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Le blog d'André Boyer

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LE CHOC DU DAKOTA DU NORD

30 Mai 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

LES ZONES DE FRACTURATION DES ROCHES

LES ZONES DE FRACTURATION DES ROCHES

Le Dakota du Nord, dont le nom provient des tribus Sioux Dakotas, est un État de l’Upper Middle West des États-Unis situé le long de la frontière du Canada. En ces temps de mondialisation flageolante, il lui arrive une drôle d’histoire. 

 

Le premier Européen à atteindre le Dakota du Nord en 1738 était français, Pierre Gaultier de La Vérendrye et ces territoires furent ensuite inclus dans la vente de la Louisiane aux États-Unis en 1803. 

Ce n’est pas un État très peuplé qui rejoignit l’Union en 1889 : d’une superficie de 183273 km2, le tiers de la France, l’État du Dakota du Nord dont la capitale s’appelle Bismarck, est peuplé de moins de huit cent mille habitants, qui sont en grande partie issus d’émigrants d’origine allemande et norvégienne. L'arrivée du chemin de fer à la fin du XIXe siècle permit une commercialisation agressive des terres et la liquidation conséquente des tribus Sioux.

Le Dakota du Nord comprend trois parties différentes du point de vue géologique : sa partie orientale correspond à la vallée plane de la Rivière Rouge, avec des terres agricoles très fertiles. La région centrale est couverte de lacs, de bourbiers et de petites collines. Enfin, la moitié́ occidentale de l’État est constituée de Grandes Plaines et des Badlands, dans le coin sud-ouest de l'État, une région riche en énergie fossile, pétrole et lignite qui occupe une bande de terre de 10 à 32 km de large sur 300 km environ de long. 

Si l'économie de l'État dépend avant tout de l'agriculture, l'exploitation des gaz de schiste a connu un fort développement depuis 2007, si bien que le revenu par habitant, qui n’était que le 39sur les 51 États de l’Union en 2000, en est devenu l’un des tous premiers ces dernières années. En 2020, à Watford City, le salaire moyen mensuel d’une personne seule s’élevait à dix mille dollars. L’explosion des revenus provient évidemment de l’exploitation pétrolière par fracturation, un procédé qui consiste à pulvériser sous haute pression, avec de l’eau et du sable, la roche-mère pour y récupérer les hydrocarbures. 

Autant savoir qu’il ne reste plus grand-chose du sol après un tel traitement, mais c’était le cadet des soucis des dizaines de milliers d’Américains et d’étrangers, qui, dans une nouvelle ruée vers l’or, sont venus s’installer dans les herbages dévastés des Badlands. En revanche, y ont poussé des banques, un lycée ultramoderne, une salle de concert à l’égal d’un Zénith, une enceinte de hockey sur glace aux normes de la NHL, des musées et des routes partout. 

L’État distribuait à qui mieux mieux des permis de travail, les ouvriers recevaient des revenus qu’ils ne savaient plus comment dépenser, les fermiers propriétaires des droits miniers percevaient une rente qui atteignait 17% des revenus de l’exploitation pétrolière. Bref le pays détruisait ses sols, les camions citernes fonçaient vers les États voisins où se trouvaient les moyens de stockage du pétrole et chacun dans l’État se voyait toujours plus riche puisque les prix ne pourraient que monter, la demande de pétrole ne devant être que croissante. 

Puis au premier trimestre 2020, patatras, le prix du pétrole s’est effondré du fait de l’excédent considérable de la production par rapport à la demande, excédent provenant tout d’abord des stratégies spécifiques de la Russie et de l’Arabie Saoudite puis de l’effondrement brutal de la demande provenant de la crise du coronavirus. 

Adieu veau, vache, cochon, couvée…

Désormais le million de tonnes de pétrole extrait chaque jour dans le Dakota du Nord ne trouve plus preneur, sauf à perte, et chacun essaie de résister à la conjoncture. Les puits ferment,  les ouvriers repartent, les motels se vident, chacun étant prêt à inverser le mouvement si le prix du pétrole remonte au-dessus de 50$. Il en est encore loin, même s’il peut bondir brutalement. Mais désormais, l’offre mondiale, du fait même de la production de pétrole de schiste, est supérieure à la demande. 

Qui peut encore être aussi certain que les prévisionnistes l'étaient il y six mois que la croissance de la demande de pétrole se poursuive? À court terme, la crise économique se profile et à long terme la remise en cause du modèle mondial de croissance  peut entrainer une réduction durable de la demande. On risquerait alors de visiter Watford City comme on peut visiter aujourd’hui les vestiges de Dawson City au Canada, la ville abandonnée de la ruée vers l’or…    

Mais les cow-boys du Dakota du Nord n’ont aucun état d’âme. Si les prix remontent, ils continueront leur œuvre de destruction à long terme en échange à court terme de dollars sonnants et trébuchants, provoquant le retour vers le Dakota d’ouvriers friands de steaks d’un kilo, la bénédiction de fermiers cupides et le soutien de banquiers sans scrupules. Et si les prix restent bas, les cow-boys trouveront autre chose pour ramasser des dollars, mais ils ne se décourageront pas. 

 

C’est leur force obtuse d’accepter de tomber, de se ramasser pour trouver enfin le filon et faire des dollars, des dollars, des dollars : toute la grandeur étasunienne est là. 

 
 

PROCHAIN BILLET : LA GUERRE D’INDÉPENDANCE ET LA NOUVELLE-FRANCE

 

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AUX CONFINS DE LA PEUR

13 Mai 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

AUX CONFINS DE LA PEUR

Alors que les États-Unis sont en compétition stratégique globale avec la Chine, l’équilibre stratégique entre les États-Unis  et la Russie est en train de changer au profit de cette dernière, parce que les États-Unis ont sous-estimé à la fois la volonté d’indépendance et les capacités technologiques de  la Russie. 

 

Depuis des dizaines d’années, l’équilibre de la terreur a garanti l’absence de tout conflit majeur entre les États-Unis et l’URSS. Il était fondé sur la doctrine de la Mutual Assured Destruction ou MAD, qui signifiait qu’il fallait être fou pour lancer une attaque nucléaire qui entrainerait automatiquement des représailles massives. Cet équilibre était fondé sur les accords Salt, devenus ensuite les accords Start, qui fixaient un nombre maximum de bombardiers, de missiles et d’ogives pour les deux signataires et sur le traité ABM qui interdisait les défenses contre les missiles balistiques adverses, sauf sur un seul site. 

Mais la disparition de l’URSS et les progrès de la défense contre les missiles changèrent la donne. Seul le traité ABM permettait encore à la Russie de disposer d’une force de dissuasion massive, alors que tous les autres rapports de force, économiques, militaires et stratégiques évoluaient en sa défaveur au profit des États-Unis. 

Conscients de la faiblesse de leur position, les Russes essayèrent de se rapprocher des États-Unis, en vain. Le Partenariat pour la paix qui réunissait l’OTAN, la Russie et la plupart des anciennes républiques soviétiques comme le Conseil conjoint Otan-Russie, inauguré le 28 mai 2002 à Rome, se révélèrent des leurres destinés à anesthésier l’ours russe. Mais l’abandon du traité ABM par Georges W. Bush, tout de suite après le Conseil de Rome, réveilla la Russie. 

Tandis que l’Otan accueillait toujours plus de nouveaux membres en Europe de l’Est (il faut officiellement adhérer à l’Otan pour pouvoir être candidat à l’UE) et que les États-Unis installaient des boucliers antimissiles en Pologne, en République tchèque, en Roumanie, en Bulgarie et à l’extrémité orientale du territoire russe, Poutine préparait la riposte. 

Il annonça dès  2004 que, si les États-Unis poursuivaient l’encerclement de la Russie par des systèmes ABM pour la neutraliser, il développerait des systèmes d’armes hypersoniques et de haute précision qui rendraient impuissants tout système ABM. Avec suffisance, les experts étasuniens jugèrent que c’était pure rodomontade de la part des Russes puisque les États-Unis eux-mêmes estimaient qu’il leur faudrait plusieurs décennies pour y parvenir ; dès lors, comment les Russes pourraient-ils progresser technologiquement plus vite que les États-Unis, le phare du monde ? Proprement impensable. Ils recommandèrent donc de continuer à entourer la Russie d’un réseau de missiles antimissiles pour la réduire à l’impuissance. 

