SE RETROUVER EN PRISON AU JAPON
On se souvient peut-être que j’ai écrit une série de billets sur la vie professionnelle de Carlos Ghosn. Dans le présent billet, il ne s’agit pas de son histoire personnelle, mais de montrer, au travers de son expérience, comment fonctionnent les prisons japonaises, très loin du système français en la matière. De ce fait, derrière la dureté des conditions de détention, on peut voir se dessiner une société qui a des principes bien éloignés des nôtres…
Depuis son arrestation, le 19 novembre 2018, Carlos Ghosn est en laisse, comme tous les prisonniers, une corde autour de la taille le liant à un gardien, en sus des menottes. Après plusieurs heures de procédure, le voici qui sort de la berline qui l’a directement conduit au sous-sol de la prison Kosuge, qui est le Centre de détention de Tokyo.
Après le contrôle d’identité, un gardien l’installe dans un cabinet d’attente jusqu’à ce qu’il soit appelé pour effectuer la procédure d’intégration à la prison. En sous-vêtements, il voit ses effets personnels triés et, comme dans la plupart des prisons du monde, constate la saisie de ses clés, de sa ceinture, de ses chaussures et de sa cravate. Il n’est plus en garde à vue, il est en détention provisoire.
Après une fouille intime, Carlos Ghosn bénéfice d’une visite médicale pendant laquelle on s’intéresse particulièrement aux modifications éventuelles de son corps, une pratique courante des clans de yakusas, les mafias japonaises. Il est presque minuit lorsqu’Il se rend en cellule en combinaison de prisonnier, car il n’apprendra que plus tard qu’il a le droit de conserver ses vêtements civils jusqu’au procès, sauf les claquettes réglementaires qui lui sont toujours imposées. Il reçoit auparavant un paquetage avec une mallette contenant une assiette, deux bols et des baguettes : il déjeunera seul, en cellule. Normalement, il peut obtenir un kit courrier pour écrire à ses proches, mais il n’y a pas droit car le procureur veut qu’il soit placé dans un isolement complet.
La prison l’accueille dans son quartier VIP de la prison, où l’on ne trouve que des cellules individuelles. Pour s’y rendre, Le gardien lui ordonne d’avancer en gardant les yeux fixés sur une ligne blanche tracée au sol. Il n’a pas le droit de jeter des coups d’œil sur les côtés. Sa cellule est proche de celles de suspects de crimes graves, y compris de celles des condamnés à mort qui sont au nombre d’une centaine au Japon actuellement. Leur peine n’est presque jamais commuée en prison ; en revanche on procède à tous les recours légaux jusqu’à ce qu’ils soient épuisés avant que les condamnés ne soient pendus. Cela semble plus barbare que de les exécuter rapidement puisqu’ils le seront presque toujours et les condamnés le savent, mais les Japonais ont adopté une procédure pénale qu’ils sont bien obligés de faire semblant de suivre, au nom des Droits de l’homme : hypocrisie, quand tu nous tiens…
C’est le moment de réaliser que, dans le système judiciaire japonais, le procureur joue un rôle central, et non le juge. Il examine le dossier d’accusation, consulte sa hiérarchie et décide, en accord avec cette dernière, soit d’abandonner la poursuite, soit d’aller au procès. Rien de particulier, excepté que sa décision règle tout de suite, en pratique sinon en droit, la question de la condamnation.
Il arrive souvent, dans environ 60% des cas, que les poursuites soient abandonnées après que la police a transmis le suspect au procureur, parce que les preuves ne sont pas assez solides pour tenir devant un tribunal. Mais lorsque le procureur décide d’aller au procès, 99,97 % des jugements donnent lieu à condamnation. Autant écrire cent pour cent.
On peut en conclure que, dans les faits, les procureurs, et non les juges, rendent la justice au Japon. Lorsqu’un suspect se présente devant le procureur, il sait que ce dernier est déterminé à le condamner sur la base de son dossier. À moins qu’il ne parvienne à le convaincre, avec l’aide de son avocat, que les preuves du délit dont il est accusé sont insuffisantes, il ne lui reste plus qu’à signer ses aveux puisqu’il sera de toute façon condamné : on est loin du « présumé innocent » de la justice française.
Du point de vue de la justice japonaise, Carlos Ghosn est un prisonnier exceptionnel du fait de sa célébrité et de son évasion, mais aussi parce qu’il a été directement interpellé à l’aéroport sur instruction du procureur et du fait de son comportement : Il a toujours refusé de signer le moindre document que lui tendait les procureurs. Plus encore, arrêté une seconde fois en avril 2019, il a décidé de ne plus répondre aux questions de l’accusation.
