gouvernement libanais, démissionnaire, poussait à engager des réformes tandis que la seconde délégation qui représente la commission parlementaire des Finances et du Budget, alignée sur la position de l’Association des banques du Liban, était réticente.

Les deux délégations libanaises (en clair le Gouvernement et la Banque du Liban) s’opposaient sur l’évaluation des pertes du secteur financier. La délégation du gouvernement estimait les pertes du secteur financier à 69 milliards d’euros tandis que celle de la Banque ne fait état que de 20 milliards d’euros. 

Naturellement, les divergences concernaient aussi les recettes à adopter pour renflouer les banques. Ces dernières suggéraient un renflouement par l’État (bail-out), c’est-à-dire le remboursement des dépôts par l’émission de titres. À l’inverse, la solution qui était proposée par le gouvernement était celle d’un renflouement interne (bail-in), par une ponction qui ciblerait les gros déposants et engagerait la responsabilité́ des actionnaires. 

Maintenant la donne a changé. D’un côté, la contestation fait entendre plus énergiquement sa voix à la suite de l’explosion portuaire et la pression du FMI et des bailleurs de fond est plus intense pour qu’aboutissent les négociations. D’un autre côté, la démission du gouvernement bloque ces négociations et la Banque du Liban n’est pas près de capituler parce qu’elle s’appuie sur la diaspora libanaise, qui a jusqu’ici assuré le financement du pays. 

 

Mais ces ennuis financiers, même s’ils impactent cruellement le niveau de vie de la classe moyenne, ne sont que l’écume des contraintes dans lequel le Liban doit s’insérer pour survivre. 

 

À SUIVRE

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OÙ VA LE LIBAN?

9 Août 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

OÙ VA LE LIBAN?

Lorsque se sont produites les explosions dans le port de Beyrouth, le lundi 4 août vers 18 heures, tuant presque 200 personnes, en blessant entre cinq et dix mille et détruisant ou endommageant la moitié de Beyrouth, je m’apprêtais à publier une série d’articles sur le Liban, dont la situation économique, sociale et politique me paraissait déjà particulièrement critique.

 

L’explosion de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium, saisie sur un bateau géorgien et entreposées depuis six ans dans le hangar 12 du port de Beyrouth souligne, peut-être, les failles de l’organisation libanaise, mais ce n’est pas sûr. En effet, les douaniers avaient alerté à six reprises sur le danger que représentait ce stockage, mais leurs recommandations n'avaient pas été suivies d’effet. De plus, les services de sécurité libanais avaient demandé en juin 2019 l’évacuation de l’entrepôt et les réparations de ses fissures. La justice libanaise n’avait pas suivi les services de sécurité quant à l’évacuation mais elle avait ordonné la réparation des fissures, que l’autorité portuaire avait accepté de faire. 

Cette réparation était en cours, avec des travaux de soudure qui ont sans doute provoqué l’accident. Souvenons-nous de l’incendie de Notre-Dame de Paris, avant de prétendre que nous aurions fait mieux en France.

Il est certain que cette explosion aggrave fortement la situation générale au Liban et particulièrement celle de Beyrouth, tout en projetant une lumière crue sur les failles d’un système libanais pris à la gorge par des embûches qui le dépasse. En particulier, il ne suffit pas de se rallier au point de vue médiatique qui jette l’opprobre sur un système politique « corrompu » pour avoir la solution des difficultés du Liban. Pour ceux qui ont la mémoire courte, je rappellerai que le même opprobre a été jeté sur la Lybie de Kadhafi, entre autres, et on en voit le mirifique résultat. 

Pour ma part, j’aime le Liban pour sa vie, sa lumière et son ouverture au monde. La première fois où je m’y suis rendu, lors d’un congrès de l’Association des Économistes de Langue Française, c’était pourtant à une date catastrophique pour le Liban, en mai 1975, au moment exact où débutait une guerre civile qui a duré quinze ans. Je rappelle notamment dans mon billet intitulé « Tout sauf la thèse » que « déjà le claquement sec des mitrailleuses troublait lourdement nos sorties au célèbre Holiday Inn. » mais que « les bruits de bottes n’ont toutefois pas empêché notre congrès de se dérouler à l’Université Saint-Joseph, dirigée par le célèbre Père Ducruet. Je me souviens d’y avoir rencontré de jeunes enseignants libanais dont le champ d’analyse embrassait le monde entier, d’avoir admiré les merveilles de Byblos au nord de Beyrouth et de Baalbek dans la vallée de la Bekaa ».