Ils se trompaient. 

Cet équilibre a été officiellement rompu le 1er mars 2018, lorsque, devant la réunion des deux chambres du Parlement russe, Vladimir Poutine a déclaré : « À ceux qui, au cours des quinze dernières années, ont essayé d’accélérer la course aux armements et de rechercher un avantage unilatéral contre la Russie, je dirai ceci : tout ce que vous avez essayé d’empêcher a fini par se produire. Personne n’a réussi à contenir la Russie. »

Naturellement, le gouvernement américain nia, et nie toujours, le sérieux de la menace sur ses plans d’abaissement de la puissance militaire russe et la presse française unanime le suivit en qualifiant par des guillemets ironiques l’annonce de Poutine sur ces armes « invincibles » ou même « soi-disant invincibles ». Ces dénégations étaient naturellement destinées à endormir les opinions publiques des pays de l’Otan, qui pourraient être amenées à s’interroger sur les dangers qui planent sur eux ou sur le bien-fondé de la politique d’encerclement de la Russie menée par l’Otan. De premiers grincements se font d’ailleurs entendre en Allemagne, mais combien de mes lecteurs connaissent l’existence de ces armes et leurs conséquences ? 

Or, depuis deux ans déjà, la Russie a commencé à équiper ses forces d’une nouvelle génération d’armements qui lui procure progressivement un avantage stratégique face aux États-Unis. Cette génération comprend déjà quatre   composantes, deux autres étant en préparation :

  • Le missile hypersonique Kinjal (dague) qui atteint une vitesse de mach 10 tout en changeant de trajectoire et qui est doté d’ogives conventionnelles ou nucléaires, avec une portée d’au moins deux mille kilomètres. Ces missiles sont en service dans les forces aérospatiales russes depuis 2018.
  • Le planeur hypersonique Avangard, sans limite de portée (sic) capable de dépasser mach 20, tout en changeant de cap et d’altitude, avec une charge nucléaire de deux mégatonnes.  Les deux premiers engins ont été mis en service en janvier 2020. 
  • Le drone sous-marin à propulsion nucléaire Poseidon, capable d’atteindre les côtes américaines sans être détecté en transportant une charge nucléaire. Sa vitesse serait de 200 nœuds (dans l’eau !), sa charge le rendrait capable de déclencher un tsunami de 100 mètres de haut sur plusieurs dizaines de kilomètres et son rayon d’action est de l’ordre de dix mille kilomètres, à mille mètres de profondeur. Il doit être mis en service dans les prochains mois. 
  • Le missile intercontinental lourd Sarmat de plus de 200 tonnes, sans restriction de portée, qui peut être équipé d’ogives nucléaires mises sur orbites et dotées de vecteurs hypersoniques. La phase d’essai est terminée et il entrera en service en 2021 pour remplacer les actuels missiles Voïvoda. 

Ainsi, les États-Unis se trouvent pour la première fois de leur histoire dans une situation d’infériorité technologique face à la Russie sur le plan militaire.

Car, si la Russie se trouvait contrainte, parce qu’elle s’estimerait menacée, d’utiliser ses armes hypersoniques, aucune défense ne pourrait la contrer, ni en Europe où les missiles Kinjalpourraient frapper partout sans que les systèmes ABM ne puissent s’y opposer, ni protéger les bases ou les flottes américaines contre le planeur hypersonique Avangard, ni sur l’ensemble du territoire des États-Unis où la Missile Defense ne pourrait rien contre le missile Sarmat capable de mettre en orbite une dizaine de charges nucléaires qui seraient ensuite propulsées vers la Terre par des vecteurs hypersoniques auxquels personne ne pourrait s’opposer, ni en Californie où les drones Poseidon pourraient sans obstacle détruire toute vie sur la côte ouest des États-Unis.

Qu’on les nie, qu’on les minimise ou pas, les conséquences considérables de ces nouvelles armes russes sont que l’énorme système de défense ABM est désormais obsolète, rendant les États-Unis totalement vulnérables aux nouvelles armes russes. 

 

Aussi, sans même imaginer que l’on ne puisse jamais utiliser de telles armes, les conséquences de leur seule existence sont à venir, en termes de rapports de force et donc d’alliances, dont on voit les prémisses au Moyen-Orient.

 

PROCHAIN ARTICLE: L'INÉVITABLE CONFLIT ENTRE LES COLONS ANGLO-AMÉRICAINS ET LA COURONNE BRITANNIQUE

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EXPLOITER LE CHOC DU COVID-19

23 Avril 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

EXPLOITER LE CHOC DU COVID-19

Personne ne peut nier que la crise du Covid-19 ait produit un choc au niveau mondial. Cela est un fait aujourd’hui sanitaire et social qui va devenir économique, puis politique. Qui va tirer les marrons de ce feu là ? 

 

L’État français a commencé à tirer ces marrons en profitant de l’effet de sidération lié à la décision de confinement général et à la peur entretenue par des media qui diffusent des informations exclusivement consacrées à la pandémie, pour réaliser trois avancées, dans le domaine des libertés publiques, du droit du travail et de l’économie.

La décision de ce confinement général, imposée pour faire face à la saturation des moyens de réanimation disponibles, est une décision extraordinaire de privation des libertés publiques. L’obligation de fournir un ausweis rédigé, justifié et limité par soi-même est une invention italienne géniale, reprise aussitôt par la France. 

On observera donc que le premier réflexe des dirigeants de l’État a été de déployer les méthodes les plus punitives, faisant pleuvoir les amendes, menaçant de prison, n’hésitant pas à culpabiliser les Français qui sortent dans les jardins publics, utilisant des drones pour les surveiller, les menacer par haut-parleurs, demain leur tirer dessus ?  

L’État nous rappelle ainsi, pour nous protéger de nous-mêmes, qu’il constitue une machine administrative faite pour dominer sa population nationale, sur laquelle il peut agir à sa guise, sans qu’aucun contre-pouvoir ne puisse s’y opposer. Nous constatons aussi que les Français s’y sont soumis, presque sans rechigner, avec l’aide de forces de police professionnelles qui ont su adapter la répression aux circonstances. 

Soyez certain que l’État a pris acte de ce pouvoir et qu’il s’en servira sans nul doute à l’avenir, c’est pourquoi il y a toutes les raisons de craindre que ces circonstances exceptionnelles ne soient un prétexte pour restreindre les libertés et accroître le contrôle sur les individus :

  • Aujourd’hui, tout rassemblement, toute manifestation, tout mouvement de grève ou de contestation et même toute assemblée générale n’est toléré et cela va durer. 
  • Dans quelques semaines, il faudra un autre ausweis pour sortir de France. 
  • Dans quelques mois, il suffira d’intégrer au droit commun les règles dérogatoires de « l’état d’urgence sanitaire », avec l’accord assuré du Conseil Constitutionnel pour les pérenniser.

En matière du droit du travail, cet État autoritaire, on l’a déjà oublié car même le temps du confinement passe vite, a immédiatement utilisé la crise du coronavirus pour mettre entre parenthèses un certain nombre de droits sociaux pour un temps indéterminé, au moyen de la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 d'urgence pour faire face à l'épidémie de covid-19. Cette loi autorise l’exécutif à légiférer en de nombreux domaines, par le moyen de 43 ordonnances qui ont été votées en présence d’un personnel politique restreint. 

Ces ordonnances se sont traduites immédiatement par des dérogations portant sur la durée légale du travail, par la possibilité pour les employeurs de choisir les dates des RTT de leurs employés et d’imposer des congés selon leur bon vouloir, encore que l’État, sous la pression des partis d’opposition, ait dû accepter de faire entrer les syndicats dans la boucle, ce qui révèle clairement ses intentions et nous fournit une piste pour notre avenir économique. 

Des naïfs s’interrogent pour savoir, à la suite de l’énorme endettement supplémentaire qui vient d’être acté sous nos yeux en quelques semaines, nous situant désormais au niveau des finances publiques italiennes dont nous nous moquions tant, si l’État va mener une politique de relance keynésienne ou une politique d’austérité. 

