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Le blog d'André Boyer

philosophie

LA MAGIE DE LA DÉCISION

22 Mai 2016 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

LA MAGIE DE LA DÉCISION

L'EXPERT FACE AUX PARAMÈTRES COMPLEXES DE LA DÉCISION

 

Le 18 mars dernier, je concluais par la formule issue du Léviathan de Hobbes : c’est l’autorité, et non pas la vérité, qui fait la loi. 

 

Dans ses remarquables conférences de 1919 sur le Savant et le Politique,  auxquelles j’ai consacré une série de blogs fin 2011, Max Weber avance que la question des valeurs échappe par essence au domaine  de l’objectivité ou de la vérité.

En matière de valeurs, les débats ouvrent nécessairement, faute de pouvoir être tranchés par un savoir, sur une lutte indépassable entre les systèmes évaluatifs des valeurs en question, si bien que, selon cette approche wébérienne, aucune rationalisation de la décision concernant les fins ultimes ne peut être envisagée.

C’est une conviction qui se fonde sur les écrits de Nietzsche et qui a été reprise par Carl Schmitt. Selon ce dernier, l’homme politique, l’homme de pouvoir par excellence, demeure toujours celui qui décide en situation exceptionnelle. C’est dans une telle situation qu’il possède le monopole de la décision ultime, parce que, face à une décision à prendre urgente et importante, il ne se retrouve plus que face à lui-même.

Cette approche « décisionniste » nous conduit à mesurer les limites des efforts accomplis par le rationalisme pour déduire les choix à partir de principes et de normes fondés sur la raison. Car, si nous assignons à l’homme politique la charge du moment d’irrationalité sans lequel il ne saurait y avoir véritablement de décision, ce surcroît de pouvoir sans lequel gouverner serait tout simplement impossible ne procède que de l’autorité personnelle du leader.

Faut-il  en conclure à l’irrationalité foncière du décideur qui se fonde sur son autorité charismatique?

Il faudrait alors admettre que la politique est bien davantage un art qu’une science, et que, selon Aristote, gouverner requiert un don particulier qui consiste à juger correctement de ce qu’il faut faire et quand il faut le faire.

Les conséquences d’une telle approche sont redoutables.

La logique de la décision inclut sans aucun doute un moment de délibération avec soi-même, lorsqu’il s’agit de choix moral et il s’agit presque toujours de faire, au moins en partie, un choix moral pour pratiquement toutes les « décisions » que nous prenons.

Mais dans ces conditions, la perception ultime de ce qu’il « faut faire » relèverait d’un talent mystérieux qu’Aristote nommait la « prudence », sans parvenir jamais à mieux préciser ce qu’il entendait par là. Mais c’est une imprécision inquiétante, puisque Aristote ouvrait ainsi la voie à un absolutisme qui s’appuierait sur la « supériorité » de ceux qui disposent d’un tel talent et donc au culte du chef, si honni par le prêt à penser de notre temps.

En effet, en fondant le pouvoir sur l’autorité personnelle, la confusion des concepts de pouvoir et d’autorité entraîne en retour un pouvoir forcément autoritaire, avec ses horribles dérives qu’ont été la centralisation robespierriste ou les totalitarismes du XXe siècle. Il en résulte que la représentation « décisionniste » de l’acte de gouverner serait aussi incompatible avec les valeurs démocratiques que le techno-bureaucratisme comme fondement de l’autorité.

Il apparaît dés lors que les absolutismes qui se fondent sur la  compétences ou sur la magie de l’acte de décision participent toutes deux de l’effort du détenteur du pouvoir pour accroitre sa capacité à gouverner.

Tous deux tendent à annuler le pouvoir de l’opinion publique, soit au profit des technocrates, soit au bénéfice du chef charismatique, en écartant le recours à une consultation démocratique de l’opinion.

Ce penchant à écarter le peuple de la décision trouve son origine soit du côté de l’absolutisme des compétences, qui prétend  que seuls les experts possèdent l’autorité requise pour apprécier avec justesse les contraintes objectives qui dictent les choix politiques, soit du côté de l’absolutisme de la décision qui soutient que seul le chef dispose d’une perception aussi mystérieuse qu’irrationnelle pour déterminer avec autorité ce qui doit être fait.

Dans ces deux perspectives, le pouvoir ôte toute légitimité au modèle démocratique et le remet à une élite.

Cette logique convergente de l’expert et du leader anti-démocratique conduit à  deux interrogations successives posées par Habermas :

Si l’idée d’une rationalité du pouvoir apparaît comme une illusion, n’est-ce pas parce que la seule figure envisageable de la raison est celle de la raison scientifique ?

Et si l’on fait appel à une raison non scientifique, quelles devraient être les « procédures raisonnables » mais non scientifiques, qui permettraient de trancher les questions soulevées par le gouvernement d’une organisation et à fortiori d’une société, qui dépassent les compétences des experts et qui ne s’en remettent pas à l’intuition d’un chef ?

 

Nécessité de l’autorité, déficience des experts, méfiance des chefs charismatiques, voici donc le pouvoir à la recherche d’une autorité raisonnable pour trouver la force d’agir.