J’y suis également retourné après la guerre civile, découvrant un nouveau Beyrouth, doté d’une architecture moderne et assez froide qui cherchait à faire disparaitre les stigmates de quinze ans de destruction. 

J’admire la capacité des Libanais à faire face avec courage aux situations les plus difficiles et à s’adapter aux changements du monde, même si je regrette parfois leur manque de rigueur. C’est pourquoi, je suis confiant dans leur capacité à réagir à la crise actuelle qui correspond à une situation particulièrement difficile. 

Difficile, elle l’est en effet, puisque la République du Liban s’est tout bonnement déclarée en banqueroute le 9 mars dernier, pour la première fois de son histoire. Aujourd’hui, on ne sait plus très bien quel est le montant de sa dette publique qu’elle ne rembourse plus, mais qui doit représenter quelque part entre 170 % et 270% du produit intérieur brut (PIB). 

Cette banqueroute a contribué à faire chuter la valeur de la Livre Libanaise, qui était autrefois indexée sur le dollar à raison d’un dollar pour 1507 livres libanaises. Aujourd’hui, plus personne n’achète de livres libanaises à ce taux, car il est beaucoup plus bas sur le marché parallèle où il lui est arrivé récemment de descendre jusqu’à 9000 livres libanaises pour un dollar. Il en résulte que tous les produits importés ont vu leurs prix multipliés par cinq ou six, faisant plonger d’autant le niveau de vie de tous les Libanais, étant donné que le Liban ne produit presque rien. 

S’il ne produit presque plus rien, vous êtes en droit de vous demander de quoi vivaient les Libanais auparavant. Autrefois, le pays vivait de l’agriculture car il dispose d'une situation très enviable du point de vue de l’eau disponible et de la fertilité́ des terres. De fait, il possède la plus grande proportion de terres arables de tous les pays du Moyen-Orient. Outre les forêts de cèdres qu’il s’efforçait de protéger, le Liban produisait des fruits, des légumes, du tabac, des olives, du blé́ et…du haschich. Avant la guerre civile, l'agriculture contribuait au tiers du PIB libanais, aujourd’hui à moins de 5%. Voilà une piste de réforme pour le Liban du futur, la relance de son agriculture, mais aujourd’hui le pays, via l’économie souterraine, importe 85% des biens de première nécessité, avec, répétons-le, un dollar qui flambe, comme en Iran ou en Syrie. 

Il existait aussi un secteur industriel dont je ne connais pas l’évolution et un tourisme, qui à lui seul représentait 20% du PIB, mais qui a plongé, du fait de l’instabilité régionale et de l’attractivité des villes du Golfe, Dubaï, Abu Dhabi et Doha. 

Il ne restait plus au Liban, du fait de la défaillance de son système de production, qu’à emprunter en faisant appel à la « générosité » de l’énorme diaspora libanaise, quinze millions de personnes, soit plus de trois fois le nombre de Libanais restés au pays, éparpillée en Amérique du Nord et du Sud, comme notre Carlos Ghosn, en Europe et en Afrique. Elle comblait les déficits de la République du Liban jusqu’à peu, mais l’effondrement de la livre libanaise décourage désormais les prêteurs. 

 

Auparavant, au contraire, prêter au Liban était une aubaine, et donc un privilège que se réservaient les riches membres de la diaspora et c’est une des questions qui est débattue avec le plus de passion au Liban au travers du procès intenté au Gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé et d’une manière générale aux riches, aux « corrompus » qu’il faut remette au pas au travers de « réformes ». 

 

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IL N'Y A PAS DE JUSTICE MAIS IL Y A DES LIMITES*

14 Juillet 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

IL N'Y A PAS DE JUSTICE MAIS IL Y A DES LIMITES*

J’ai lu récemment un compte rendu d’audience du Tribunal Correctionnel de Nice. Les faits étaient sordides, comme prévu, mais la sentence m’a tellement surpris que j’ai décidé d’écrire ce billet et de vous livrer mes interrogations.

