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Le blog d'André Boyer

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CARLOS GHOSN, LE GÊNEUR

6 Février 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

CARLOS GHOSN, LE GÊNEUR

 

Au sommet du pouvoir et de la gloire en 2005, que fait Carlos Ghosn ? Il continue ce qu’il sait faire, un plan de relance. 

 

C’est ce qu’il fait aussitôt, en 2005, avec pour objectif de doubler la marge opérationnelle de Renault. Il implique chaque salarié pour lequel on mesure le niveau de performance à atteindre. En même temps, on ne se refait pas, il prévoit un programme de réduction des coûts et un plan d’optimisation des investissements s’appuyant sur les synergies entre Renault et Nissan. 

Mais cette fois-ci, le plan marche moins bien. Les objectifs ne sont pas tous atteints chez Renault, alors que les résultats de Nissan restent d'un très bon niveau. 

Puis en 2008, Ghosn supprime six mille postes de travail dont quatre mille huit cents en France et, malgré ces coupes, le résultat est tout de même en baisse de 78 % par rapport à l'année précédente. Ghosn ne se décourage pas. Il annonce un nouveau plan 2010-2016 et ça marche. Les résultats financiers sont atteints, avec un chiffre d’affaires et une marge opérationnelle tous deux records. Un plan analogue pour Nissan marche aussi.   

Visant la première place mondiale des constructeurs, à moins que ce ne soit la plus forte rentabilité ou la plus rapide évolution vers les véhicules électriques, Ghosn s’attache sans relâche à faire progresser l’alliance Renault Nissan. Mais s’il pousse en avant Dacia, s’il s’allie en 2010 avec Daimler par une participation croisée et des projets communs, s’il s’adjoint le groupe russe AvtoVaz, constructeur de la Lada dont il devient président du Conseil d’Administration en 2013, s’il prend par l’intermédiaire de Nissan le contrôle du groupe Mitsubishi Motors dont il devient président de son conseil d’administration en octobre 2016, il avance à marches forcées sur un terrain de plus en plus miné par ses opposants.  

À l’origine de ses ennuis, on trouve la bizarre affaire d’espionnage chinois sur le projet de voiture électrique de Renault. En janvier 2011, Ghosn affirme en direct sur TF1 que « si on n'avait pas de certitudes, nous n'en serions pas là » et que les preuves sont «multiples », avant de se rétracter et de présenter ses excuses deux mois plus tard aux trois employés injustement soupçonnés. À la suite de cette affaire, il lui faut sacrifier son bras droit, Patrice Pelata, fortement impliqué dans ces fausses accusations, pour se protéger et pour protéger Renault. 

Or, si Patrice Pelata est un de ses camarades de promotion de Polytechnique, il est aussi un proche d’Alexis Kohler, l’actuel Secrétaire Général de l’Elysée et à l’époque administrateur de Renault au titre de l’Agence des participations de l’Etat. On les verra tous deux s’opposer à Ghosn en 2018.  

Ensuite, une crise majeure survient en 2015, alors qu’Emmanuel Macron est ministre de l’Économie de François Hollande, avec Alexis Kohler comme chef de cabinet. Par surprise, sans en avoir averti ni Ghosn, ni Nissan, ni les autres actionnaires, Macron fait racheter par l’État 14 millions d’actions de Renault pour plus d’un milliard d’Euros, faisant passer sa participation de 15,01% à 19,74% et, en même temps (sic), afin de pouvoir imposer des droits de vote doubles pour les actions détenues par l’État. Sans doute Macron visait-il à  contrôler ou  même à écarter Ghosn. 

Mais l’initiative du Ministre provoque une levée de boucliers, non seulement de Ghosn, mais aussi de l’ensemble des partenaires de Renault, à commencer par Nissan. Il fait alors machine arrière, par le biais de négociations directes avec Nissan, négociations dont il écarte Ghosn. 

Il faut le souligner, c’est un fait extraordinaire et un remarquable acte de défiance envers son patron, que l’État et Nissan, les deux principaux actionnaires de Renault négocient par-dessus la tête du double PDG de Nissan et de Renault !  Sans doute dès ce moment, Carlos Ghosn a dû regretter d’avoir refusé le poste de PDG de General Motors offert par Obama en 2009…

Parmi les négociateurs, on trouve Philippe Lagayette (X, ENA) qui sera chargé provisoirement de diriger le Conseil d’administration de Renault après l’arrestation de Ghosn et qui recommandera à l’entreprise de porter plainte contre lui en juin 2019. 

Ces négociations bipartites entre l’État et Nissan aboutissent, le 14 novembre 2015, à un nouveau contrat entre Renault et Nissan, selon lequel Renault s’engage à ne jamais s’opposer au Conseil d’Administration de Renault. Discrètement, en novembre 2017, l’État revendra les 4,73% d’actions achetées de manière controversée en 2015, en prétendant qu’il avait fait cet aller-retour sur les actions Renault juste pour gagner de l’argent sur les plus-values, cinquante-cinq millions en l’occurrence, ce qui n’était pas grand-chose compte tenu du montant des capitaux immobilisés.

Puis, en février 2018, neuf mois avant l’arrestation de Ghosn, le Ministère des Finances obtiendra la nomination de Thierry Bolloré, un ami, comme Directeur Général Adjoint de Renault : tout en renouvelant le mandat de Carlos Ghosn, Thierry Bolloré était officiellement désigné comme son successeur. 

Sur cette succession, Ghosn n’était pas partie prenante, le pouvoir des horloges lui échappait alors qu’il est en pleine gloire et qu’il continuait à avancer à pleine vitesse. À l’orée de sa chute, l’Alliance Renault Nissan réunissait dix marques, 122 usines à travers le monde et près de cinq cent mille employés. Renault affichait un bénéfice record de 5,3 milliards, en hausse de 50%. Un succès planétaire.  

 

Mais la Roche Tarpéienne est, comme toujours, proche du Capitole. Ghosn ne peut ou ne veut rien voir. Il se croit protégé par son prodigieux succès industriel, il se concentre sur l’automobile, il vise à construire un empire industriel encore plus gros et plus fort, tandis que ses ennemis creusent des mines sous ses pas. Inconscient sinon insouciant, il vole de site Renault en site Nissan, prend l’avion pour Tokyo comme il l’a déjà fait cent fois, préoccupé de mille choses, sauf de sa toute proche arrestation…

 

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CARLOS GHOSN, LE SAUVEUR

1 Février 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

CARLOS GHOSN, LE SAUVEUR

Depuis son embauche chez Michelin en 1978, Carlos Ghosn a été successivement le sauveur d’immenses entreprises en difficulté, le gêneur dont il conviendrait de se débarrasser, l'empereur que personne n'ose critiquer et le paria qui refuse de disparaître. 

 

« Ghosn » en arabe signifie branche, une branche maronite qui est partie du Mont Liban dans les années 1900 pour s’établir au Brésil, avec le grand-père de Carlos, Bichara Ghosn, qui parviendra à s’enrichir dans le commerce du caoutchouc. La génération suivante a une destinée plus sombre. Le père de Carlos, agent de change, soupçonné de trafic de diamant, condamné à mort en 1962 au Liban pour assassinat, est, semble t-il, libéré dans des circonstances floues au cours des années 1970. 