 

 

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HIC ET NUNC

18 Mars 2016 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

HIC ET NUNC

LE LEVIATHAN DE HOBBES

 

Le dernier blog s’est conclu par un postulat qui avançait que les experts n’étaient pas en mesure d’arbitrer entre les valeurs de référence de la société, parce que la décision politique obéissait à d’autres logiques.

 

En effet, l’expertise reste un moment préalable à la décision proprement politique, mais elle ne peut pas la remplacer. Cette dernière obéit à d’autres logiques, notamment l’évaluation des rapports de force mais aussi les  préoccupations de carrière des politiques.

Cependant une troisiéme objection à la décision technocratique est plus fondamentale. Justifier une décision politique par des considérations techniques, voire scientifiques suppose une représentation du réel intemporelle, hors sol. Or, prendre une décision politique implique une mise en situation spatio-temporelle particulière et irréductible à tout autre situation du même type. C’est toujours ici et maintenant, dans un contexte historique, culturel, géographique, social donné, que le politique prend sa décision.

On ne saurait donc décider qu’un choix politique sera préférable au choix opposé sans tenir compte de la particularité des circonstances. Qui peut donc avoir la prétention de déduire une décision particulière à partir d’un savoir scientifique général ? 

Si le passage de la rationalité du savoir à celle du pouvoir est malaisé, il est nécessaire de revenir sur la question de la justification de la décision politique et donc sur les fondements de son autorité.  

Car, si l’on prend acte de ce que le savoir accumulé ne dispense pas de décisions qui ne découlent pas de ce savoir, il faut accepter de convenir que la décision politique n’a pas de fondements rationnels, qu’elle est autonome, qu’elle ne renvoie qu’à elle-même. Par conséquent, son symbole ne se niche pas dans le cabinet d’experts, il se situe dans l’homme politique lui-même, dans son charisme qui en fait un leader.  

Certes, la complexité des sociétés nécessite l’intervention d’experts qui sont chargés de proposer les moyens les plus appropriés à la réalisation des fins mais le choix de ces fins ne renvoie qu’au leader et à la liberté de son pouvoir de décision.

Dés lors, la décision politique échappe à toute forme possible de rationalisation, révélant que toute tentative de rationalisation du pouvoir n’est qu’une pseudo-raison, renvoyant au libre arbitre du politique à qui il appartient de décider.

Si vous voulez des exemples, prenez donc toutes les décisions politiques récentes, de la guerre en Libye à la réforme du droit du travail en passant par le mariage pour tous et examinez-les du point de vue de leurs pseudos justifications rationnelles. Vous constaterez qu’elles ne peuvent être légitimées que par des valeurs dans le meilleur des cas ou au pire par des calculs politiciens, mais jamais au nom d’une rationalité scientifique qui s’imposerait au décideur et à ceux qui subissent ses décisions.

 

Or, si l’autorité politique ne peut pas se fonder sur la rationalité des choix, elle est renvoyée à la formule du Léviathan de Hobbes :

Auctoritas non veritas facit legem

 

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L'AUTORITÉ DU POLITIQUE QUI SAIT

10 Mars 2016 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

L'AUTORITÉ DU POLITIQUE QUI SAIT

LE POLITIQUE QUI SAIT CE QU'IL FAUT FAIRE ET COMMENT LE FAIRE

Dans un blog publié le 19 janvier dernier, j’interrogeais les fondements de l’autorité de l’homme politique, sans cesse requis  de convaincre le peuple qu’il respecte l’esprit de la pièce qu’il joue et dont le peuple est censé être l’auteur.

 

Le moyen dont dispose l’homme politique pour convaincre le peuple du bien fondé de ses actions consiste à justifier l’objectif qu’il poursuit par ses jugements de valeur et à revendiquer son savoir-faire pour les mettre en œuvre. « Mon ennemi, c’est la finance » revendiquait hautement François Hollande en guise de jugement de valeur et implicitement il se faisait fort, une fois au pouvoir, de prendre les moyens pour lutter contre…

Pour ce faire, le politique prétend se fonder sur un savoir. Les valeurs et les moyens qu’il invoque sont supposés provenir du progrès des connaissances. C’est pourquoi il cherche toujours à décrédibiliser les discours de ces adversaires en les qualifiant de passéistes ou d’irréalistes. 

Lui revendique d’être rationnel et même d’être doublement rationnel. Tout d’abord, Il dispose d’une rationalité théorique fondée sur la science. Par exemple, il est forcément écologiste  parce que la science nous renseigne sur les dangers de l’activité humaine pour son environnement.

Ensuite, il est rationnel en pratique, ce qui justifie le choix qu’il a fait de l’activité politique. Par exemple, les politiques français justifient le cumul des mandats en tant que nécessité de connaître intimement la réalité concrète des territoires tout en agissant au niveau national.

Le politique est donc celui qui sait et qui sait faire.

Selon une conception du pouvoir clairement technocratique, il prend ainsi témérairement le contrepied de l’interdit que Hume a posé contre toute démarche allant du savoir au devoir…

Ce recours à la compétence justifie des cabinets, souvent pléthoriques, où oeuvrent des conseillers techniques,  qui sont par définition des experts détenant les connaissances nécessaires à l’élaboration des décisions, y compris sur l’état de l’opinion et sur les moyens de la convaincre. D’où l’omniprésence de gourous de la communication qui entourent nos politiques. De même, malgré nombre d’échecs patents, l’appel récurrent à des personnalités issues de la société civile pour exercer le pouvoir politique est justifié par la connaissance scientifique ou technique qu'ils ont d’un domaine d’exercice du pouvoir.