Sans aucun doute, une politique d’austérité. Nous nous dirigeons tout droit vers un plan, que dis-je, neuf ou dix plans d’austérité successifs à la grecque, imposés par nos bons amis allemands, hollandais et scandinaves avec le soutien de nos excellents amis polonais ou tchèques. Il va nous falloir régler à la fois le magnifique cadeau du chômage partiel payé à 84% du salaire, le coût de la relance qui va suivre et le coût du soutien financier aux grandes entreprises, comme Air France ou Darty aujourd’hui et des dizaines d’autres demain.  

Certes, nous avons, très théoriquement, le choix : soit une politique keynésienne qui implique la fermeture financière du pays, avec, pour commencer, la sortie de l’Euro et pour finir l’exclusion de la France du marché financier mondial, soit l’Austérité avec un A, pour une durée indéfinie, le temps de payer nos dettes qui ne sont pas près de se réduire.

Quel lecteur de ces lignes croit à la première « solution » ? Je n’en fais pas partie, parce que je vois que le gouvernement français est un fervent adepte de la globalisation et parce qu’il dispose, grâce à l’effet de sidération, grâce à la peur qui s’est emparée de ses citoyens, la peur sanitaire aujourd’hui, la peur économique demain, la peur sociale après demain, la peur des émeutes enfin, de tous les pouvoirs pour agir à sa guise.  

Au plan politique, en dehors d’un changement de Premier Ministre ou d’un referendum gadget, on peut imaginer à terme la défaite du Président actuel et l’arrivée d’un Président favorable à une politique keynésienne impliquant la sortie du pays de la globalisation. 

Mais nous avons l’expérience de la Grèce : l’expérience de l’élection en 2015 du parti SYRISA sur un programme très hostile aux réformes proposées par les autorités européennes, l’expérience d’un referendum organisé par le gouvernement d’Aléxis Tsipras qui rejeta à plus de 61% les propositions des créanciers européens et l’expérience de ce même gouvernement acceptant huit jours après ce rejet par son peuple des mêmes propositions, qui sont encore appliquées aujourd’hui. La France plus forte que la Grèce, demain, dans cinq ans, dans dix ans ? 

L’avenir qui nous attend est un avenir grec. 

 

Il est intéressant d’observer, pour conclure, que notre propre gouvernement nous a plongés par son impéritie dans une crise qui va lui permettre de mener la politique d’austérité de ses rêves, réduisant salaires et retraites. C’est exactement ce que dénonçait en 2007 Naomi Klein dans  « La Stratégie du choc »*…

 

*La Stratégie du choc soutient que les désastres conduisent à des chocs psychologiques collectifs qui sont utilisés pour mettre en place des politiques qui n’auraient pas été acceptées dans d’autres circonstances.  

Dans ce livre, Naomi Klein s’efforce de montrer que le néolibéralisme  est construit autour de trois principes, la privatisation, la déréglementation et la réduction des dépenses sociales qui conduisent les États à démanteler les barrières commerciales, abandonner la propriété publique, réduire les impôts sur le capital, réduire les dépenses de santé et privatiser l'éducation. 

La stratégie suivie par les États pour faire accepter à leurs citoyens des politiques économiques plus libérales et des programmes sociaux plus réduits qu’ils ne le souhaitent comprend deux étapes : tout d’abord, exploiter les crises pour faire avancer un programme qui ne survivrait jamais au processus démocratique des temps ordinaires. Ensuite, constituer une oligarchie indéboulonnable dans laquelle les multinationales et les dirigeants politiques s'alignent pour promouvoir leurs intérêts aux dépens du public.

 

PROCHAIN BILLET : LE DESTIN DE LA NOUVELLE-FRANCE

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DERRIÈRE LE COVID-19, UN HORIZON NÉBULEUX

10 Avril 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

LA PROMENADE DES ANGLAIS LE 10 AVRIL 2020 À 9 HEURES DU MATIN

LA PROMENADE DES ANGLAIS LE 10 AVRIL 2020 À 9 HEURES DU MATIN

Avant de regarder l’horizon, jetons un coup d’œil à nos pieds paralysés.  

 

L’économie mondiale est à l’arrêt, ou peu s’en faut. Il en est de même pour l’économie française: les magasins sont fermés, les transports de personnes sont pratiquement à l’arrêt, le système d’éducation est transféré partiellement sur Internet, seuls tournent à fond les services vitaux, santé, énergie et alimentation.

On peut estimer à 30% le taux d’activité des entreprises françaises tandis que 100% d’entre elles, sans aucun chiffre d’affaires, continuent à supporter la quasi-totalité de leurs charges. Aujourd’hui, le quart des salariés a été déclaré en chômage partiel, soit 6,3 millions de personnes le 10 avril. Les premières statistiques indiquent que le PIB de la France a chuté de 6% au cours des trois premiers mois de l’année 2020. Ce sera bien pire dans un mois. 

Nombre d’États, dont la France, lancent d’énormes programmes de soutien à leurs économies. Il va leur falloir emprunter, puis rembourser, ou pas. Pourvu que le confinement prenne fin rapidement. 

Des secteurs entiers de l’économie, au premier rang desquels on trouve le tourisme, avec en première ligne du premier rang le transport aérien  sont à l’arrêt. On ne sait pas à quelle vitesse se fera la reprise, ni si ces secteurs qui ont été brutalement plaqués au sol, retrouveront les niveaux d’avant le confinement. Pourvu que le confinement prenne fin rapidement.

Le prix du pétrole a baissé, fortement. Il continue à sortir des puits, mais on en a moins l’usage, si bien que les stocks de pétrole s’accumulent tellement que certains producteurs payent leurs «clients » pour les débarrasser du pétrole. On imagine les pertes pour les pays producteurs et pour les pétroliers. Pourvu que le confinement prenne fin rapidement. 

Bref, inutile d’accumuler les craintes, chacun se doute bien qu’à l’issue de la période de confinement, lorsque les entreprises rouvriront les unes après les autres, beaucoup auront du mal à retrouver un fonctionnement équilibré, soit au mieux parce qu’elles auront des difficultés financières conjoncturelles, soit au pire parce que toute leur structure en aura été ébranlée. Imaginez ce que sera l’ouverture en mai ou juin 2020 d’un hôtel de luxe, les charges qui pèsent sur son compte d’exploitation avant même de voir un client, alors que le système de réservation est aux abonnés absents. 

Aussi, lorsque l’on dirige aujourd’hui une entreprise ou que l’on y travaille, le temps qui s’écoule au long du confinement génère chaque jour plus d’inquiétude, et lorsque l’on rouvrira, chacun essaiera de vite reprendre son métier là où il s’était arrêté le mardi 17 mars à midi. 

S’il le peut. 

On aura alors la cohorte des faillites en cascades, les rachats par les entreprises chinoises et la question des emprunts et des impôts « exceptionnels » qui feront appel à la solidarité nationale. On aura aussi la contestation politique et les mouvements sociaux. Beaucoup d’efforts seront fait pour repartir de l’avant afin que dans un, deux, trois ans, cette brève « crise » de deux mois environ soit oubliée, sauf par les spécialistes et les masochistes. 

Tout cela vous le savez d’avance comme moi, alors passons à autre chose, qui est que, pour ma part, je ne crois pas du tout que les hommes d’affaires mondialisés vont en tirer la leçon et donc que leurs agents, les hommes politiques, prendront leur indépendance et le feront à leur place. 

Humant l’air où flotteront des effluves de contestation succédant aux aérosols emplis de virus, ils vont forcément faire des discours, présenter des programmes, prendre des engagements, avec pour seul but d’anesthésier de bonnes gens qui ne demandent justement qu’à obtenir cette paix des songes pour laquelle ils sont prêts à payer tous les impôts que l’on voudra et à obéir à tous les ordres qu’on leur donnera. La conjonction des intérêts des uns et de la veulerie des autres nous réinstallera dans les ornières du passé, comme toujours. 

Il nous reste, nous qui n’aimons pas être anesthésiés de force et qui avons une oreille assez fine pour nous empêcher de dormir, à tirer une leçon et une seule de l’épisode COVID-19. 