Auparavant, Carlos est né à Porto Velho le 9 mars 1954, mais il tombe malade à 2 ans, contraignant sa mère à déménager avec lui à Rio de Janeiro, puis à Beyrouth. Au Liban, il est scolarisé jusqu’au Baccalauréat au collège jésuite de Notre-Dame de Jamhour. Puis il rejoint Paris autour de ses 18 ans, s’inscrit au collège Stanislas où il prépare le concours de l’École Polytechnique qu’il intègre brillamment en 1974 avant de rejoindre l’École des Mines de Paris en 1977. 

Carlos Ghosn est donc clairement le produit de la formation de l’élite technique, industrielle et managériale française. Par la suite, il ne travaillera que dans deux des plus grandes entreprises françaises et refusera les postes qu’on lui propose à l’étranger. Il est donc beaucoup plus français que libanais ou à fortiori que brésilien. 

En 1978, il est donc embauché par Michelin où il restera durant dix-huit ans, gravissant les échelons de directeur d’usine, de directeur de recherche et de responsable des opérations Michelin en Amérique du Sud. De retour au Brésil, il réduit les effectifs des usines Michelin du pays, mais il met surtout en place des équipes transversales pluriculturelles, préfigurant ainsi les bases de son style de gestion multiculturel, l'ensemble  de ses recettes permettant à Michelin de retrouver rapidement une organisation rentable.

En 1989,  Ghosn est nommé président et responsable des opérations de Michelin en Amérique du Nord où il organise l'absorption d'Uniroyal Goodrich par Michelin et le retour à la compétitivité du groupe français, très endetté par cette opération de fusion. Ghosn procéde à une réduction sévère des effectifs, mais grâce cette restructuration, il contribue à faire de Michelin le plus grand manufacturier de pneus du monde. 

En 1996, Ghosn intègre Renault en tant que directeur général adjoint. Il joue alors un rôle clé dans le redressement économique du groupe, qui perdait des parts de marché et accusait un déficit  de 6 milliards de francs en 1993. Pour cela, il met en place un programme draconien de réduction des coûts, une augmentation de la gamme des véhicules offerts et prend des mesures d’adaptation des effectifs qui permettent à Renault d'annoncer, début 1998, deux ans après l’arrivée de Ghosn, un bénéfice de 5,7 milliards de francs. 

Puis, à partir de mars 1999, Carlos Ghosn se consacre à la prise de participation de Renault dans Nissan (36,8 %) qui donne naissance à l'Alliance Renault Nissan. Tout en gardant son poste au sein de Renault, il rejoint Nissan en tant que chef des opérations en juin 1999, avant d’être nommé au poste de président (2000) puis de PDG (2001).

Nissan Motors est alors littéralement au bord de la faillite avec une dette de plus de vingt milliards de dollars et d’importantes pertes de parts de marché ; aussi, les investisseurs sont-ils fort sceptiques quant aux possibilités de son redressement, d’autant plus que les tentatives de rapprochement de Nissan avec Ford et Daimler Chrysler ont échoué. 

Ghosn annonce son plan de redressement de Nissan en octobre 1999. Il vise un retour à la rentabilité dès l'année fiscale 2000, ainsi qu'une marge opérationnelle de plus de 4,5 % du chiffre d'affaires et la réduction de la dette courante de 50 % dès la fin de l'année fiscale 2002. Il s'engage même à démissionner si ces objectifs ne sont pas atteints.

Pour réaliser ce plan, Ghosn prend des mesures révolutionnaires dans le monde de l'entreprise japonaise: il exige l'implication des employés à tous les niveaux, en les plaçant dans des groupes de travail chargés de trouver des solutions en interne en un temps record, trois mois. En outre, le plan met fin aux postes à vie et met en place une politique de la performance. 

Le plan de Ghosn prévoit aussi une réduction des effectifs de 21000 postes de travail, la plupart situés au Japon, la fermeture de cinq usines japonaises et la cession d’actifs importants, tels que la division aérospatiale de Nissan. 

Enfin, pour réduire les coûts, il rationalise les réseaux des équipementiers en mettant fin au système traditionnel de partenariats croisés entre constructeur et équipementiers, le keiretsu

Le plan de redressement imposé par Ghosn réussit malgré une conjoncture internationale défavorable. Il sera même suivi d’un deuxième plan triennal qui réussira au-delà des prévisions, faisant de Nissan un des groupes automobile les plus rentables du monde.

 

Du fait de ces résultats remarquables, voire extraordinaires, Carlos Ghosn a été nommé PDG de Nissan en 2001, puis de Renault en 2005, après le départ de Louis Schweitzer.  

 

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PARTIE D'ÉCHECS AU MOYEN-ORIENT

27 Septembre 2019 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

PARTIE D'ÉCHECS AU MOYEN-ORIENT

On ne sait pas très bien si le jeu d’échecs a été vraiment inventé par les Perses, mais ils savent apparemment mieux y jouer que les Américains, qui paraissent préférer le poker.

 

La partie d’échecs a commencé par un premier coup amplement annoncé par Donald Trump, lorsqu’il a dénoncé le 8 mai 2018 l’accord de Vienne (PAGC) signé par son prédécesseur avec l’Iran, la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Russie et la Chine. 

La stratégie de Trump était simple, écraser l’adversaire sous les coups financiers, « les sanctions », en supprimant toutes ses recettes pétrolières. D’après Trump, le match s’arrêterait lorsque l’Iran demanderait grâce, ce qui d’après lui ne saurait tarder. Il pourrait alors dicter ses conditions et apparaître comme le vrai défenseur des intérêts des Etats-Unis, contrairement à ce pleutre d’Obama.  

Mais l’Iran prit tout son temps pour jouer à son tour. Il respecta le traité pendant un an et fit semblant de croire que les Européens allaient  compenser les pertes que voulaient lui infliger les Américains. Cette posture lui permit de mettre les bonnes volontés de son côté et de préparer soigneusement le terrain, qui contrairement à ce que croyaient les États-Unis, n’était pas uniquement financier mais aussi politique, militaire, culturel et historique. Il renforça ses positions en Syrie et au Liban avec le Hezbollah, en Irak avec les milices chiites et au Yémen avec les Houthis.   

Puis il joua à son tour : d’une part, il annonça qu’il allait cesser progressivement de respecter le PAGC pour mettre les Européens et par ricochet Trump sous pression ; d’autre part, il commença à planter des banderilles dans le dos des États-Unis avec la destruction, le 20 juin 2019, d’un gros drone américain, un RQ4 Global Hawk.

L’Iran entendit bien Trump l’accuser d’avoir commis « une énorme erreur » mais, à part cela, il ne se passa rien. Trump refusait de risquer sa réélection en prenant l’initiative de la confrontation, d’autant plus que toute sa politique au Moyen Orient tendait à refuser les conflits armés. Il laissa jouer ses conseillers avec la saisie d’un pétrolier iranien mais lui et les Anglais comprirent vite que les Iraniens savaient répondre coup pour coup : un pétrolier contre un pétrolier, un pion contre un pion. Il essaya alors de monter une coalition, mais il n’y parvint pas. Il prétendit aussi accroître encore les « sanctions » et il le prétend encore, mais chacun sait qu’il ne fait plus qu’empiler des mesures devenues inopérantes. Bullshit. 