Le politique dispose de l’autorité qui lui a été confiée par le peuple, mais il prétend la dépasser en disposant d’un surcroît d’autorité provenant de sa compétence. C’est une tradition qui remonte à la République de Platon et qui s’est épanouie au travers des utopies du XIXe siècle, du positivisme d’Auguste Comte, du socialisme scientifique de Marx jusqu’aux certitudes de l’économie de marché globalisée d’aujourd’hui.

Dans cette perspective, l’homme politique est justifié par ses certitudes fondées sur la science, ce qui lui fait proclamer qu’il n’y  a pas d’alternative à ses décisions, puisqu’il détient la vérité.

Or, on peut observer qu’une telle approche de la politique est fondamentalement optimiste, puisqu’elle s’appuie sur la conviction que les progrès des connaissances permettent de rationaliser les décisions politiques.

Ce qui fait que cette vision du pouvoir politique prête à débat, car elle présuppose que l’État n’est qu’un vaste appareil administratif rationalisé. Il est vrai qu’une tradition de pensée issue des Lumières a longtemps cru que plus une société serait rationnelle mieux elle assurerait à la fois le bonheur et la dignité de ses membres.

Or, l’histoire a montré que la rationalisation du pouvoir conduisait à des monstruosités. De plus, la rationalisation du pouvoir n’annule pas la problématique de la décision, tant les désaccords sur les choix ultimes subsistent. Par exemple, les impératifs de la modernisation de l’économie sont dictés par des choix qui font appel à des valeurs de référence, telles que la rentabilité ou la confiance dans l’avenir, des valeurs qui s’opposent à d’autres valeurs comme la solidarité ou la tradition.  

 

Ce n’est donc pas au pouvoir des experts d’arbitrer entre les valeurs de référence de la société, car la décision politique obéit à d’autres logiques

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LE POUVOIR POLITIQUE EN QUÊTE D'AUTORITÉ

19 Janvier 2016 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

LE POUVOIR POLITIQUE EN QUÊTE D'AUTORITÉ

LE CONTRAT SOCIAL, FONDEMENT DE LA LÉGITIMITÉ DU POUVOIR POLITIQUE

Pour cette analyse d’un pouvoir sans autorité, je fonde mes réflexions, mais elles restent miennes, sur l’ouvrage d’Alain Renault (La fin de l’autorité, 2009).

 

 

Comme pour les analyses d’Habermas, l’ouvrage d’Alain Renault s’adresse au pouvoir politique, mais il me semble que la difficulté pour ce dernier de revendiquer une quelconque autorité est représentative de tout pouvoir dans la société actuelle et c’est à ce titre que j’y consacre les réflexions ci-après.

 

La politique est incarnée depuis la naissance des sociétés  modernes par un personnel politique spécialement commis à cette activité. Cette émergence du personnel politique est directement issue de la conception moderne du pouvoir, issue de réflexions philosophiques portant sur l’identité du détenteur du pouvoir et sur son caractère absolu ou limité. D’Aristote à Rousseau s’est en effet progressivement élaborée la conviction que ce n’était pas au peuple de se soumettre à un pouvoir qui lui soit extérieur, en vertu de la tradition ou d’une autorité transcendante comme le prétendent encore de nos jours les salafistes, mais que le peuple était le seul détenteur légitime du pouvoir, le peuple souverain.

Quant au caractère de ce pouvoir, l’histoire, en d’autres termes l’expérience, a montré que si l’exercice de la souveraineté, ses modalités et ses limites, n’était pas défini avec rigueur, il pouvait ouvrir sur de redoutables dérives. C’est ainsi que, dès la Révolution le principe de souveraineté du peuple appliqué par Robespierre se traduisit presque immédiatement par la Terreur. Se pose donc lors la question de l’autonomie du pouvoir politique par rapport au peuple théoriquement souverain.

Or, issu de la révolution démocratique, l’homme politique ne pouvait, dans des sociétés qui lui confiaient la charge d’exercer la souveraineté du peuple, que se trouver sans cesse sommé d’être comptable de chacun de ses actes devant ceux auxquels il était redevable de son pouvoir.

Dans le cadre démocratique, l’homme politique se trouve en effet être à la fois celui auquel on confie la charge d’agir dans le sens de la volonté commune et celui dont tous les actes doivent, jour après jour, apparaître comme correspondant à cette volonté. Faute de quoi il suscite rapidement, on le constate quotidiennement en France aujourd’hui, une défiance qui amoindrit son autorité, voire la lui ôte tout à fait lorsque le peuple, avec les moyens qu’il a d’exprimer les revirements de sa volonté, dans les urnes ou dans la rue, décide de la lui retirer. On l’a constaté avec tous les Présidents de la République contemporains.

Ainsi, entre confiance et défiance, l’homme politique des sociétés démocratiques ne cesse de fragiliser, voire de diminuer sa légitimité au fur et à mesure que ses actes multiplient les occasions de malentendus, rendant de plus en plus difficile leur justification au regard de la volonté commune.

Du coup, la question se pose de savoir s’il est possible ou non d’échapper à une crise de la justification du pouvoir politique, inhérente à la dynamique démocratique. Une crise issue non pas des fondements, sans conteste populaires, du pouvoir détenu par l’homme politique mais de son exercice.