Ne perdons pas de temps à le comparer aux trois grandes pandémies qui sont restées dans les mémoires. La première, celle de la peste, venait déjà de la mondialisation et du monde chinois. Elle a freiné le développement de l’Europe mais elle ne l’a pas stoppé. La seconde qui a sévi en Amérique a permis d’y installer les Européens en éliminant les Indiens. C’était volontaire de la part des Anglo-saxons, pas de la part des Espagnols, mais le résultat a été le même. La troisième, la grippe dite mal à propos espagnole, était une co-production sino-américaine qui a été transportée et a prospéré du fait de la guerre de 14-18, laquelle déplaçait les troupes et affaiblissait les populations. Elle n’a eu qu’un impact instantané, rapidement oublié, malgré ses vingt millions de morts, au bas mot, dont plus de la moitié en Inde et en Chine. 

Ne perdons pas de temps à ces comparaisons, car la pandémie actuelle a une caractéristique spéciale : elle vient directement du cœur de notre système mondialisé d’organisation. Elle n’est ni accessoire, ni tournée contre une population spécifique, ni conjoncturelle. Elle vient d’une surconsommation animale ou d’un accident industriel. Elle s’est diffusée grâce aux avions qui sillonnaient en permanence le monde entier : dix heures pour transporter le virus de Pékin à Paris. Au total dans l’aéroport de Roissy, cent-soixante mille passagers par jour. Dans le monde, quatre milliards de passagers par an, plus de la moitié de la population mondiale: les virus sillonnent le monde, presque à la vitesse du son. Elle a prospéré grâce à l’affaiblissement des personnes contaminées, du fait de la pollution des villes, regardez comme l’on respire aujourd’hui, et au style de vie, notamment alimentaire. Notez la forte proportion d’obèses parmi les victimes. 

La pandémie nous informe d’une situation qui préexistait mais dont nous ne voulions pas tirer les conséquences. Notre modèle de développement humain est désormais officiellement insoutenable, parce qu’il est fondé sur la croissance continue de la consommation, donc de la production et des destructions en tout genre, pour, circonstance très aggravante, un nombre rapidement croissant d’êtres humains, de plus en plus rassemblés dans les villes, puisque la Terre compte, chaque jour, près de soixante mille êtres humains de plus, à côté desquels les pertes de quelques milliers de morts prématurés du fait du Covid-19 sont ridiculement faibles, statistiquement parlant. 

Tout cela n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que nous avons eu un petit échantillon, presque indolore pour cette fois, des conséquences pratiques de notre modèle de développement et que ce petit échantillon a, malgré son insignifiance, paru suffisamment grave pour que le monde entier, ou presque, ait cru devoir arrêter ses activités pour régler le problème du Covid-19. Cet arrêt montre la fragilité de la société humaine mondialisée, qui se bloque, même pour un incident que l'on peut considérer comme mineur à l'échelle démographique. 

N’en concluez pas que tout va changer, mais que tout va continuer. Il en faudra plus, probablement beaucoup plus, pour que le genre humain comprenne, s’adapte et prenne une nouvelle voie. Peut-être même l’humanité va-t-elle disparaitre avant d’être parvenue à changer de cap. 

Mais, que le genre humain le comprenne ou pas, concluez de la crise en cours qu’émerge inexorablement un monde plus dur que celui dans lequel nous vivions avant cette pandémie.

Tant que l’humanité maintiendra obstinément le cap, sous l’égide du condominium américano-chinois et bientôt sino-américain, il y aura de plus en plus de crises, de plus en plus graves, relatives à la santé et à l’environnement. C’est fini la croissance linéaire, nous entrons tout de suite dans un monde chahuté de crises, de sorties de crises, de rebonds avant de nouvelles crises…

Puis lorsque le genre humain changera de cap, réduisant sa consommation au minimum, ce sera même son objectif obsessionnel de ne pas consommer, on entrera dans le monde des pénuries et d’un développement plus intériorisé qu’ostentatoire. 

 

Je ne sais pas si l’on n’entrera jamais dans ce dernier monde de la frugalité radicale, mais je sais que l’on peut tout de suite regretter le temps de la gabegie et des voyages au bout du monde pour quelques centaines d’euros, car d’une manière ou d’une autre, c’est déjà fini. 

 

PROCHAIN BILLET LE 13 AVRIL SUR UN TOUT AUTRE SUJET: "UNE PLONGÉE DANS LA CHINE DES PROFONDEURS"

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CONTRE COVID-19, UNE GUERRE SANS CHEF ET SANS ARMES

4 Avril 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

IMAGE DE LA STUPIDE GUERRE DE 1870

IMAGE DE LA STUPIDE GUERRE DE 1870

La France ne réagit pas du tout par la fermeture des frontières à la diffusion de la pandémie du Covid-19. On pouvait pourtant supposer qu’elle s’y était préparée, puisque les autorités avaient eu le temps d’évaluer le risque qu’elle pouvait faire courir à la France avant qu’elle ne l’atteigne et mis en place les moyens nécessaires pour y faire face.  

 

Il faut convenir que l’OMS, sous la forte pression de la Chine, a fait tout, au début, pour empêcher une réaction mondiale contre la pandémie. Le 23 janvier, l'OMS jugeait qu'il était prématuré de déclarer l'urgence de santé publique de portée internationale, une position qu’elle confirmait le 28 janvier.  

Le 30 janvier, l'OMS décidait enfin de déclarer l'état d'urgence de santé publique de portée internationale, tout en ne recommandant toujours pas de limiter les voyages et les échanges internationaux. Il faudra attendre le 11 mars pour que l’épidémie sera qualifiée de pandémie par l’OMS. 

Cette position de l’OMS semblait convenir à La France, qui freinait des quatre fers avant de prendre des mesures de protection pour sa population. 

Pourtant dès le 22 janvier, le monde entier connaissait la dangerosité de l’épidémie dans la province de Hubei et les mesures de confinement prises par le gouvernement chinois. 

Pourtant, le 31 janvier, la France rapatriait dans l'Oise 193 ressortissants français de Wuhan, qui deviendra du coup le premier foyer de Covod-19, puis effectuait deux autres rapatriements, les 2 et 9 février. C’était donc que la situation en Chine était jugée sérieuse par les autorités françaises.

Pourtant de nombreux pays prenaient des mesures de précautions : 

  • Le 30 janvier, le gouvernement russe fermait sa frontière terrestre avec la Chine. Le même jour, après avoir recensé deux cas sur son territoire, l'Italie décrétait l'état d'urgence pour six mois et suspendait les vols la reliant à la Chine. 
  • Dès le 31 janvier, l'Arménie, l'Australie, l'Inde, l'Irak, l'Indonésie, le Kazakhstan, le Koweït, la Malaisie, les Maldives, la Mongolie, la Nouvelle-Zélande, les Philippines, Singapour, le Sri Lanka, Taïwan, le Viêt-Nam et les États-Unis interdisaient l’entrée de leurs pays aux Chinois ou à toute personne ayant récemment voyagé en Chine. 
  • Le 10 février, plus fort encore, les pays de l’espace Schengen, à l’exception de la France, suspendaient temporairement la délivrance de visas chinois.

Il y a donc un point de vue français sur la crise. Il semblerait que dans un premier temps, il ait été fondé sur la conviction, pour ne pas écrire la croyance, que le virus n’allait pas atteindre sérieusement le territoire français, pour concerner seulement quelques cas dans quelques régions spécifiques qui seraient vite circonscrits. Cela rappelle un peu l’attitude d’un autre gouvernement français face à Tchernobyl ou des dispositions prises pendant la drôle de guerre en 1940. 

Cette conviction conduisit le gouvernement français à autoriser, aussi tard que le 26 février, le match de football OL-Turin à Lyon en présence de 3000 supporters italiens, alors que la situation sanitaire était déjà grave en Lombardie. Lorsque certains s’en inquiétèrent, la préfecture du Rhône répondit que « les éléments médicaux et sanitaires ne justifiaient pas de prendre de mesures particulières. » 

Le 6 mars encore, Emmanuel Macron et son épouse Brigitte assistaient ostensiblement à une représentation de la pièce Par le bout du Nez au Théâtre Antoine à Paris, avec pour objectif d’inciter les Français à ne pas rester cloitrés chez eux.