De fait, il ne savait plus quoi faire, au point qu’il lui fallut même subir la bonne volonté envahissante de son « ami » Macron qui eut le culot de faire venir le Ministre des Affaires Étrangères d’Iran, Mohamad Javad Zarif, à Biarritz lors du G7, le 25 août. Il clôtura cette séquence en virant Bolton le 9 septembre, afin que chacun comprenne bien, Iran en tête, que la guerre ne faisait pas partie de ses options, même s’il prétendait que c’était pour lui « la solution de facilité ».  

Il ne peut plus le prétendre aujourd’hui, car, alors qu’il se trouvait bizarrement réduit, lui le chef de l’État le plus puissant du monde, à attendre que l’Iran, théoriquement à genoux, veuille bien négocier, le ciel lui est tombé sur la tête. En effet,  le 14 septembre, à l’aide de missiles de croisière et de drones, les Iraniens, sous couvert des Houthis, ont transpercé la défense anti-aérienne du royaume saoudien, pourtant assurée par une multitude de satellites espions et un nombre considérable de Patriots, ce qui a réduit provisoirement de moitié la production de pétrole brut saoudien.

Il reste que l’évènement majeur n’est pas économique mais stratégique. Il s’agit d’un changement complet dans l’équilibre des forces en présence. Le fait que l’Iran, avec des ressources limitées et sous le coup de sanctions, soit parvenu à infliger des dommages écrasants à une Arabie Saoudite théoriquement beaucoup mieux armée et censée être défendue par les États-Unis, change totalement la donne. 

Ces deux pays hésitent à riposter parce qu’ils savent aujourd’hui, contrairement à ce qu’ils auraient pu croire il y a un an, qu’une contre-attaque de l’Iran ne serait pas une partie de plaisir. Les installations de production pétrolière et les usines de dessalement qui fournissent une grande partie de l’eau douce à l’Arabie saoudite fournissent d’excellentes cibles pour les drones et les petits missiles que possède l’Iran en quantité. 

Anthony Cordesman, expert militaire au Centre d’études stratégiques et internationales de Washington, résume de la sorte l’importance de ce changement : « Les frappes contre l’Arabie saoudite constituent un avertissement clair que l’ère américaine de suprématie aérienne dans le Golfe et son quasi-monopole sur la capacité de frappe de précision sont terminés». En effet, le coût et la simplicité de ses drones et de ses missiles font que l’Iran, directement ou par l’intermédiaire des Houthis ou du Hezbollah, est capable d’en produire assez pour venir à bout de n’importe quel système de défense anti-aérienne.

La partie d’échecs touche donc à sa fin. Les Iraniens font désormais monter les enchères en demandant comme préalable à toute négociation la levée des sanctions. La vulnérabilité de l’Arabie Saoudite et d’Israël en font des otages entre les mains de l’Iran. En outre, les enjeux sont devenus tout à coup énormes : on attendait l’effondrement de l’économie iranienne et la chute du régime des ayatollahs et voilà qu’il est question de la perte de la crédibilité militaire des États-Unis, de la survie du régime saoudien, de la neutralisation d’Israël et du maintien de la production pétrolière dans le Golfe, car Trump et les drones, chacun pour leur part, ont rendu à l’Iran sa liberté.

 

Aussi est-il difficile de trouver un fiasco plus spectaculaire, en matière de politique étrangère, que celui de « pression maximale » décidée par l’administration Trump contre l’Iranpuisqu’en quelques mois, cette politique s’est totalement retournée contre les États-Unis et leurs alliés du Moyen Orient*.

 

Désormais, le temps leur est compté : si l’Arabie Saoudite s’effondre, ils n’auront plus qu’à plier bagage, comme à Saigon…

 

*Lire « Dans le Golfe, Trump piège Trump », Le Monde du 27 septembre 2019. 

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SOMEWHERE CONTRE ANYWHERE

16 Septembre 2019 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

SOMEWHERE CONTRE ANYWHERE

Dans un livre publié le 28 septembre 2017, "The Road to Somewhere: The New Tribes Shaping British Politics"*, David Goodhard met en exergue le conflit entre ceux qui habitent quelque part et ceux qui habitent n’importe où.

 

David Goodhart avance en effet que la principale ligne de fracture, en Grande-Bretagne et ailleurs, sépare désormais ceux qui viennent de quelque part, enracinés dans un lieu ou une communauté spécifique, généralement une petite ville ou une région rurale, socialement conservateurs, souvent moins éduqués, et ceux qui pourraient habiter n'importe où, sans attaches, souvent urbains, socialement libéraux et disposant d’une formation universitaire. 

Il cite des éléments de sondage qui montrent que les Somewhere représentent environ la moitié de la population britannique, les Anywhere en totalisant pour leur part entre 20% à 25% et le reste étant composé de personnes qui se situent entre les deux.  

Pour Goodhart, le groupe des Somewhere se caractérise par un malaise avec le monde moderne, un sentiment nostalgique selon lequel «le changement est une perte» et la ferme conviction que le rôle des dirigeants britanniques est de défendre les intérêts des Britanniques avant tout. 

Les Anywhere sont quant à eux exempts de nostalgie, ont une attitude méritocratique, égalitaire à l'égard de la race, de la sexualité et du genre, sont peu attachés «aux identités de groupe plus larges, y compris les identités nationales, car ils valorisent l'autonomie et la réalisation de soi avant la stabilité, la communauté et la tradition ».

Sans surprise, la fracture entre les Somewhere et les Anywhere correspond parfaitement à celle qui scinde les partisans et les adversaires de la sortie de l’UE. Ainsi, on peut observer dans le tableau ci-dessous l’écart remarquable qui sépare les partisans du REMAIN dans l’UE et les partisans du LEAVE :

 

Par exemple, être partisan du multiculturalisme a aidé à « bien voter » pour 71% des partisans du REMAIN, mais pour seulement 29% des partisans du LEAVE. On note que les deux groupes, REMAIN et LEAVE diffèrent fortement d’opinion sur le multiculturalisme, le libéralisme sociétal, le féminisme, l’écologie, la globalisation et l’immigration. Seules leurs opinions sur le capitalisme et, dans une certaine mesure, sur Internet, les rapprochent. 

Goodhart, lui-même issu de la haute société britannique, explique cette franche séparation d’opinion entre les deux groupes par l’excès d'un double libéralisme, économique et sociétal, à son apogée selon lui durant les treize années de règne du New Labour, de 1997 à 2010. L’ouverture vers la mondialisation a permis de sortir une partie de la planète de la pauvreté, en contrepartie de quoi les classes moyennes et populaires des pays développés ont eu le sentiment d’avoir été lésées :  l'ouvrier plombé par la concurrence polonaise est au Brexit ce que le col bleu du Michigan pénalisé par la concurrence chinoise est à la victoire de Trump…

En outre, il reproche aux travaillistes de ne se préoccuper que des réformes sociétales : « Les comptes Twitter des activistes du Labour parlent davantage de culture du viol et de harcèlement à l'école que d'inégalités économiques.» et il suggère aux Anywhere de comprendre que les Somewhere «ne choisissent pas la fermeture contre l'ouverture, mais veulent une forme d'ouverture qui ne les désavantage pas». 

En effet, dès le début du processus de globalisation, il était aisé de prévoir que ce processus ne serait pas gagnant-gagnant et que les perdants chercheraient à freiner ou même à inverser le processus, avant de négocier des compensations. 

Nous en sommes rendus à ce stade, avec de nouvelles fractures entre les groupes sociaux en Europe et en Amérique du Nord, des fractures qui sont utilisées par des dirigeants et des partis politiques pour prendre le pouvoir. 