Cet exercice, pour ne pas entrer en contradiction avec la légitimation démocratique de l’autorité, semble requérir de l’homme politique qu’il soit capable d’apporter à chacun de ses choix et de ses actes, un surcroît de justification attestant qu’il vise effectivement la promotion du bien commun dont il a été chargé par le peuple. C’est ce dernier en effet qui, en tant que source ultime de toute autorité, constitue le seul véritable auteur de ce jeu du pouvoir dont les hommes politiques ne sont que les acteurs.

En somme, les hommes politiques acteurs doivent sans cesse convaincre le peuple, auteur de la pièce, qu’ils en respectent l’esprit. Ils invoquent dans ce dessein des jugements de valeur sur ce qu’il faut faire et sur les meilleurs moyens à utiliser pour réaliser ces objectifs.

 

 

C’est précisément sur ce dernier point que se situe la question de l’origine de leur autorité…

 

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LA RECONNAISSANCE DE L'AUTORITÉ?

17 Décembre 2015 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

LA RECONNAISSANCE DE L'AUTORITÉ?

LES NUANCES ENTRE LES NOTIONS DE RESPECT, DE RECONNAISSANCE ET D'AUTORITÉ SELON D'ALEMBERT

 

Qu’en est-il aujourd’hui de l’autorité du futur et du problème de la transmission ?

 

Le passé n’éclairant plus l’avenir, c’est à l’avenir qu’il revient d’autoriser le présent, puisque la transmission a pris le relais de la tradition.

Nous savons que la « crise de l’autorité » a pris aujourd’hui un caractère paroxystique en atteignant des institutions comme la famille, l’école ou la justice. Non seulement parce que le fil de la tradition a été rompu, mais surtout parce que l’autorité du futur s’est effondrée.

La crise de l’autorité ne procède pas seulement de son érosion mais aussi  de l’écroulement des projets, écroulement qui ne permet pas à l’autorité de s’appuyer sur une postériorité qui orienterait le cours de nos actions.

Au total, puisque l’autorité ne s’appuie ni sur le passé ni sur l’avenir, c’est notre rapport au temps qui est profondément ébranlé, comme le note Cornelius Castoriadis dans « La montée de l’insignifiance ».

Or la question de la temporalité est fondamentale pour asseoir la notion d’autorité. Puisque la modernité s’est constituée comme arrachement à un passé assimilé à la tradition, puisqu’elle a revendiqué l’auto-fondation de la raison, elle s’est projetée vers l'avenir, comme nouveau garant destiné à lui assurer son existence et sa perpétuation. Selon cette conception du temps par la modernité, l’homme s’est doté d’un projet historique qui lui a permis  de concevoir son action comme orientée vers le futur, ce dernier contenant l’ autorité qui oriente l’action, comme celle de la lutte contre la pollution ou contre le réchauffement climatique.

Aussi lorsque l’idée de progrès s’effondre, c’est en même temps celle d’un avenir qui s’accomplit qui  disparait. Au reniement du passé, s’ajoute l’occultation du futur, contraignant l’autorité à se situer dans la totalité de la temporalité, car nous partageons le monde non seulement avec nos contemporains, mais aussi avec tous nos prédécesseurs et nos successeurs. Il reste que la question de la renaissance de l’autorité, et donc de ses fondements, reste pendante, à la condition impérative  de ne pas la confondre avec celle du pouvoir.

Car cette éventuelle renaissance de l’autorité n’est pas celle de l’obéissance, puisque l’autorité n’appelle que la reconnaissance, de telle sorte qu'une autorité non reconnue n’a pas de sens. Parler d'autorité reconnue ou légitime est un pléonasme, alors que le pouvoir implique nécessairement un élément de contrainte, y compris dans le cas du pouvoir démocratique, l'idéal consistant  bien sûr  à exercer le pouvoir tout en détenant l'autorité.

Le problème qui se pose actuellement est justement  celui d'un pouvoir sans autorité, y compris au sein des familles. Car l’autorité est une relation spécifique qui n'implique ni la contrainte ni l'égalité des termes en présence, qui est reliée à un concept énigmatique, une sorte d'aporie ou de noyau opaque, sur lequel butent la plupart des analyses. 

 

Car la supériorité ou la précédence de celui qui exerce l'autorité est suspendue à la reconnaissance. Et celle-ci est elle-même une notion complexe puisque la reconnaissance n’est pas nécessairement liée à des facteurs rationnels  mais s’enracine aussi dans des motivations affectives. Elle peut être extorquée et elle est même parfois de l'ordre de la servitude volontaire. Aussi peut-on avancer que l’autorité est  finalement subordonnée à la question de sa reconnaissance.

 

Mais dans une situation temporelle dans laquelle l'autorité est le plus souvent absente, il s'agit finalement de concevoir un management qui s'appuie sur un pouvoir sans autorité....

 

 

 

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L'AUTORITÉ DU FUTUR?

12 Novembre 2015 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

L'AUTORITÉ DU FUTUR?

LEHMANN BROTHERS, LA PROMESSE DU PROGRÈS FINANCIER

 

L’autorité reposait sur la sacralisation du passé, qui s’efface rapidement. Il reste donc l’autorité du futur sur lequel cherche à s’appuyer la modernité.