Puis, six jours plus tard, le 12 mars, Le président français, tout en persistant dans sa volonté d’éviter "l’écueil du repli nationaliste ", croyait nécessaire de souligner que « ce virus n'avait pas de passeport » mais reconnaissait que la France traversait sa «plus grave crise sanitaire» depuis un siècle. Il est vrai que, ce jour-là, on comptait 2876 personnes infectées et 61 morts. Puis il annonçait la fermeture des crèches, des écoles, des collèges, des lycées et des universités à partir du lundi 16 mars.

En moins de cinq jours, l’ensemble des Français allait directement passer de l’insouciance au confinement…

Rappelons encore que le 14 mars à 19 h 30, le Premier ministre, manifestement dans l’urgence, prononçait la fermeture le soir même, à minuit, de tous les lieux recevant du public : restaurants, cafés, cinémas, discothèques. Du jamais vu en matière de précipitation, au point que cette décision brutale n’était même pas coordonnée avec les élections municipales du 15 mars, qui étaient maintenues. 

Enfin le lundi 16 mars, dans une nouvelle allocution, le Président de la République rendait publique la décision de confiner dans leurs domiciles tous les Français à compter du mardi 17 mars 2020 à 12 heures, pour quinze jours renouvelables, en ayant le droit, à titre dérogatoire, de n'en sortir que dans quelques cas bien spécifiés. 

La France s’arrêtait alors en quelques heures, tournait ses regards vers les hôpitaux et découvrait effarée que ces derniers manquaient de lits, d’appareils de réanimation, de respirateurs, de tests de dépistage, de gel hydro alcoolique, de blouses, de masques, de tout en somme et qu’il fallait les commander derechef en Chine faute de disposer d’usines pour les fabriquer, même le paracétamol, et qu’il fallait se battre comme des chiffonniers avec les étasuniens dans des aéroports chinois pour ramener les produits à la maison. 

On se hâta donc de leur expliquer qu’il était normal que rien n’ait été prévu puisqu’une telle crise était imprévisible par nature, et que tous les autres pays étaient logés à la même enseigne.

Pourtant, s’il était vrai que les États-Unis s’enfonçaient dans une crise pire encore que la nôtre après avoir mis les mêmes œillères, il leur suffisait de tourner leurs regards vers leur voisin allemand, qui, lui, était nettement moins impacté par le COVID-19 que la France. Si, à ce jour le 4 avril, la France compte 6507 morts et l’Allemagne, plus peuplée et plus âgée, seulement 1330 morts, cela n’est probablement pas sans rapport avec les 25 000 lits de soins intensifs avec assistance respiratoire dont disposait l’Allemagne avant la crise comparativement aux 5000 lits français et la rapidité avec laquelle l’Allemagne a accru le nombre de ces tests jusqu’à 50000 par jour alors que la France en pratique 10000 par jour.  

Heureusement, l’Université française écrasait tous ses concurrents grâce à l'excellent spectacle qu’elle a eu l’idée d’offrir aux supporters frustrés du traditionnel OM/PSG, avec un magnifique match entre le professeur Raoult et ses bons collègues de l’INSERM. 

 

En dehors de cette remarquable improvisation, tout montre que la France n’était pas préparée du tout à cette guerre qu’elle doit livrer sans moyens. Aujourd’hui, le poids du combat repose tout entier sur le courage anonyme de troupes, aujourd’hui applaudies, hier méprisées par celui-là même qui les a appelées au combat. 

 

À SUIVRE : UN HORIZON FUMEUX

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UNE STRATÉGIE FRANÇAISE FACE À LA PANDÉMIE?

30 Mars 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

Dans un ciel rouge menaçant, l'avion revient de Wuhan

Dans un ciel rouge menaçant, l'avion revient de Wuhan

Dans mon dernier billet sur l’infectiosité du Covid-19, je concluais en me proposant d’analyser la stratégie des autorités françaises face à cette pandémie. Nous y voilà.  

 

Pour la France, la question qui se pose est d’essayer de comprendre quelle aurait dû être, ou pu être, la meilleure stratégie possible face aux enjeux de la pandémie. Bien sûr, la même question s’est posée partout dans le monde et il est intéressant de noter qu’elle a reçu des réponses assez différentes.  

Pour prendre une décision stratégique, deux facteurs sont essentiels, l’information disponible au moment où l’on doit décider et une évaluation correcte des enjeux. Lorsque l’épidémie a commencé à se répandre, à un moment donné il fallait décider si elle allait, oui ou non, atteindre la France, si oui quand, et finalement quelles en seraient les conséquences. 

Quel moment ? 

Il faut convenir au préalable, le contraire aurait surpris, que les Chinois ne nous ont pas aidés en cachant l'importance de l'épidémie à l’origine. Ils se sont rattrapés depuis qu’ils ont compris que c’était contreproductif, en en rajoutant dans l’action et la propagande (bientôt il faudra les remercier de leurs aumônes, sinon du virus lui-même), tout en continuant à cacher à leur propre population et donc à nous, l’étendue réelle des pertes humaines que la population chinoise a subies. 

Quand aurions-nous pu savoir qu’il s’agissait d’une affaire importante et susceptible de nous atteindre ? Le premier cas est apparu le 17 novembre.  Le 20 décembre, il y avait 60 cas, pour atteindre 266 cas au 31 décembre 2019 à Wuhan. Entretemps, un échantillon pris sur un patient a été envoyé à un laboratoire à Pékin et curieusement pas à Wuhan où il y avait deux laboratoires spécialisés. Les résultats sont revenus le 30 décembre à Wuhan: ils indiquaient une infection avec un coronavirus affilié au SARS. Désormais alarmée, la responsable du service a demandé aux membres de son département de revêtir des masques et a alerté ses supérieurs, qui l’ont convoquée trois jours plus tard afin de la réprimander pour avoir «fait circuler des rumeurs». 

Donc, le 30 décembre, les Chinois informés savaient mais il ne fallait pas le dire, puisque le 3 janvier, la commission de la santé de Wuhan a publié une directive interdisant au personnel médical de diffuser des informations sur le nouveau virus pour éviter de provoquer une panique. Or, en coulisses le 6 janvier, le Centre chinois pour le contrôle des maladies a activé son plan d’urgence et le 7 janvier, le président Xi Jinping a personnellement pris la tête de la riposte. 

Le 9 janvier enfin, la Chine a annoncé l’émergence d’un nouveau coronavirus à Wuhan, le 12 janvier elle a partagé le génome du virus avec le reste du monde et le 20 janvier elle a reconnu l’existence d’une transmission entre humains. 

Le 23 janvier, la ville de Wuhan et une bonne partie de la province du Hubei ont été placées en quarantaine. Alerte rouge pour le monde entier et notamment pour la France, qui possède de nombreuses joint-ventures franco chinoises à Wuhan, y compris le laboratoire P4 de biologie conçu en partenariat avec la France sur le modèle de celui de l’Inserm à Lyon, pour lutter contre les virus. Si l’on y ajoute que l’Inserm est présidé par l’époux de celle qui était alors Ministre de la Santé, Agnès Buzyn, la France était la mieux placée pour comprendre rapidement l’enjeu de ce qui était alors une épidémie de COVID-19.

D’ailleurs, Agnès Buzyn a reconnu elle-même qu’elle pensait être la première à avoir constaté ce qu'il se passait en Chine : « Le 20 décembre, un blog anglophone détaillait des pneumopathies étranges. J'ai alerté le directeur général de la santé. Le 11 janvier, j'ai envoyé un message au président sur la situation.» Dommage que le Président et le Premier Ministre ne l'ait pas écoutée et dommage qu’elle ait déclaré publiquement le 24 janvier, juste le lendemain du confinement imposé à la ville de  Wuhan et sa région que le « risque de propagation du coronavirus dans la population (française) était très faible ». Mais c’est le lot commun de tous les services de renseignement des États sans stratégie de ne pas être entendus et d'être obligés de répandre des "fake news". 

La France avait donc une chance, le 24 janvier, d’être le premier pays à prendre des mesures pour protéger sa population, mais elle a décidé de s'enfouir la tête dans le sable. Ce n'a pas été le cas de Taiwan. Dès décembre, les Taïwanais vivant et travaillant en Chine ont entendu parler d’une pneumonie étrange qui commençait à circuler dans le pays, notamment à Wuhan. Le 31 décembre, neuf jours avant que les autorités chinoises ne déclarent officiellement l’existence du virus, le Centre de contrôle des épidémies taïwanais commençait à imposer une quarantaine pour les passagers arrivant de Wuhan et présentant des symptômes. Le pays a interrompu ses vols dès le 23 janvier pour la région de Wuhan et le 27 pour l’ensemble de la Chine. Le 5 février, l’archipel était fermé à toute personne en provenance de Chine, Hong-Kong et Macao.