 

Sachant que les Somewhere sont plus nombreux que les Anywhere, il est facile de prévoir à qui le pouvoir devrait probablement échoir dans les temps à venir, même si l’affaiblissement du mouvement des Gilets Jaunes, comme les défaites parlementaires provisoires de Boris Johnson et de Matteo Salvini, peuvent laisser croire aux Anywhere que le danger est derrière eux.

 

*Le livre est désormais traduit en français et paraitra sous le titre Les deux clans, le 13 novembre 2019

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CONTRÔLER LES CHINOIS, VASTE PROGRAMME

25 Juillet 2019 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

CONTRÔLER LES CHINOIS, VASTE PROGRAMME

Le peuple chinois est actuellement dirigé par Xi Jinping, un dirigeant qui est fermement opposé aux Droits de l’Homme en tant que valeur universelle et plus concrètement au modèle démocratique occidental.

 

Dans cette logique, il est compréhensible que Xi Ping ait fait abolir la limitation à deux quinquennats qui était imposée jusqu’alors aux Présidents de la République Populaire de Chine, ce qui lui permet de rester Président aussi longtemps qu’il aura la confiance du PCC. 

Mais la Chine reste un pays structurellement instable. Le pacte actuel repose sur une hyper croissance économique, qui, par définition, ne peut pas durer. En dehors de quelques centaines de milliardaires et de quelques dizaines de millions de riches, les bonnes relations entre trois classes sociales chinoises sont fortement liées au taux de croissance : la classe moyenne urbaine qui rassemble 150 à 400 millions de Chinois, les migrants ruraux, 280 millions de personnes qui subissent un apartheid social et 600 millions de paysans qui s’efforcent de survivre dans les campagnes. 

Les tensions qui en résultent s’expriment sur la blogosphère, par conséquent surveillée de près par le pouvoir. C’est pourquoi le China Wide Web a été construit comme un intranet, ce qui lui permet de s’isoler du reste du monde ou de couper l’accès à une partie du territoire en cas de problèmes. De nombreux sites occidentaux ont été ainsi rendus inaccessibles, comme Facebook ou Google. Quant aux internautes chinois récalcitrants, ils sont repérés par des délateurs qui y sont fortement incités par des primes importantes. 

Le choix du libéralisme économique est au cœur des problèmes de contrôle de la société chinoise par le pouvoir. Ce libéralisme économique a donné des espaces d’action à la classe moyenne, comme la possibilité de créer son entreprise, de choisir son emploi, d’étudier et de faire des affaires ou du tourisme à l’étranger. 

C’est une grande différence avec le hukou, ce document d’enregistrement qui liait chaque chinois à une unité de travail et qui lui permettait de recevoir un logement, d'avoir accès aux soins de santé et à l’école. Mais le hukou est aujourd’hui en voie de disparition et les agents chargés de l'encadrer sont de moins en moins efficaces. Il faut donc trouver des solutions de remplacement pour surveiller la population, à l’aide des nouvelles technologies. 

Les autorités chinoises s’y emploient activement. Il paraît que l’on trouve désormais 270 millions de caméras en Chine, soit une pour cinq habitants, situées plus particulièrement dans les gares, les aéroports, les transports en commun, les rues, les parcs, les universités, les hôpitaux, mais aussi dans toutes les entreprises. Les projets Skynet et Sharp Eyes, initiés par le Ministère de la Sécurité Publique, ont respectivement pour objectif de reconnaître n’importe qui, n’importe où en Chine, et d’utiliser les objets connectés, comme les smartphones ou les télévisions, pour observer les habitants, chinois ou étrangers. Des centaines de start-ups développent toutes sortes d’objets connectés qui sont autant de capteurs de données personnelles permettant de contrôler la société. Aujourd’hui, quatre cent millions de personnes, un tiers de la population, sont déjà répertoriées dans des banques de données qui permettent de les identifier en trois secondes à l’aide des caméras. 

Les initiatives se multiplient pour développer la surveillance des habitants: dans cinq provinces, la police utilise des drones camouflés en oiseaux pour suivre des suspects ; une entreprise de nettoyage de Nankin suit en temps réel les déplacements de ses employés grâce à des traceurs GPS ; les ouvriers de la manufacture Chongheng Electric de Hangzhou revêtent pour travailler un corset et un casque qui captent les ondes de leur cerveau et leur corps, afin de connaitre leurs émotions; une application de WeChat sait géolocaliser les personnes endettées qui sont signalées dans votre smartphone qui se met à clignoter, avec le nom et le numéro de carte d’identité de la personne endettée dès que la personne endettée s’approche de vous. 

Le pouvoir chinois cherche ainsi, par tous les moyens techniques dont il dispose, à organiser un système de contrôle social adapté aux évolutions rapides qui caractérisent le pays. L’idée de doter chaque personne ou entreprise présentes en Chine, quelle que soit leur nationalité, d’un crédit social est l’une des pierres angulaires de ce projet de contrôle. 

Depuis 2014, soixante-dix projets pilotes ont été lancés jusqu'à ce que soit retenu le modèle de la ville de Rongcheng, qui devrait être généralisé très prochainement, à partir de janvier 2020. Chacun se verra doté de bonus et de malus en fonction de critères définis au niveau local et national. Pour rendre effectif le crédit social universel, au niveau de la Chine, tous les acteurs du numérique, depuis les plateformes de commerce en ligne jusqu’aux réseaux sociaux, ont l’obligation de transférer aux agences étatiques les métadonnées qu'ils ont accumulées. Le Ministère de la Sécurité Publique y ajoute les données biométriques de chaque citoyen chinois. 

La notation n’est pas encore généralisée, mais déjà dans les zones où elle est expérimentée, six millions de personnes se sont retrouvées interdites de prendre l’avion en raison de leurs « méfaits sociaux », et ce n’est évidemment que le début des listes noires que va probablement générer le système des crédits sociaux. 

Avec ce crédit social, on peut dénoncer l’apparition d’un monstrueux Big Brother, mais le pays a toujours eu une tradition de contrôle social étroit, comme en témoigne le hukou, qui est un système bien plus contraignant que le crédit social. 

En France, ce système est inimaginable, pour le moment. Encore que l'on a mis en place depuis plusieurs années, à l'aide du couple radar-ordinateur, un système qui aboutit à priver de permis de conduire cent mille personnes tous les ans, un système qui pourrait être appliqué à d'autres dérives que la conduite automobile, à partir des données accumulées de toutes parts.  

 

Je n’ose imaginer quels moyens mettrait en oeuvre la République Française, si elle devait gérer un milliard trois cent millions d'habitants...

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LA GUERRE ENTRE L'IRAN ET LES ÉTATS-UNIS?

5 Juillet 2019 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

LA GUERRE ENTRE L'IRAN ET LES ÉTATS-UNIS?

Ce billet ne va pas vous apprendre que, depuis plus d’un siècle, la dispute des champs pétroliers est une source majeure de conflits. En revanche, vous devez être conscient qu’un changement majeur vient de se produire avec l’irruption du pétrole de schiste sur le marché. 

 

En effet, avec le pétrole de schiste, les États-Unis sont devenus les premiers producteurs de pétrole devant la Russie et l’Arabie Saoudite. La disparition de producteurs pétroliers, comme, au hasard, le Venezuela, l’Iran ou la Lybie, n’a plus pour effet de priver les États-Unis de pétrole, mais de faire monter les prix, ce qui permettrait de renflouer une industrie du pétrole et du gaz de schiste américaine passablement endettée.