 

Les modernes, depuis la révolution Galileo Copernicienne, ne se réfèrent plus à la tradition. Ils l’ont remplacé par la transmission du savoir, qui vise à maitriser la nature.

L’idée de progrès qui caractérise la période moderne implique en effet de croire en la capacité de l’homme à utiliser au mieux les potentialités du monde, ce qui conduit à faire de la perspective du progrès issu de l’action humaine le nouveau fondement de l’autorité.

Selon l’idée du progrès, l’homme est donc requis d’élaborer un projet, concept si cher à la gestion des entreprises, par lequel il organise le présent en fonction d’un futur attendu, espéré ou projeté, tandis que les acquis du passé s’éloignent toujours plus vite dans les brumes de ce qui est acquis, achevé et qui ne mérite plus que d’être oublié.

L’humanité est tenue d’inscrire son action dans une histoire porteuse de progrès et même de progrès en constante accélération. Le progrès ne peut en effet que progresser. Sinon, quel sens donner à un progrès qui ne progresse pas ou, pire, qui régresse ? D’où un nombre toujours croissant de chercheurs qui doivent  sans cesse élargir notre champ d’action. D’où l’allégresse de découvertes porteuses de nouveaux horizons comme l’informatique ou d’un plus grand nombre de connections entre de plus en plus de cerveaux, comme Internet.

Mais, d’où aussi notre désarroi lorsque la recherche patine, en pharmacie par exemple, où lorsque l’accélération des acquis se transforme en désaccélération, comme en Europe ou même comme en Chine.

Le concept de progrès s’applique non seulement à l’humanité, mais à ses organisations. Ainsi l’entreprise doit coûte que coûte accélérer sa croissance, d’où la croissance externe qui consiste à dévorer son propre environnement et obtenir sans cesse des gains de productivité, sans hésiter à « dégraisser » son personnel.

Mais le progrès vers quel objectif ?  Car si l’homme, auteur de l’histoire, est sommé de produire un but, de quoi s’agit-il ? Plus de croissance ? Plus de bien être ? Plus d’espérance de vie ? Jusqu’où ? Pour toujours ?

Ce sont des questions oiseuses pour celui qui doit faire l’histoire, sans avoir le temps de la penser, mais il ne peut évacuer la question de la finalité. Car, si l’homme ne s’appuie plus sur la tradition, il lui faut assumer la finalité, donc devenir démiurge, comme Hitler, comme Mao Tsé Toung, comme Pol Pot, mais aussi comme Georges W. Bush, ou plus modestement comme le patron d’une entreprise qui, tout d’un coup, bascule dans le vide, comme Lehmann Brothers en 2007.

En effet, la crise des Subprimes est emblématique de la crise du futur.

Les banques qui avaient lancé des produits monétaires « dynamiques » ont dû faire face à la stupéfaction de leurs clients qui pensaient avoir investi à court terme et sans aucun risque dans les titres les plus liquides, alors qu’ils ne pouvaient plus récupérer leurs fonds.

Jamais ils n'auraient cru prendre un risque en capital sur des titres de trésorerie à court terme. Ils découvraient que le concept de « dynamisme » recouvrait l'inclusion d'une partie du marché des crédits immobiliers américains risqués au sein de leur patrimoine « sans risque », sans qu'ils en aient jamais été mis informés.

Ont-ils continué à croire dans la finalité des banques ?

 

La promesse du progrès est-elle fiable, au point d’accepter que l’autorité du futur se substitue, dans ces temps modernes, à l’autorité de la tradition ? 

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CRISE DE L'AUTORITÉ, CRISE DE LA TRANSMISSION

11 Octobre 2015 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

CRISE DE L'AUTORITÉ, CRISE DE LA TRANSMISSION

DIDEROT REMPLACE L'AUTORITÉ PAR LA RAISON

 

Nous vivons une « crise » de l’autorité qui touche non seulement la sphère politique mais aussi la famille, l’école, le pouvoir judiciaire et bien sûr l’entreprise.

 

L’autorité ne peut être réintroduite, car il est impossible de retrouver un paradigme perdu et si l’on songe à le faire par la force, ce serait un contresens puisque l’autorité exclut le recours à la contrainte.

L’autorité exclut également d’user de la persuasion qui présuppose une relation entre égaux. La persuasion ne s’impose que dans un monde où prévaut l’accord des volontés individuelles et ou ne subsiste que l’arbitraire des subjectivités, réglé par les échanges contractuels.

La relation d’autorité est-elle donc devenue définitivement obsolète ? Il est vrai que l’acception traditionnelle de  l’autorité n’a plus cours, si cela signifie que l’autorité est transmise par la tradition. Il est vrai aussi que la crise de l’autorité est consubstantielle à l’avènement de la modernité.

Si diverses que soient les définitions de la « modernité », on s’accorde au moins sur l’idée qu’elle se caractérise par un mouvement d’arrachement à la tradition. Dès lors, qu’est ce qui permet à un pouvoir et plus généralement à une institution de prétendre à la reconnaissance de sa légitimité, si la source de l’autorité est déconnectée de la tradition ?

La modernité a-t-elle donc inventé une nouvelle figure de la transcendance à moins que cette dernière est disparu et avec elle l’autorité en général ?