Alors qu'il était donc logique pour la France, dès le 24 janvier, d’interrompre les vols en provenance de la Chine ou à tout le moins d’effectuer des contrôles sanitaires et des mises en quarantaine pour ces vols, la France, non contente de ne pas fermer ses aéroports à la menace et de n’y effectuer aucun contrôle sanitaire, s’offusquait officiellement le 11 mars (un mois et demi plus tard !) de la décision de Donald Trump d’interdire l’entrée des ressortissants de l’espace Schengen. Mais Trump était suivi par l’Union Européenne qui fermait les frontières extérieures de l’Espace Schengen le 16 mars, laissant le soin à chaque pays de fermer ses propres frontières avec ses voisins. Or, la France est, encore aujourd’hui 30 mars, l’un des très rares pays de l’UE à maintenir ses frontières ouvertes. 

On peut donc conclure que, pour des raisons que je vous laisse le soin d’imaginer, la France ne s’est pas contentée d’agir avec retard. Elle n’a pas réagi du tout, en ce qui concerne la fermeture de ses frontières au coronavirus.

Il reste, en matière de stratégie, à examiner les mesures qui ont été prises pour faire face à la pandémie du Covid-19, une fois que la France a passivement laissé le virus s’installer dans le pays.

 

Mais on peut déjà en contempler le résultat, avec 3024 morts en France à ce jour, alors que Taiwan, avec 23,5 millions d’habitants, compte 5 morts (cinq!), et que bien sûr ce pays fonctionne normalement, hors le trafic international de passagers…

 

À SUIVRE : LES MESURES STRATÉGIQUES CONTRE LE COVID-19

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L'INFECTIOSITÉ DE COVID-19

26 Mars 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

SE PROTÉGER

SE PROTÉGER

Une indication du caractère infectieux de COVID-19 est fournie par la surexposition des agents de santé en Chine, qui, semble t-il, n’ont pas été suffisamment protégés par le masque chirurgical, ce qui laisse penser que le virus se propage non seulement via des gouttelettes mais aussi en aérosols…

 

Au reste, ce virus semble très facilement transmissible, sans que l’on en connaisse encore tous les modes. S’il atteint les muqueuses par gouttelettes, la règle de se tenir à distance d’un mètre de son prochain est bonne, car c’est un virus assez gros qui tombe au sol rapidement. S’il se propage par aérosol, c’est une autre histoire, qui implique d’autres comportements de défense contre le virus. Aussi, la mesure de confinement « total » est-elle une manière de se protéger tous azimuts, tout en avouant notre ignorance par le recours à une méthode de préservation qui remonte à la nuit des temps. 

Pour sa part, le virus survit comme il peut, en dehors du système respiratoire humain. On sait avec plus ou moins de précision que, selon son support, il peut garder sa capacité d’infection de 24 à 72 heures. On sait également que les matières plastiques et une température inférieure à 20°C favorisent sa survie

Quant à sa transmission d’homme à homme, les médecins chinois ont observé que des porteurs asymptomatiques du virus peuvent le transmettre, encore qu’ils soulignent que les contaminations observées semblent presque toutes issues de contacts avec des sujets présentant déjà des manifestations de la maladie

Mais il faut corriger, ou compléter ce premier constat en notant que les coronavirus ne se développent pas seulement dans les voies respiratoires mais que l’on en retrouve aussi fréquemment dans le sang et dans le plasma ou le sérum des malades. Si c'était avéré, cela impliquerait un risque de transmission via la transfusion de produits sanguins…

Le problème est que l’on ignore encore la proportion de malades symptomatiques dans la population faute de moyens de détection, une lacune que soulignent les critiques de l’action de l’État face à une crise qu’il n’a pas anticipée, mais l’on reviendra dans le prochain billet sur les questions de stratégie collective face à cette pandémie. Car, lorsqu’il sera possible de distinguer entre les personnes susceptibles de transmettre le virus et les autres, il sera aussi possible d’isoler les premières et de libérer les secondes. Il n’y a pas de doute que ces moyens viendront progressivement dans les semaines et les mois qui viennent, mais quand? 

Pour comprendre comment l’être humain réagit au virus au point d’en mourir, selon les données chinoises dans 2,3 % des cas, il est intéressant d’observer la quasi immunité des enfants par rapport au COVID-19. Les explications fournies par la communauté scientifique seront affinées et testées ultérieurement mais la principale serait que, chez les enfants, le système immunitaire n’est pas assez fort pour provoquer une inflammation importante des bronches, inflammation qui déclenche une situation de détresse pouvant aller jusqu’au décès. 

Mais, pour les adultes, les symptômes, dans leur ordre de fréquence d’apparition lors d’une atteinte par le COVID, sont la fièvre, une toux sèche, une forte fatigue cyclique, des expectorations, des difficultés respiratoires, des douleurs musculaires ou articulaires, des maux de gorge, des céphalées, des frissons, des nausées et vomissements et des congestions nasales. On notera qu’il s’agit de symptômes proches de ceux de la grippe, qui est vingt fois moins fatale que le Covid-19. 

D’un côté, de nombreuses personnes porteuses du virus ne présentent pas de symptômes ou seulement des symptômes légers, comme une petite toux ou une fièvre passagère sans détresse respiratoire et c’est tant mieux ; mais d’un autre côté, ces faibles symptômes empêchent de pouvoir les identifier pour les isoler des personnes saines et tout particulièrement des personnes saines à risque. D’où l’importance des tests par PCR ou autres pour que nous puissions sortir de l’antique confinement. 

D’ailleurs, la manière dont la maladie a évolué en Chine montre l’importance des tests pour la contrôler: le 13 février dernier, les hôpitaux du Hubei, débordés, se sont donnés pour objectif prioritaire d’isoler et de soigner les malades à partir d’une simple radio des poumons qui ne demandait qu’une demi-heure d’attente, plutôt que sur une analyse de prélèvements qui nécessitait 48 heures. 

L'objectif était de traiter tout de suite les malades gravement atteints, mais le résultat est qu’ils ont laissé dans la nature une proportion importante de personnes infectées. Cette décision a été prise dans une région où la pollution de l'air très élevée fragilise les bronches et le système immunitaire, favorise les surinfections et aggrave la mortalité, du fait des particules fines. Or les personnes infectées avaient un taux de reproduction de l’infection qui était élevé, de 2,3 à 5, y compris de la part des 80% de malades qui n’avaient que des manifestations bénignes. Aussi l'épidémie s'est-elle répandue jusqu'à ce que la population soit contrainte à un confinement drastique.

Deux mois plus tard, en France et dans de nombreux pays du monde qui ne disposaient pas de moyens suffisants pour effectuer des tests en masse, on n’a pu séparer les personnes infectées des personnes saines qu’en les confinant toutes, ou presque, puisqu’il a fallu trouver un compromis entre la nécessité de limiter la propagation du virus et la nécessité d’assurer les services que la population attendait, des soins, de la nourriture et de l’énergie, notamment pour pouvoir lire ce billet ! 

Voici pour la partie proprement médicale de la propagation du COVID-19. 

 

Il nous reste à analyser la stratégie des autorités face à cette pandémie du point de vue de leur action et de leur communication, y compris dans le  cas de la tragi-comédie de la chloroquine qui menace d'emporter le gouvernement français s’il ne capitule pas de toute urgence devant le Professeur Didier Raoult…

 

À SUIVRE: LA STRATÉGIE FACE À LA PANDÉMIE

 

 

 

 

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COVID-19

19 Mars 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

COVID-19

Je n’ai aucun doute, le COVID 19 est très dangereux, mais…

 

Il est très dangereux, parce qu’il tue à peu près vingt fois plus que la grippe ordinaire, qu’il est très contagieux tout en restant caché. C’est ainsi qu’il a provoqué une pandémie qui a débuté en décembre 2019 à Wuhan, en Chine, avant de se propager dans le monde entier. 