Dans un tel contexte, une guerre avec l’Iran aurait l’avantage, pour les États-Unis, de faire disparaitre pour un certain temps les exportations iraniennes de pétrole. 

Pour le moment, vivement encouragés par l’Arabie saoudite et Israël, l’administration Trump se « contente » d’étouffer économiquement l’Iran. Mike Pompeo, le Secrétaire d'État et John Bolton, le conseiller à la sécurité nationale, adressent des ultimata à l’Iran avec pour objectif d’en faire un paria économique, à l’aide des sanctions qu'ils lui assènent avec prodigalité. Officiellement, leur objectif est d’obtenir un changement de régime, provoqué par la révolte de la population face aux difficultés économiques que l’administration étasunienne provoque. 

Il s’agit évidemment d’un objectif stratégique illusoire, qui n’a jamais fonctionné nulle part et en aucun temps. Au contraire, la politique agressive de l'administration Trump renforce les conservateurs iraniens.  L’on évoque même la possibilité d'une présidence militaire à l'issue du mandat de Rouhani. Les Iraniens considèrent d’ailleurs que les Américains et leurs alliés israéliens et saoudiens ont un problème, non pas avec le régime, mais avec l'Iran lui-même, qu’ils refusent d’accepter en tant que puissance régionale. Or le patriotisme iranien est très ancien et très fort, ce qui fait que face à ces menaces, les élites se rassemblent autour du régime. 

Un objectif stratégique illusoire n’est en général qu’un paravent pour mener une politique inavouable. Par conséquent, on peut se demander si les États-Unis ne souhaitent pas faire la guerre à l’Iran pour le mettre au pas. D’autant plus que, contrairement au dossier nord-coréen où la Corée du Sud pousse à la modération, les principaux alliés de Washington au Moyen Orient, l’Arabie Saoudite et Israël, considèrent le régime iranien comme un ennemi avec lequel toute négociation serait impossible. D’ailleurs, ces deux pays sont déjà indirectement en guerre avec l’Iran, au Yémen pour l’Arabie Saoudite et en Syrie pour Israël. 

Pour les États-Unis, l’avantage immédiat de la guerre serait, on l’a vu, d’obtenir la disparition provisoire des exportations de pétrole iranien. En outre, l’avantage pour l’Arabie Saoudite et Israël consisterait à affaiblir pour un temps assez long l’influence iranienne sur la région. 

Cependant ces ardeurs belliqueuses sont bridées par les risques d’une telle opération. Le coût militaire serait considérable pour les États-Unis et l’occupation de l’Iran impossible. L’Iran, c’est en effet un pays de 1 648 000 km2, trois fois la superficie de la France, peuplé de 82 millions d’habitants !

Il faudrait donc, du point de vue des États-Unis, se contenter d’une guerre limitée. 

Mais encore faudrait-il que les Iraniens s’y rallient ! 

Or l'Iran se prépare à une guerre asymétrique avec les États-Unis. Il n'a pas investi dans une armée conventionnelle, comme l’avait fait l’Irak, puisque son budget militaire est deux fois plus faible que celui des Émirats Arabes Unis. Il n’a d’ailleurs pas accès aux armes les plus sophistiquées et manque de toutes façons de moyens financiers pour se les procurer.  Il a donc choisi de se concentrer sur la production de missiles balistiques, qui, à défaut d'une aviation assez puissante, permettent de cibler une concentration de forces militaires ou des infrastructures régionales, en réponse à une attaque conventionnelle. 

On aurait tort de penser que la supériorité militaire américaine pourrait permettre d'annuler les avantages asymétriques de l'Iran : lors d’une simulation de guerre intitulée Millenium Challenge organisée par le Pentagone pour évaluer comment la marine américaine résisterait à une attaque iranienne, le résultat a été sans appel : seize bateaux coulés, dont un porte-avions, ce qui a entrainé l’effarement de l’état-major de la Marine US et la suspension de l’exercice. 

Le général de brigade Hossein Salami, le numéro deux des Pasdarans, a bien résumé l'approche militaire iranienne actuelle : défensive au niveau de la stratégie d'ensemble mais offensive à partir du moment où un ennemi commencerait une guerre contre l'Iran. L'assaillant peut s'attendre à être confronté à une guerre asymétrique au Moyen-Orient, qui serait pour le coup fortement déstabilisé: l’aide au Hezbollah au Liban serait accrue afin qu’il puisse attaquer Israël, des actions seraient menées contre les intérêts américains en Syrie et en Irak et le renforcement de l'aide aux Houthis au Yémen viserait à mettre les Saoudiens en difficulté.

En résumé, la montée aux extrêmes apparait trop coûteuse, compte tenu des avantages douteux qu’en retireraient aussi bien les États-Unis que l’Arabie Saoudite ou Israël. 

C’est donc le statu quo que visent les États-Unis, avec l’étranglement durable de l’Iran, aux plans économique, militaire et stratégique.

C’est d’ailleurs la solution qu’ils ont choisi dans leur différend avec Cuba et la Corée du Nord, deux pays qu’ils étranglent depuis des dizaines d'années avec la meilleure conscience du monde.

Cependant, c’est compter sans la liberté stratégique de l’Iran, qui est sans commune mesure avec celle de Cuba ou de la Corée du Nord. L'Iran peut considérer que les États-Unis lui font d’ores et déjà la guerre, au travers des sanctions et que, l’Europe comme le reste du monde ne lui apportant pas de soutiens suffisants, il lui faut se défendre. 

Contrairement à ce que déclarent la plupart des analystes, il faut plutôt craindre une guerre de l'Iran contre les États-Unis qu'une guerre des États-Unis contre l'Iran. On devra alors compter avec une guerre de basse ou moyenne intensité dans tout le Moyen Orient, qui empêchera tout statu quo favorable aux États-Unis ou à leurs alliés, et qui ne pourra pas être résolue par la menace, ou pire, l’emploi de l’arme atomique, puisque l’Iran n’en possède pas.  

 

Les apprentis sorciers sont souvent pris à leurs propres maléfices… 

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L'AFFAIRE PIERUCCI ET LA VENTE D'ALSTOM À GE

16 Juin 2019 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

FREDERIC PIERUCCI, LE CADRE PIÉGÉ

FREDERIC PIERUCCI, LE CADRE PIÉGÉ

 

En avril 2013, arrivant d’Asie Frédéric Pierucci, directeur monde de la division chaudière d’Alstom, est arrêté à la sortie de son avion à l’aéroport JFK de New York. 

 

Il se retrouve à Wyatt Detention Facility, passant des hôtels quatre étoiles à une prison de haute sécurité, avec les chaînes aux chevilles et aux poignets,  dans la promiscuité avec des barons de la drogue et les truands de la finance, avec des soins de santé défaillants, des avocats qui jouent contre lui du fait du lâchage de son entreprise et bien sûr, la séparation avec sa femme et ses quatre enfants, qui luttent depuis Singapour pour l’aider à sortir  de ce piège.  

J’ai déjà décrit une situation analogue au sujet de mon beau-frère, piégé d’une manière analogue par la « Justice » américaine en 2007-2008,  dans trois articles intitulés « Le gibier », « le convict » et « l’exfiltré » écrits en octobre 2013.