À cet égard, il faut citer l’article « Autorité » de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : « Qu’importe que d’autres aient pensé de même ou autrement que nous, pourvu que nous pensions juste, selon les règles du bon sens et conformément à la vérité ? » . C’est ce qu ‘écrira également Kant dans le § 40 de sa Critique de la faculté de juger : « penser par soi-même », « sans préjugés ». Penser par soi-même, n’admettre aucune autorité : l’ultime source de toute autorité, ce n’est pas la tradition mais la raison.

 

Si l’autorité ne peut plus prendre appui sur le passé en tant que tel, la crise de l’autorité comme rupture du fil de la tradition est une crise de la temporalité.

Cette crise affecte significativement l’éducation. Autrefois, il allait de soi que les enfants, nouveaux venus dans un monde qui leur préexiste, ne pouvaient y être introduits que par leurs prédécesseurs adultes, parents et éducateurs, qui assumaient la double responsabilité du développement de l’enfant et du maintien ou de la continuité du monde. Or nous sommes aujourd’hui dans la situation où cette double exigence doit s’exercer dans un monde dont la consistance n’est plus structurée par l’autorité ni retenue par la tradition.

Déjà, Chateaubriand usait, dans les Mémoires d’outre-tombe, d’une formule saisissante : « le monde actuel, le monde sans autorité consacrée, semble placé entre deux impossibilités : l’impossibilité du passé et l’impossibilité de l’avenir ».

 

Ainsi la perte de l’autorité proviendrait non seulement de la défection du passé mais aussi de celle du futur…

 

À suivre

 

À partir de l’ouvrage de Myriam Revault d’Allonnes, Le pouvoir des commencements, Essai sur l’autorité, Seuil, 2006.

 

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AUTORITÉ ET HIÉRARCHIE

3 Septembre 2015 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

AUTORITÉ ET HIÉRARCHIE

HANNAH ARENDT À L'ÉPOQUE DE "LA CRISE DE LA CULTURE"

 

 

L’autorité est-elle en déclin ? C’est une question récurrente qui est traitée par la philosophie, au premier rang  de laquelle se situe Hannah Arendt.

 

Hannah Arendt (1906-1975), philosophe et théoricienne du politique, publie en 1951 "Les Origines du totalitarisme" qui cherche à répondre à trois questions : «Que s'est-il passé? Pourquoi cela s'est-il passé? Comment cela a-t-il été possible?» Elle présente le totalitarisme comme un régime issu de la crise des valeurs sur lesquelles était fondée l'ancienne notion de politique :

« Liberté et justice, autorité et raison, responsabilité et vertu, pouvoir et gloire ».

Un régime totalitariste nécessite l’émergence d'un homme nouveau, simple représentant de l'espèce, composante anonyme d'un ensemble d'individus interchangeables pour lesquels la terreur est le principe de gouvernement.

Elle poursuit sa quête de l’évolution des structures de pouvoir en  publiant en 1954 La Crise de la culture (Between Past and Future)  qui traite de la brèche qui s’est creusée entre le passé et le futur de l’humanité et notamment du déclin de l’autorité.

Elle écrit notamment (c’est nous qui soulignons):

« Puisque l'autorité requiert toujours l'obéissance, on la prend souvent pour une forme de pouvoir ou de violence. Pourtant l'autorité exclut l'usage de moyens extérieurs de coercition; là où la force est employée, l'autorité proprement dite a échoué. L'autorité, d'autre part, est incompatible avec la persuasion qui présuppose l'égalité et opère par un processus d'argumentation. Là où on a recours à des arguments, l'autorité est laissée de côté. Face à l'ordre égalitaire de la persuasion, se tient l'ordre autoritaire, qui est toujours hiérarchique.

« S'il faut vraiment définir l'autorité, alors ce doit être en l'opposant à la fois à la contrainte par force et à la persuasion par arguments. La relation autoritaire entre celui qui commande et celui qui obéit ne repose ni sur une raison commune, ni sur le pouvoir de celui qui commande; ce qu'ils ont en commun, c'est la hiérarchie elle-même, dont chacun reconnaît la justesse et la légitimité, et où tous deux ont d’avance leur place fixée. («Qu’est-ce que l’autorité ? », extrait).

 

Le diagnostic d’Hannah Arendt est donc que l’autorité, étrangère au recours à la force comme à la persuasion, est en voie de disparition victime de l’effacement de la hiérarchie au profit de l’égalité.

 

C’est une thèse qui est reprise par des philosophes contemporains, comme Myriam Revault d’Allonnes ou Alain Renaut, ce dernier invitant à repenser le pouvoir après la fin de l’autorité. 

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LA BOUCHE SCIENTIFIQUE DE LA VÉRITÉ

26 Juillet 2015 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

LA BOUCHE SCIENTIFIQUE DE LA VÉRITÉ

LA BOCCA DELLA VÉRITÀ, GRAVÉE AU 1ER SIÉCLE APRÉS JC.

Au Moyen Âge, la menace du Jugement Dernier qui planait sur chaque personne était encadrée par l’Église dont le rôle, en tant qu’institution, était de rassurer les populations.