La question centrale que l’on se pose aujourd’hui, en cette deuxième moitié du mois de mars, est celle du nombre de lits disponibles en réanimation qui permettent d’attendre que la personne infectée guérisse par ses propres moyens, sans succomber à une insuffisance respiratoire où à d'autres pathologies rendues mortelles du fait de son affaiblissement lié au virus.   

Le fait est que l’on ne dispose nulle part de vaccin, ni de moyens directs de lutte contre le virus. Si, en plus, comme en France, on ne dispose en nombre suffisant ni de tests pour déterminer la population touchée afin de l’isoler, ni de masques pour limiter la diffusion directe, il ne reste plus qu’à confiner la population pour freiner la vitesse de croissance des cas de contamination, afin de ralentir la saturation du nombre de lits en réanimation. Une sorte de repli naturel derrière une ligne Maginot, faute d’armes défensives. 

C’est que, lorsque le nombre de lits sera saturé dans quelques jours en France, il ne restera plus qu’à regarder mourir les cas les plus graves sans rien pouvoir faire pour eux, ce qui est une situation presque insupportable pour une société aussi peu fataliste que la nôtre.   

Puis le nombre de morts atteindra un pic, sans doute au bout de deux mois, et la pression pour alléger le confinement de la population s’accroitra fortement sur les autorités publiques, au risque de relancer un deuxième pic de mortalité quelques semaines plus tard. 

Avant d’analyser la situation plus avant dans ses aspects médicaux, économiques, sociaux, environnementaux et philosophiques, revenons sur le « modèle » chinois de traitement de l’épidémie, qui se caractérise par la mise en œuvre de procédures lourdes de confinement de personnes, le placement de plusieurs villes puis de toute une région en quarantaine, accompagné de la fermeture de nombreux sites publics et d’usines, tout en déployant d'importants moyens sanitaires. 

C’est le modèle de gestion de l’épidémie, aujourd’hui majoritaire avec des variantes, qui est, sinon suivi, du moins imité avec moins de dynamisme par la France, l’Italie ou l’Espagne, mais pas par la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas. Il faudra se souvenir dans quelques jours en France que cette gestion de l'épidémie, vantée par le gouvernement chinois, a provoqué la colère d’une grande partie de sa population.

Car, après s’être développé en Chine, le COVID-19 a pris une envergure mondiale dans les premiers mois de l'année 2020, provoquant des annulations en série de manifestations sportives et culturelles sur toute la planète, menaçant l'économie mondiale, déclenchant des mesures exceptionnelles comme l'interdiction faite à tous les citoyens de l'espace Schengen, puis du Royaume-Uni d'entrer sur le territoire des États-Unis, la fermeture des frontières de nombreux pays et provoquant un krach boursier en Europe et en Amérique du Nord à partir du 12 mars. 

On peut le qualifier déjà de séisme médical, économique et social, dont les caractéristiques sont tout à fait particulières et dont l’importance, difficile à saisir à l’instant, semble considérable.   

Pour comprendre au mieux ce phénomène en cours, il paraît nécessaire de l’approcher en premier lieu par sa dimension médicale.

Or, l’on commence à disposer des premières données provenant de l’épisode chinois alors qu’il est désormais en voie de régression, tandis que la pandémie se répand en Europe avant d’atteindre d’autres régions du monde dans les semaines à venir. 

Même si les données ont commencé à être disponibles dès le 5 janvier, elles sont encore affectées de graves lacunes telles que le  manque de tests pour connaître le nombre de porteurs asymptomatiques ou l’ignorance du nombre de souches en circulation, en regard de leurs virulences respectives. En outre la qualité des données n’est pas encore garantie. Enfin, ces données sont à interpréter au regard des spécificités démographiques de la Chine, notamment parce que le taux de natalité y est très bas, de 10,4 naissances pour mille habitants en 2019, ou que la proportion des hommes dans la population totale est plus élevée qu’ailleurs, sauf pour les personnes âgées.  

Compte tenu des réserves précédentes, les données ci-après concernent les malades confirmés en Chine de source officielle, soit 44 672 cas pour un premier bilan et il s’agit de la frange des malades les plus symptomatiques, donc des personnes plus facilement détectables et non de la moyenne de la population affectée par le virus.  

 

Il est par conséquent probable que les résultats encore à venir différeront selon les pays, en particulier en fonction de la proportion variable des personnes âgées ou d’un ratio de sexe plus équilibré qu’en Chine.  

 

À SUIVRE : LE PREMIER BILAN ÉPIDÉMIOLOGIQUE

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CARLOS GHOSN LE PARIA

16 Février 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

CARLOS GHOSN LE PARIA

Personne n’osait le critiquer tant qu’il avait le pouvoir, mais dès qu’il a été mis à terre, les accusations ont jaillies. 

 

En voici la liste :  

  • On a découvert qu’à l'automne 2016, Ghosn avait organisé au Palais de Versailles une somptueuse fête en l'honneur de sa deuxième épouse Carole, ce qui a déclenché une enquête pour savoir si Renault et Nissan n’avaient pas payé pour la famille Ghosn. 
  • Au moment même où Ghosn déclarait qu’il voulait rendre  l'alliance entre Nissan et Renault « irréversible », un petit groupe de cadres japonais hostiles déclenchait début 2018 une enquête secrète portant sur une somme de 20 millions de dollars dépensés pour des maisons appartenant à l'entreprise à Beyrouth, Rio de Janeiro et Paris via des filiales non consolidées de Nissan, afin de savoir si elles ne bénéficiaient pas exclusivement à Ghosn. 
  • Ghosn était devenu l'un des cadres les mieux payés du secteur automobile puisqu’il avait reçu de Nissan, en 2017-18, un salaire total de 17 millions de dollars. Parmi les quatre chefs d’inculpation que la justice japonaise lui a signifié, deux l'accusent de ne pas avoir déclaré une rémunération différée de 80 millions de dollars qu'il devait recevoir sur huit ans, accusation que ses avocats contestent.
  • Les autres accusations portent sur le délit d’abus de confiance. Les procureurs allèguent qu'au plus fort de la  crise financière de 2008, une société appartenant à Ghosn aurait tenté de faire face à ses pertes potentielles par une transaction totalisant 16,7 millions de dollars transférées à Nissan, mais ses avocats répondent que ces opérations de swap de devises n’ont causé aucune perte financière à Nissan. 
  • On l’accuse également d’avoir transféré 14,7 millions de dollars d'un compte de filiale Nissan à un compte détenu par la société d'un ami saoudien, ce qui est contesté par Ghosn qui affirme que les paiements correspondent à des services commerciaux légitimes.
  • L'allégation potentiellement la plus dommageable pour Ghosn a été déposée en avril lorsque les procureurs l’ont accusé d’avoir détourné 5 millions de dollars de Nissan au profit d'une entreprise ayant des liens avec lui et sa famille, Suhail Bahwan Automobiles (SBA), un distributeur omanais lié à un ami de Ghosn. Une partie de cet argent aurait été investie dans une entreprise détenue en partie par un fils de Ghosn et une autre partie utilisée pour acheter un yacht de luxe par une entreprise appartenant à sa femme. Ghosn soutient que les paiements à SBA étaient des primes de vente et de marketing légitimes qui ont été entièrement examinées et approuvées par plusieurs hauts responsables de Nissan et il nie que l'argent ait été transféré au profit de lui-même ou des membres de sa famille. 

En 2016, Ghosn avait abandonné son poste de PDG de Nissan au profit d’Hiroto Saikawa, qu’il considérait comme un allié indéfectiblement loyal. Il avait aussi toute confiance dans Hari Nada, le chef des services juridiques de Nissan, alors que ce dernier a constitué une équipe secrète pour examiner les opérations financières de Ghosn. 

Dans les semaines qui ont précédé l'arrestation de Ghosn, Nada a en outre suggéré à plusieurs dirigeants de Nissan, dont Saikawa qui semble avoir ignoré l’existence du complot contre Ghosn encore six semaines avant son arrestation, de chercher à obtenir le soutien du ministère japonais de l’économie, du commerce et de l’industrie (METI) contre les « menées françaises », mais ce dernier a nié être jamais intervenu dans les pourparlers de fusion entre Renault et Nissan et a également nié toute implication dans l'arrestation de Ghosn.