 

« Gérer ses annonces sur Internet, conduire la prostituée aux rendez vous avec les clients, répondre au téléphone, réserver les hôtels et, accessoirement, empocher l’argent : trois personnes viennent d’être condamnées pour proxénétisme aggravé par le Tribunal Correctionnel de Nice » 

Ces personnes ont, dit le journaliste, entre 21 et 25 ans. Il ne donne ni leurs noms, ni leurs prénoms, ni aucun détail qui permette de les identifier, juste leurs initiales. Tant mieux pour elles, mais c’est un traitement de faveur. À noter que ces trois personnes sont composées d’un couple, 24 et 25 ans, qui s’est présenté à l’audience. La troisième personne, 21 ans, ne s’est pas présentée et le lecteur ne sait pas pourquoi.

« Entre novembre 2018 et juin 2019, ils avaient profité de la fragilité d’une mineure. C’est la prostituée qui a alerté la police ». Sinon, les proxénètes auraient continué…

On apprend que non seulement ces trois personnes, mais « quelques autres » (lesquelles ? quel rapport avec les trois précédentes ? pourquoi ne sont-elles pas inculpées ?) « se servaient sur l’argent gagné par la jeune escort-girl ». Jeune en effet, elle l’était, puisqu’elle était mineure. Le journaliste n’hésite pas à donner les tarifs : « 150 euros de l’heure, 400 euros la nuit ». Pour elle, la victime, il n’hésite pas à donner le prénom qu’elle utilisait, même si on peut la reconnaître au travers de ce dernier. Il est plus prévenant pour les proxénètes, mais on apprend tout de même que la femme accusée a monté une société de nettoyage et que l’homme est employé chez Lidl. On apprend aussi que le couple a essayé de nier, mais que l’accumulation des preuves « témoignages, SMS, dépôts d’argent » les accablaient tellement qu’ils ont dû reconnaître les faits devant le tribunal. 

Finalement, le procureur de la République requiert contre les prévenus pour proxénétisme aggravé, ayant profité d’une jeune femme « extrêmement vulnérable » et mineure, on ne sait quelle peine. 

Le Code Pénal est sévère dans ce cas, puisque s’il prévoit une peine jusqu’à sept ans de prison et 150000 euros d’amende pour le délit de proxénétisme « simple », mais lorsque la victime est un mineur, qu’il s’agit d’une personne vulnérable, et c’est doublement le cas ici, le proxénète peut être puni de 10 ans de prison avec période de sûreté et 1 500 000 euros d’amende. En outre, lorsque le proxénétisme est commis en bande organisée, il est passible d’une peine de 20 ans de réclusion criminelle et 3000000 euros d’amende. Curieusement, cette charge n’a pas été retenue contre les accusés dans cette affaire, alors qu’ils étaient trois, bien organisés, et que d’autres personnes ont profité des revenus issus de la prostitution. Mais je dois me tromper sur la notion de « bande organisée »…

À mon étonnement, la femme a été condamnée à trois mois ferme, c’est-à-dire aucune peine de prison et à douze mois avec sursis. L’homme a été condamné à six mois ferme, en clair aucune peine de prison non plus et douze mois avec sursis. Même le prévenu absent a échappé à la prison ferme, alors que, non seulement il était absent mais il avait été déjà condamné auparavant pour d’autres faits, avec un an de prison et un an avec sursis. Pas d’amende, pour personne. 

 

J’aimerais bien comprendre ce genre de décision de justice. J’aimerais que le juge explique pourquoi il fait preuve d’autant de clémence. Peut-être l’a t’il fait, au Tribunal, mais le journaliste ne le dit pas. Peut-être manque t-il des éléments d’information dans l’article qui explique sa décision. Peut-être, mais je me demande, à la lecture de l’article, quel message le juge et le journaliste veulent faire passer ? Est ce que ce type de décision est de nature à dissuader les futurs proxénètes qui veulent utiliser la faiblesse de leurs victimes pour les contraindre à la prostitution ? Je croyais que c’est un des buts de la justice pénale, de dissuader les candidats aux crimes et délits, mais je dois me tromper. 

 

Si vous avez une explication à ce type de jugement, je vous serais reconnaissant de me l’adresser. 

 

* Albert Camus, l’Homme Révolté, L’État de Siège, 1948. 

 

PROCHAIN BILLET: LA LUMIÈRE DE CHENGDU

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