 

Passée l’angoisse provoquée par l’immense catastrophe de la peste, l’Église commença à être perçue comme une institution envahissante. Un débat apparut entre les tenants de l’institution ecclésiastique et les doctrinaires de la liberté individuelle face à Dieu, qui déboucha sur un conflit violent lorsque Luther, partisan de la liberté de conscience, voulut revenir aux Écritures Saintes et à la gratuité du rapport entre l’homme et Dieu.

L’Ecriture, le rôle des prêtres, l’organisation de la connaissance, tout fut examiné. Les manières de raisonner furent bouleversées sans que la clef de voûte de la croyance en Dieu ne soit ébranlée. Ni l’évidence d’un Dieu transcendant, ni son apparition dans l’histoire, ni les Écritures Saintes ne furent remises en cause. Ces certitudes furent finalement ébranlées au cours du XVIe siècle, entraînant l’émergence d’une nouvelle manière de penser, d’un nouveau paradigme.

En 1543, en Pologne, le système dynamique de Copernic sonne le début de la révolution scientifique, parce qu’il propose une nouvelle vision de l'Univers, confirmée soixante-six ans plus tard par les observations de Galilée. En juin 1609 ce dernier construisit une lunette, la tourna vers le ciel et découvrit avec émotion les merveilles de la nature annoncées par Copernic.

Le retentissement considérable de l’observation de Galilée provient de ce qu'elle implique  une nouvelle vision de l’homme.

Ce dernier y perd la place centrale qu’il s’était octroyé dans l’Univers, ainsi que le cadre qu’il s’était donné pour expliquer le monde. Dès cet ébranlement initial, toutes les idées furent mises en mouvement. Pour comprendre le monde, il n'y avait plus d’autre méthode que l’empirisme.

Il y eut alors un véritable bouleversement dans la pensée, le nouveau principe étant que tout ce qui n’était pas vérifié par l’observation  n'était plus recevable. Pour s’appuyer solidement sur l’observation, la révolution scientifique avait besoin d’outils de mesure qu'elle obtint en s'alliant avec les mathématiques. Les principes de l’analyse mathématique furent élaborés par Descartes et par Fermat au début du XVIIe siècle. Ils  devinrent le nouveau langage universel.

La première loi scientifique de Kepler date de 1609. Puis, en 1686, Newton fit tenir tout l’Univers dans sa formule de gravitation universelle. Ce dernier  professait que l’observation, vérifiée par les sens, permettrait à terme de découvrir tous les secrets de l’Univers. Pierre Laplace en profita pour réduire Dieu à une hypothèse inutile et John Locke pour décréter que la métaphysique était futile.

Désormais tout fait scientifique semblait vrai, et inversement ce qui n’était pas scientifique perdait toute consistance.

Inévitablement la science a fini par nier l’existence de Dieu, après avoir prétendu se construire à côté de lui.

Le conflit entre la démarche scientifique et la foi religieuse devint flagrant lorsque l’évolutionnisme fit disparaître l’homme en tant que sujet de l’histoire. Lorsqu'au XIXe siècle, Darwin posa la notion de sélection naturelle comme principe d’évolution des êtres vivants, il siginifiait que l’homme n’était plus l’acteur de sa propre condition, puisque le milieu naturel déterminait les transformations de la vie des êtres et des objets.

L’évolutionnisme, en remplaçant l’homme par la nature en tant que sujet de l’histoire, niait directement la création du Monde par Dieu.  

Avec la science, on crut que la vérité « vraie », pour utiliser ce pléonasme, était à portée de main. La confiance dans les pouvoirs de la science s’adossait  solidement à l’expérimentation et à la raison. La preuve de son succès résidait dans  les changements de la vie matérielle de l’humanité que chacun pouvait constater. 

Les maladies furent progressivement identifiées, des méthodes de soin plus efficaces furent inventées ; à partir de cette époque, le fléau de la famine concerna une proportion de plus en plus faible de l’humanité, la quantité d’énergie utilisable par l’homme s’accroissant sans cesse, avec les conséquences négatives sur l'environnement que l'on connaît.

La science avait changé la condition humaine, dans une proportion et d’une manière à première vue radicalement différente de tous les lents changements qui avaient auparavant affecté l’histoire de l’humanité. 

Il était assez naturel de croire qu’elle détenait, enfin, les clefs de la vérité.

 

On pouvait au moins penser que si la science ne les détenait pas, aucune autre méthode ne permettrait de les détenir, car la méthode scientifique semblait indépassable par quelque autre méthode que ce soit.

 

 

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LA LÉGITIMITÉ DE L'AUTORITÉ

18 Juin 2015 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

LA LÉGITIMITÉ DE L'AUTORITÉ

D'OÙ VIENT L'AUTORITÉ?

 

D’où vient l’autorité ? avec le temps, la légitimité de l’autorité a non seulement évolué, mais a basculé d’une légitimité transcendantale à une légitimité fondée sur la raison. Non sans dégâts pour l’autorité per se.

 

Dés les premiers philosophes grecs, comme Protagoras ou Lycophron, l'autorité était supposée être le produit d'un accord passé entre les hommes afin d'assurer leur concorde. C’est Platon qui a donné le premier une orientation métaphysique à l’autorité, dans La République, Livres VI et VII (315 av J.-C.). Pour ce dernier, l’ordre supérieur de la Raison et des Idées génère des normes transcendantes qui s’imposent aux gouvernants comme aux gouvernés.  Il est approuvé sur ce point par Aristote qui invoque un ordre cosmique s’appliquant aux  différences entre les êtres ainsi qu’à la distribution inégale du pouvoir qui en résulte.