Aujourd’hui, Saikawa a été évincé de Nissan du fait de la baisse de 30% du cours des actions de Nissan après le départ de Ghosn et il a également été accusé d’avoir reçu des rémunérations excessives. Hari Nada a été rétrogradé par le Conseil d’Administration de Nissan, tandis que de vieilles rivalités ont resurgi, qui avaient été occultées par l'emprise de Ghosn sur l'entreprise. 

Chez Renault, Jean-Dominique Senard, et non Dominique Bolloré, est devenu PDG en 2019. Même s’il n’est pas énarque, il est du sérail et il a présidé Michelin. Il dirige une entreprise dont l’ambition se limite aujourd’hui à préserver vaille que vaille l’accord entre Renault et Nissan et dont le cours des actions est passé de 64,50 € la veille de l’arrestation de Ghosn à 34,50 € le 14 février 2020, dans une bourse en hausse de plus de 20% pendant la même période. 

Au total, l’affaire Ghosn constitue un immense gâchis pour les industries française et japonaise, pour les employés de Nissan et de Renault comme pour leurs actionnaires. Ghosn a déclaré, lors de sa conférence de presse du 8 janvier 2020 après son évasion : "Ils disaient qu'ils voulaient tourner la page Ghosn. Et bien ils ont eu beaucoup de succès. Ils ont tourné la mauvaise page parce qu'il n'y a plus de profit, plus de croissance, plus d'initiative stratégique, plus de technologie. Plus d'alliance". 

Résidant dans une villa de Tokyo surveillée par caméra, Carlos s’est en effet enfuit le 29 décembre 2019 à bord d'un avion privé pour atterrir à Beyrouth. Les circonstances de l’évasion restent en partie mystérieuses, mais l’on retrouve dans ces dernières la marque d’un esprit organisé, déterminé et courageux. 

Peut-être provisoirement, il est devenu un fugitif international, mais, alors qu’il était l’otage du mythe de l’Alliance avant de devenir le prisonnier du système carcéral japonais, le voilà libre, par ses propres soins. 

 

Encore que le plus précieux pour lui, qui fut le PDG d'une alliance industrielle employant près de 500000 employés et générant 200 milliards de dollars de revenus par an, est sans doute que, dorénavant, il n'est plus seul.  

 

FIN (PROVISOIRE)

 

NB: ON TROUVERA CI-APRÉS L'ENSEMBLE DES QUATRE ARTICLES SUR CARLOS GHOSN RASSEMBLÉS DANS UN DOCUMENT PDF

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CARLOS GHOSN, L'EMPEREUR

11 Février 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

CARLOS GHOSN, L'EMPEREUR

L’évasion de Ghosn a été une très mauvaise nouvelle pour ceux qui avaient voulu se débarrasser de Ghosn, les dirigeants japonais de Nissan et l’État français, puisqu’il s’est réincarné en Statue du Commandeur. 

 

Le lundi 19 novembre 2018, par un après-midi nuageux, Carlos Ghosn descend d’un avion d’affaires sur l’aéroport Haneda de Tokyo. À cet instant, il est encore l'un des plus grands dirigeants de l’industrie mondiale. Il a prévu de diner avec l’une de ses filles et de présider le lendemain le Conseil d’Administration de Nissan, puisqu’il a laissé le poste de PDG de Nissan depuis le 1er avril 2017 à son fidèle second Hiroto Saikawa. 

Mais avant qu’il ait pu quitter l’aéroport, il est arrêté et l’on voit, comme au théâtre, des enquêteurs se ruer pour perquisitionner l'avion d'affaires. Le spectacle est étonnant, mais il n’était pas inattendu pour quelques dirigeants de Nissan et de la République Française. Car qui peut croire sérieusement que les autorités japonaises auraient procédé à l’arrestation du premier des dirigeants industriels français si ce dernier avait bénéficié du ferme soutien du Président de la République et du gouvernement, provoquant alors une crise diplomatique de grande ampleur, alors que, comme vous avez pu le remarquer, il n’y en a eu aucune. 

Car, je l’ai rappelé dans le billet précédent, l’opposition entre Macron, le gouvernement français et son Ministère des Finances était à la fois sourde et profonde. L’État voulait reprendre le contrôle de Renault et il n’était ni favorable ni convaincu par une alliance définitive entre Renault et Nissan. Les énarques qui géraient le dossier avaient peur de l’audace stratégique d’un Ghosn qu’ils ne connaissaient pas, lui qui n’était ni mondain, ni énarque et ils rêvaient de s’en débarrasser.

Je ne fais pas ici l’hypothèse que les responsables politiques français connaissaient le projet d’arrestation de Ghosn, mais que les dirigeants japonais de Nissan n’ignoraient rien de l’opposition entre Ghosn et les autorités françaises et que cela a suffit pour leur donner carte blanche. Ils ont arrêté un homme qui se croyait à la tête d’un empire, mais qui était seul et ne le savait pas. 

Ils ont arrêté le second Ghosn, alors qu’ils avaient adoré le premier, le Ghosn de la fin des années 1990, avec sa veste d'usine, ses costumes mal ajustés et ses lunettes geek. Un Ghosn qui parlait au personnel, aux fournisseurs, aux concessionnaires, dont le style de direction était ouvert et transparent, que l’on surnommait « Seven-Eleven », parce qu’il travaillait de l’aube à la nuit. Un Ghosn visitant constamment le gemba*, qui parlait aux employés, les écoutaient et leur faisait croire qu’ils pouvaient réaliser l’impossible. 

Puis le second Ghosn est arrivé en 2005, lorsqu’il a été nommé PDG de Renault. Le nouveau défi de Ghosn consistait désormais, non plus à redresser Nissan, c’était fait, mais à maintenir l’équilibre entre une entreprise française largement contrôlée par l’État et une entreprise japonaise qui était redevenue, grâce à lui, plus forte que Renault. 

Forcément, il passait moins de temps au Japon qu’auparavant et il était moins en contact avec les échelons inférieurs des deux entreprises. À la fin, il jouait quatre rôles à la fois : président de Nissan et Mitsubishi, PDG de Renault et chef de l’Alliance. Une mission impossible ? 

Autour de l’Alliance, il lui fallait continuer à faire monter tout le monde vers le haut afin, croyait-il, de faire taire les divergences, d’où son obsession de constituer le plus grand constructeur automobile du monde. Le voici donc, en 2015, qui annonce au siège de Nissan à Yokohama, l’achat par Nissan d’une participation de 34% dans Mitsubishi Motor, à un très bon prix. Les trois constructeurs automobiles ensemble, Nissan, Renault et Mitsubishi, entraient dans le club restreint des constructeurs qui produisent dix millions de véhicules par an, comme Volkswagen et Toyota. Puis, en 2018, Ghosn a presque atteint son but lorsque l’Alliance a dépassé Toyota et talonné Volkswagen. 

Mais il voulait aller encore plus loin avec un accord avec Fiat Chrysler, ce qui aurait fait de cette super Alliance de loin le premier constructeur mondial. Il se serait ensuite retiré à 62 ans, se contentant de jouer le rôle de superviseur de l’ensemble.  

Au lieu de cette position rêvée, la prison l’attendait le 19 novembre 2018. Il savait ce que l’on pensait de lui, mais il n’en avait pas anticipé les conséquences, parce qu’il se croyait protégé par ses succès et une équipe solide qui l’entourait. Mais certains, très proches de lui parfois, le voyaient comme un tyran, d'autres comme un homme cupide, d’autres comme un dirigeant qui poussait les intérêts de la France au détriment du Japon. 

On ricanait de ses costumes Louis Vuitton de plus en plus impeccables avec le temps. Ses visites à l'étranger prenaient des allures de chef d’État, avec des équipes qui passaient des semaines à planifier son horaire et des assistants personnels sautant des véhicules devant lui pour alerter de l’arrivée du « président ».

 

Naturellement, personne n’osait le critiquer à l’intérieur de Nissan comme de Renault.

 

* Gemba ou Genba, là où se trouve la réalité, là où la valeur ajoutée est créée, là où apparaissent les problèmes, là où le client obtient sa satisfaction. 

 

À SUIVRE

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