Il s’agit d’une tactique d’intimidation courante des autorités américaines vis-à-vis des individus, des entreprises et des États étrangers, aujourd’hui popularisée par le Président Donald Trump qui, chaque semaine, menace l’un ou l’autre de ses interlocuteurs jusqu’à ce que ce dernier accepte de consentir à passer des accords favorables aux États-Unis.  

Fréderic Pierucci raconte dans son livre, Le piège américain, que son premier interlocuteur, David Novick, procureur fédéral dans le Connecticut, lui propose de « faire des choses pour eux et contre Alstom et sa direction ». Le procureur reconnaissait que Frédéric Pierucci « n’était pas décisionnaire mais était au courant de tout ce qui se passait ». En d’autres termes, un lampiste, qui n’allait pas accepter de payer pour la direction d’Alstom, la vraie fautive. Car ce que voulait le Département de la Justice (DoJ) « c’était de poursuivre la direction générale d’Alstom et notamment son PDG, M. Kron ».

Appliquant les consignes d’Alstom, Pierucci refusa de coopérer dans le sens demandé par le Procureur, tout en étant convaincu qu’en retour, douce illusion, sa direction allait voler à son secours. 

Il décida donc de plaider non coupable et en réponse le procureur sortit le gros bâton. Théoriquement, Pierucci avait bien le droit de plaider non coupable, mais il risquait alors une peine de 125 ans de prison (pourquoi pas mille années?). Quelle était donc l’énorme faute que lui reprochait la justice américaine ? D’avoir été, dix ans auparavant, l’un des treize cadres d’Alstom qui avait donné leur aval, par leur signature au bas d’un document que détenait le DoJ, pour recruter un consultant, en clair un intermédiaire, afin de faciliter une vente d’Alstom en Indonésie, pour un montant de 118 millions de dollars. Or ce consultant avait versé des commissions à des élus indonésiens qui avaient ensuite témoigné devant le DoJ. Cela suffisait pour que l’on puisse accuser Pierucci aux États-Unis d’être l’un des responsables de ce délit commis par des Français aux dépens des Indonésiens, mais payé en dollars, ce qui suffisait pour que le DoJ, avec un cynisme confondant, procède à son arrestation, à peine le pied posé sur le sol américain. 

Au cours de ses différentes auditions, Pierucci comprit que son emprisonnement avait pour but de mettre la pression sur la direction afin qu’elle coopère. Il comprit progressivement qu’Alstom allait plaider coupable et qu’il lui fallait faire de même, ce qui lui permit, après 14 mois de prison et en pleine période de vente d’Alstom, d’être mis en liberté conditionnelle jusqu’à son jugement en 2017. Il fut alors remis en prison pour 12 mois de prison supplémentaires, histoire de montrer que sa condamnation n’avait rien à voir, bien sûr, avec l’achat d’Alstom par GE, qui avait eu lieu entretemps.  

Dans l’affaire Pierucci, tout se passe comme si les Américains avaient monté cette affaire pour faire peur au PDG d’Alstom et l’obliger à vendre l’entreprise à GE. Il existe d’ailleurs un indicateur décisif de la collusion entre le DoJ et GE : alors que les juges exigent normalement le paiement de l’amende dans les dix jours qui suivent la validation de l’accord entre le « criminel » repenti et le DoJ, dans le cas d’Alstom, les juges ont attendu onze mois pour exiger le paiement de l’amende, le temps que les autorités européennes eussent approuvé la vente. Il est fort probable que, si GE n'était pas parvenu à acheter Alstom, les juges auraient fortement accru l’amende et inculpé Patrick Kron. 

Kron avait donc un intérêt personnel à la transaction, puisqu’elle lui a permis d’éviter une inculpation aux États-Unis et de recevoir en outre 6,5 millions d’Euros de bonus pour ses services à la tête d’Alstom. 

Il me semble donc que l’on peut tirer deux leçons de l’achat d’Alstom par GE : 

- Les Etats-Unis, sans qu’il faille distinguer l’administration, la justice et les entreprises puisqu’elles agissent de concert, utilisent avec un mélange spécifique de cynisme et de bonne conscience tous les moyens à leur disposition, et ils sont nombreux et puissants, pour s’emparer des entreprises qu’ils convoitent. 

- La France, en revanche, défend ses intérêts avec faiblesse, légèreté et sans coordination.

 

Mais, si l’État français renonce à protéger ses acquis pour se placer à la remorque des intérêts américains, il ne nous reste plus qu’à nous demander où nous conduisent donc les Etats-Unis par le licol ?

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LA VENTE D'ALSTOM ET SES CONSÉQUENCES

11 Juin 2019 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

LE TURBO ALTERNATEUR ARABELLE

LE TURBO ALTERNATEUR ARABELLE

Le 23 février 2015, la Commission européenne ouvre une enquête sur le rachat de la branche « énergie » d'Alstom par General Electric, en raison d’éventuels problèmes de concurrence. 

 

Cela ne fait pas l’affaire des vingt et un dirigeants d’Alstom qui doivent percevoir un bonus additionnel de 30 millions d'euros dont 4 millions d'euros pour le seul Patrick Kron, sous réserve de la conclusion effective de la vente, donc de l’accord de la Commission Européenne que, miraculeusement, ils obtiennent très rapidement. 

Il reste à s’interroger sur les conditions dans lesquelles cette vente a eu lieu. 

Tout d’abord, la vente s'est faite en catimini. Patrick Kron est allé négocier sans en informer son comité exécutif ni son conseil d'administration, ni l’État. Elle n’est devenue publique qu’en raison des révélations de Bloomberg.

Ensuite, l'action du Département de la Justice américain contre Alstom pour des faits de corruption a, semble-t-il, joué un rôle déterminant dans cette cession à General Electric. 

Enfin, la négociation ne pouvait pas être à l’avantage d’Alstom, car ce dernier se trouvait dans une situation difficile. D’une part, il y avait, au moment de la négociation, un effondrement des ventes des turbines à gaz et d’autre part Bouygues exerçait une forte pression sur le management pour sortir de l’actionnariat d’Alstom où il était principalement entré pour remplacer l'Etat et répondre aux exigences de la Commission européenne. 

Vendre Alstom était une solution facile pour sortir de ces problèmes. Mais, c’était faire peu de cas de l’importance de la branche énergie d’Alstom, qui avait été financée par la collectivité nationale, au travers des  crédits publics, de la Coface, des marchés publics privilégiés ou des commandes d'EDF. En outre, Arabelle, le grand turbo alternateur, avait été développé grâce aux efforts de la collectivité nationale et c’était GE qui allait en hériter. Le turbo-alternateur, qui transforme la chaleur des réacteurs nucléaires en électricité, avait été développé par Alstom avec l’aide de son grand client EDF et des laboratoires publics français, en particulier le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA). 

Cette adaptation au nucléaire d’une technique dont l’origine provient des centrales charbon avait demandé des années d’efforts de milliers d’ingénieurs et de techniciens, avec un savoir-faire incontestable puisque 40% des centrales nucléaires en fonctionnement dans le monde utilisent « Arabelle »Ces machines sont à la pointe de la technique, allant de 900 Mégawatts à 1900 Mégawatts avec une sortie en 50 ou 60 Hertz. Ce sont des merveilles avec une architecture unique et novatrice et leur mise au point a été et est toujours l’objet d’un soin minutieux.