En pratique, dans la Rome antique, la civitas romana applique intuitivement la conception platonicienne du pouvoir en liant l'autorité au sacré. Le Sénat romain est chargé de cette relation entre l’autorité et le sacré, qui consiste concrètement à éclairer ses décisions par l’interprétation des legs du passé. Ainsi  Cicéron dans son Traité des Lois (52 av J.-C.), rappelle que le Sénat se contente de formuler un avis dont la nature sacrée implique que le peuple doive naturellement s’y soumettre, sans que la contrainte soit nécessaire.

La modernité a entraîné une substitution de légitimité en matière d’autorité. L’autorité n’est plus fondée sur une justification transcendante, cette dernière étant désormais adossée à la raison. Machiavel a officialisé cette substitution de légitimité dans Le Prince (1513), en invoquant un pacte volontaire entre les hommes et l’État, les premiers abandonnant une partie de leur pouvoir au second pour que ce dernier fasse fonctionner la société. Cette idée de pacte ou de contrat entre gouvernés et gouvernants est partagée par Hobbes dans Le Léviathan (1651), Locke dans son Traité du gouvernement civil (1690), Montesquieu dans L'Esprit des lois (1748) ou Rousseau dans Le Contrat Social (1762).

Cette unanimité est réconfortante du point de vue intellectuel, mais si l’autorité n’a plus d’origine transcendante, que signifie ce pacte originel qui délègue aux gouvernants une partie du pouvoir des gouvernés? Quelle est la forme d’autorité raisonnable ? Quelle est la partie du pouvoir des gouvernés qui doit être concédée aux gouvernants ? L’histoire montre que la forme d’autorité qu’acceptent en pratique les hommes évolue, accompagnée de révoltes qui aboutissent provisoirement à de nouvelles constitutions et lois. 

En effet, dès lors qu’il invoque la raison pour accepter l’autorité ou pour l’imposer, l’homme se trouve contraint de redéfinir sans cesse la frontière entre ses droits individuels (la sphère privée) et les pouvoirs de l’État (Benjamin Constant, Principes de politique (1815)).

De plus, force est de constater que l’autorité fondée sur le sacré n’a pas abdiquée, ce qui tiraille l’individu entre le pouvoir traditionnel, qu’invoque notamment les religions, et le pouvoir fondé sur la raison (Burke, Hegel). D’ailleurs, l’autorité issue de la raison n’est pas acceptée sans réticences. Tocqueville s’inquiète dans De la démocratie en Amérique (1835) ou dans L'Ancien Régime et la Révolution (1856) des risques de tyrannie que véhicule le système de pouvoir démocratique. Il pose du coup un débat essentiel concernant le pouvoir, la relation entre l’égalité et l’autorité.

Car si la raison postule l’égalité entre les hommes, cette égalité n’implique t-elle pas la disparition de l’autorité ?

Inversement, Si l’on admet qu’en pratique l’autorité s’avère nécessaire pour le bon fonctionnement ou même le fonctionnement tout court de la société, comment la raison peut-elle justifier l’inégalité entre les hommes ? La nécessité ? Quelle est l’essence de cette nécessité ?

On le constate, l’invocation de la raison rend contingent le débat sur la légitimation de l’autorité.

C’est ce que, dés l’origine, voulait éviter Platon.

Dans la société du XIXe siècle livrée à la tyrannie de la raison, tiraillée par les contradictions entre raison et autorité, l’on voit Karl Marx refuser ce débat dans La Question juive (1844) et Engels, dans De l'autorité (1874), se contenter d’affirmer que l'autorité ne devrait pas disparaître ou Proudhon dans Du principe fédératif (1863), rejeter logiquement le principe d’autorité au nom de la liberté, justifiant l’anarchisme.

Le problème est que presque personne, sauf les anarchistes, ne se résigne à la disparition annoncée de l’autorité. Des sociologues comme Durkheim, dans De la division du travail social (1893) et dans Le Suicide (1897), assurent que le principe d’autorité est nécessaire pour assurer le fonctionnement de la société. Max Weber, après avoir, dans Économie et société (1922), proposé sa célèbre typologie de la légitimité de l’autorité, traditionnelle, charismatique ou bureaucratique prévoit que l’autorité bureaucratique, rationnelle donc, deviendra progressivement dominante, mais que ce sera sans doute aux dépens de la liberté des individus.

Nombre de penseurs germaniques, sociologues, juristes ou philosophes cherchent à justifier le principe d’autorité en évitant soigneusement de l’opposer à la raison ou à la liberté. C’est le cas de Georg Simmel dans Sociologie (1908), d’Hans Kelsen dans sa Théorie générale du droit et de l'État (1945) ou de Carl Schmidt dans sa Théologie politique (1922) ou même de Julien Freund dans L'Essence du politique (1965).

Ainsi apparaît une contradiction fondamentale entre tous ceux qui estiment l’autorité nécessaire en pratique et les philosophes qui contestent sa légitimité.

 

De facto, il nous faut donc prendre position sur la question de son affaiblissement supposé. Devons nous en tenir compte, oui ou non, pour concevoir le management des organisations du XXIe siècle ? 

 

 

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