Mais il semble, comme souvent dans ce type de négociations, que l’affaire était jouée d’avance en faveur de GE, parce que Patrick Kron était déterminé à vendre tout Alstom Power, y compris Arabelle, un Alstom Power qui représentait 70% de l'activité du groupe, tout en espérant pour que GE paierait l'amende de 772 millions de dollars réclamée par le Département de la Justice américain. Ce qui évidemment n’a pas eu lieu, car le Foreign Corrupt Practices Act a été, comme toujours, un outil parfait pour affaiblir les concurrents étrangers et accessoirement récupérer des amendes prohibitives au profit du contribuable américain. 

Comme toutes les transactions en dollars transitent par les Etats-Unis, ces derniers font en sorte de dénicher des opérations illégales effectuées en dollars, puis somment les entreprises étrangères fautives de collaborer avec le Department of Justice (DoJ), sous peine d’être interdites d’activité, non seulement aux Etats-Unis mais sur une bonne partie de la planète qui, elle-même, est soumise à des sanctions si elle n’applique pas les injonctions du DoJ.

C’est ainsi qu’Alstom, après avoir été racheté par GE, a dû payer une forte amende pour un délit commis en Indonésie, comme auparavant la BNP avait dû débourser neuf milliards de dollars en application de la même extraterritorialité du droit pratiqué aux États-Unis. 

Au total, l’affaire Alstom a été une affaire de rapports de force et de volonté politique. L'Etat aurait pu exclure Arabelle, la partie nucléaire des accords et tout ce qui relève de la Défense de la vente d'Alstom. Mais il n’en a pas été question, si bien que GE contrôle désormais la politique d'exportation française dans le domaine de l’énergie comme dans celui la défense, puisque le groupe américain détient désormais le monopole de la fabrication des turbines de la flotte de guerre française.

 

À cette catastrophe économique et stratégique, s'ajoute l’aspect le plus sordide, l’affaire Pierucci.  

 

À SUIVRE

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L'ÉQUIVOQUE VENTE D'ALSTOM

6 Juin 2019 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

SOUS MARIN NUCLÉAIRE ÉQUIPÉ D'UNE TURBINE ALSTOM

SOUS MARIN NUCLÉAIRE ÉQUIPÉ D'UNE TURBINE ALSTOM

 

General Electric a acheté la branche énergie d'Alstom. Cinq ans plus tard, il licencie mille employés sur son site de Belfort dans le cadre d’un triple scandale qui résulte de l’intolérable pression américaine, de l’absence vertigineuse d’une stratégie d’État et de l’insupportable légèreté de ses dirigeants.  

 

Pour tirer les fils de cet écheveau, tout en ne prenant en compte que les principaux changements de structure, il est nécessaire de revenir sur l’histoire compliquée de cette entreprise, faite d’achats, de ventes et de découpages de périmètres d’activité.

À l'origine Als-Thom résulte de la fusion en septembre 1928, il y a presque un siècle, d'une partie de la SACM, spécialiste de la construction de locomotives, et de la CFTH, société́ franco-américaine spécialiste des équipements de traction électrique ferroviaire et de la construction électro mécanique. L’entreprise passe sous le contrôle de la Compagnie Générale d’Electricité (CGE) en 1969, tandis que, pour sa part, Alsthom acquiert les Chantiers de l'Atlantique en 1976 et en profite pour changer de nom, une manie chez Alstom, pour devenir Alsthom Atlantique.

Commencent ensuite les grandes manœuvres internationales. En 1989, Alsthom fusionne avec la branche GEC Power Systems du groupe britannique General Electric Company et devient, sous le nom de GEC Alsthom, une coentreprise paritaire franco-britannique. Déjà General Electric (GE) apparait dans l’actionnariat, avec Alcatel. En 1998, GEC et Alcatel décident de vendre en bourse 52 % du capital de GEC Alsthom. La nouvelle société́ devient indépendante et en profite pour changer de nom et s’appeler Alstom, sans h.

Il ne s’est pas écoulé deux ans, en 2000, que resurgit GE à qui Alstom vend la totalité́ de son activité́ turbines à gaz, pour laquelle elle avait des accords de licence avec GE. Grosse erreur stratégique déja, d’après les spécialistes. Un an plus tard, en 2001, Alcatel et Marconi qui avaient conservé ensemble 48% des actions d’Alstom, les vendent, tout en ayant récupéré auparavant un dividende exceptionnel et sans doute exorbitant, qui met en difficulté Alstom, déjà pénalisé par les difficultés de ses turbines à gaz de grande puissance. 

Alstom subit alors une grave crise financière, mais à l’époque l’État, en la personne de Francis Mer, un ministre de l’Économie sérieux, comprend le rôle stratégique d’Alstom en matière industrielle et intervient. Alstom est financièrement sauvé, mais le pire de ses tribulations reste à venir, du fait des décisions de Patrick Kron, PDG d’Alstom de 2003 à 2016. En 2014, Patrick Tron « décide » (on va voir dans quelles circonstances) de vendre la branche énergie d'Alstom à GE, tandis qu’Alstom se repliera sur ses activités de transport, qui ne représentaient guère, à cette date, qu'un tiers des activités du groupe.

Patatras, une dépêche de Bloomberg révélant, le 23 avril 2014, les négociations entre Patrick Kron et Jeffrey Immelt, le PDG de General Electric, en vue du rachat partiel d'Alstom par General Electric pour un montant de 13 milliards de dollars, met le feu aux poudres.  

Quatre jours plus tard, une offre alternative est présentée par Siemens pour acquérir les activités énergétiques d'Alstom, contre une partie des activités ferroviaires de Siemens. Les actionnaires d’Alstom rejettent cette proposition et acceptent au contraire l’offre de GE, qui entre-temps est montée à 16,9 milliards de dollars

Pour sa part, le gouvernement français s'oppose à̀ l'offre de General Electric, craignant sa mainmise sur les activités nucléaires françaises. Il publie le 16 mai 2014 un décret permettant d’opposer un veto sur les investissements étrangers qui portent atteinte aux intérêtstratégiques de la France. 

Puis les évènements s’accélèrent : le 16 juin, Siemens et Mitsubishi Heavy Industries émettent une nouvelle offre commune de rachat qui est encore rejetée par Alstom. Le 19 juin 2014, General Electric améliore son offre initiale et le lendemain, malgré une nouvelle enchère de Siemens et Mitsubishi, le gouvernement français se déclare favorable à l’offre de GE, tout en se proposant d’en devenir partie prenante avec le rachat, qui n’aura jamais lieu, des 20% d’actions détenues par Bouygues. Officiellement, il faudra attendre le 4 novembre 2014 pour que le Ministre de l'Économie de l’époque, Emmanuel Macron, autorise l’achat d’Alstom par GE. 

L’accord est validé par l’AG d’Alstom le 19 décembre 2014. C’est alors qu’apparait une facette sordide de l’affaire. Trois jours après, Alstom, plaidant coupable dans une affaire de corruption portant sur un marché de 118 millions de dollars en Indonésie, signe un accord avec le Département de la Justice (DoJ) des États-Unis, selon lequel il accepte de payer une amende de 772 millions de dollars ! 

 

L’affaire Alstom commence, et elle n’est pas près d’être close, du fait des circonstances de la « négociation » entre GE et Alstom et de ses importantes conséquences stratégiques. 

 

À suivre

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LA GUERRE DU KARABAGH

17 Mai 2019 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

LA GUERRE DU KARABAGH

 

Deux observations ont attiré mon attention sur  le Karabagh, la fête du 9 mai qui commémore la prise de Chouchi en 1992 et notre parcours du nord au sud de l’Arménie au sein de paysages pittoresques, mais presque abandonnés. 

 

J’ai cru comprendre que, derrière les cartes postales et les sourires, une étrange tension régnait en Arménie, face au mont Ararat qui surplombe Erevan, du fait du Karabagh et de toute la menace implicite qu’il contient pour l’avenir.  

Si vous le voulez, vous pouvez visiter le Haut-Karabagh depuis l’Arménie, même si notre prudent ministère des Affaires Étrangères vous le déconseille. L’altitude y est modérée, le climat doux et l’on n’y rencontre que cent cinquante mille habitants, tous arméniens. En effet, à côté de l’Arménie, on trouve une République du Haut-Karabagh qui lui est intimement liée. Elle ne couvre officiellement que 4400 km2, mais les troupes arméniennes occupent 11430 kmde l’Azerbaïdjan pour la protéger, soit 13% de son territoire, qui s’ajoutent aux 29800 kmde l’Arménie. 

Une très violente guerre de six années s’y est déroulée entre février 1988 et mai 1994, qui s’est provisoirement terminée par un cessez-le-feu favorable à l'Arménie. Une guerre dont, comme moi sans doute, vous avez vaguement entendu parler et qui est le résultat direct de l’éclatement de l’URSS. 

Dès son indépendance, l’Azerbaïdjan a refusé toute autonomie au Haut-Karabagh (pensez à ce qui se passe dans le Donbass ukrainien). Les Azeris voulaient oublier que, déjà en 1918, les Arméniens réclamaient le rattachement du Haut-Karabagh à l’Arménie. Soixante-dix ans plus tard, rien n’était oublié et le conflit a repris, plus violent que jamais lorsque les Arméniens ont demandé le rattachement du Haut-Karabagh à l'Arménie, le 26 février 1988. 

La guerre a commencé à Soumgaït, petite ville proche de Bakou lorsque des réfugiés azéris ont accusé les Arméniens d’avoir commis des atrocités au Karabagh, ce qui a provoqué un pogrom anti arménien. Puis un terrible tremblement de terre a eu lieu en décembre 1988 en Arménie, faisant vingt-cinq mille morts qui calmèrent tout le monde, tandis que, souterrainement, le conflit interethnique s’enkystait, faisant fuir Arméniens et Azéris. Chacun s’arma, profitant de stocks volés à l’armée soviétique, tandis que la diaspora arménienne faisait livrer des armes et des munitions. 

À peine l'Union soviétique s'était-elle éteinte le 31 décembre 1991, que le conflit explosait à grande échelle. Quarante mille hommes se sont affrontés de chaque côté. Tous avaient servi dans l’Armée rouge, mais les Arméniens avaient plus d’expérience que les Azéris, dont l’Armée rouge s'était méfié. 

La seule connexion terrestre entre l'Arménie et le Karabagh est l'étroit Corridor de Latchin. Les troupes arméniennes, aidées d’un régiment russe, attaquaient le 26 février 1992 la petite ville de Khodjaly qui servait de base d’artillerie pour les Azéris, qu’ils prirent facilement. Hélas, ils se laissaient aller à massacrer plusieurs centaines de civils azéris en cours d’évacuation. Puis, le 8 mai 1992, les soldats arméniens, accompagnés de tanks et d'hélicoptères, assiégeaient la citadelle de Chouchi. Les combats furent d’une extrême violence, des centaines d'hommes tombèrent des deux côtés et la citadelle succomba le lendemain. Depuis, tous les 9 mai, on célèbre en Arménie cette victoire déterminante et nous y avons assisté cette année.  

Tandis que la Turquie menaçait d’intervenir et qu’un bataillon tchétchène appuyait les azéris, les troupes arméniennes poursuivaient leur offensive pour s’emparer de Lachin, le 18 mai, au sein de l'étroit corridor reliant l'Arménie au Karabagh. Une voie d'accès terrestre était désormais ouverte entre l'Arménie et le Karabagh.

Mais les Azéris ne se laissaient pas faire. Le 12 juin, ils  contre-attaquaient et reprenaient la moitié nord du Karabagh. Tout était à refaire pour l’Arménie, qui se refusait néanmoins à toute proposition de conciliation.  Que l’hiver 1992 fut rude pour l’Arménie, à bout de souffle ! C’est alors que la diaspora lui fit livrer des provisions, la Communauté européenne lui apporta des fonds et l’Iran lui fournit de l’énergie. Pourtant, du côté de l’Azerbaïdjan, cela n’allait pas mieux : la production pétrolière s’effondrait, du fait du vieillissement de l’équipement, des sabotages arméniens et du refus des compagnies pétrolières occidentales d’investir. 

En mars 1993, les troupes arméniennes repassèrent à l’offensive. Elles y perdirent leur chef charismatique, Melkonian, mais elles reprirent la quasi totalité du Karabagh et s’emparèrent en prime d’une région située hors du Karabagh, ce qui provoqua des protestations internationales.  

En Azerbaïdjan, le Président Aliev était confronté à un effondrement militaire. Il tenta, sans succès, de trouver un compromis avec le gouvernement du Karabagh. Furieusement anti-arméniens, les Turcs massaient des troupes sur la frontière (à deux pas d’Erevan) au début de septembre 1993, mais les troupes russes leur firent face. En 2019, elles y sont toujours.  

Au début de janvier 1994, les forces azéris, renforcées par mille cinq cent moudjahidins afghans et des renforts pakistanais et tchétchènes auxquels se joignirent quelques mercenaires américains, reprirent l’offensive. En face, l’Arménie répondit par une mobilisation totale. C’est alors qu’eurent lieu les combats les plus sanglants de la guerre, que des brigades azéris furent isolées, encerclées, massacrées, perdant cinq mille hommes dans la bataille. Menant une guerre fratricide, l’aviation azérie, pilotée par des mercenaires russes et ukrainiens domina le ciel, jusqu’à ce que l’armée russe officielle organise la défense anti aérienne arménienne. 

Désormais, après six années de combats intenses, les deux parties étaient  prêtes pour un cessez-le-feu. L'Azerbaïdjan avait épuisé presque toutes ses forces vives et les Arméniens, tout en déclarant que la route vers Bakou leur était ouverte, limitaient prudemment leurs opérations au Karabagh et aux régions adjacentes. Le 16 mai 1994, les dirigeants de l'Arménie, de l'Azerbaïdjan, du Karabagh et de la Russie se rencontraient à Moscou afin de conclure une trêve qui permettait une cessation effective des hostilités.

Depuis cette date, toutes les tentatives de conciliation ont échoué et des incidents, plus ou moins graves, ont lieu régulièrement. 15 000 hommes sont morts dans les combats, 400 000 Arméniens ont fui l'Azerbaïdjan et  800 000 Azéris ont été déplacés. L’armée arménienne compte aujourd’hui soixante mille hommes : comparativement, c’est comme si l’armée française maintenait en permanence un million deux cent mille hommes sous les drapeaux, alors qu’elle en a presque cinq fois moins. 

 

En regardant le mont Ararat qui n’arrivait pas à émerger de sa couronne de nuages, je songeais que l’impossible accord avec les azéris demeurait accroché comme des nuées autour du futur de l’Arménie…

 

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