Mais le voilà dans sa cellule de 6,46 m2, entourée de murs blancs, avec trois tatamis au sol, un futon pour dormir, une table basse pour lire ou écrire et au fond, un lavabo et des WC. Une fenêtre donne sur une coursive, recouverte d’un film qui ne permet au détenu de ne distinguer rien de plus que la nuit et le jour. Pas un son et pas d’horloge pour garder le sens du temps.
Au plafond un néon, tamisé durant la nuit. Une fois allongé pour les dix heures réglementaires de sommeil de 21 heures à 7 heures du matin, il est demandé au détenu de dormir sur le dos ou sur le côté, le visage tourné vers la porte et la couverture pas trop remontée. Les rondes sont fréquentes, qui veillent au grain.
À 6 h 50, le prisonnier doit se lever, ranger son futon, rouler sa couverture et s’habiller, avant l’appel auquel il répond en annonçant son numéro et avant de recevoir le contenu de son déjeuner, à savoir du poisson cuit, un mélange de riz et d’orge et des légumes, l’ensemble contenant mille six cent calories, le tout distribué en silence par d’autres détenus. Puis, il s’agit de laver son bol, ses baguettes et son assiette ; la cellule doit être impeccable. Les contrôles sont fréquents entrainant souvent une remise en ordre de la cellule.
Par principe, le détenu n’a pas le droit de parler, sauf pour demander du thé, de l’eau chaude ou signaler un problème. Il n’a pas le droit non plus de faire les cent pas dans sa cellule : il doit demeurer assis, ou sur les genoux, ou les jambes étendues devant la table basse. Cependant, après le ménage, les détenus ont le droit de se lever pour faire quinze minutes d’exercice et ils y sont même encouragés par une musique diffusée par haut-parleur. Ils ont également droit à une seconde séance de gymnastique en fin d’après-midi. Entretemps, ils n’ont pour s’occuper qu’un stylo, un bloc papier et des livres.
Heureusement, ils ont droit à une promenade de trente minutes sur le toit de l’immeuble de la prison Kosuge. Toujours les yeux rivés sur la ligne blanche tracée au sol, ils se retrouvent seuls dans un box entouré de murs de trois mètres de haut avec une grille au-dessus de la tête. C’est une « sortie » que les détenus ne ratent pas, d’autant plus qu’ils n’y ont pas droit les weekends et les jours fériés. Ils ont aussi le droit de prendre deux bains de quinze minutes par semaine l’hiver, un plus grand nombre l’été.
Le prévenu est également occupé par les interrogatoires que conduit le procureur sans la présence des avocats, mais aussi les debriefings avec ses avocats et, pour Carlos Ghosn, les visites des ambassadeurs des pays dont il détient la nationalité, le Liban, le Brésil et la France, au titre de la protection consulaire. C’est ainsi que l’ambassade de France obtint au bout de quelques semaines le privilège qu’il soit transféré dans une cellule médicalisée de la prison, plus vaste et mieux chauffée.
Le retentissement de l’affaire Carlos Ghosn a attiré l’attention des médias mondiaux sur les conditions de détention de cet accusé célèbre et par ricochet sur le système pénitentiaire japonais. Les critiques ont fusé de partout et la magistrature japonaise s’en inquiète. Elle répond que son système permet d’obtenir un taux de criminalité très bas, beaucoup plus bas que celui de la France. Elle se défend de ne pas accepter les avocats lors des interrogatoires des procureurs par la nécessité de pouvoir obtenir des preuves et de pouvoir interroger le suspect librement. Elle n’ajoute pas que l’absence des avocats permet d’obtenir des aveux à partir des dépositions rédigées par les procureurs qui exercent en même temps une forte pression psychologique sur l’accusé. Aussi y a-t-il beaucoup d’innocents dans les prisons japonaises…
Si la rigueur implacable du système pénitentiaire japonais fait froid dans le dos, le niveau ridiculement bas de la criminalité japonaise fait en revanche rêver. Pourtant il n’y a pas de modèle japonais, car la prison n’est qu’une facette de la culture japonaise, mise en pratique par son administration pénitentiaire.
Ce texte est issu de la lecture de l’ouvrage « Le fugitif : les secrets de Carlos Ghosn » écrit par Régis Arnaud et Yann Rousseau (Stock, 2020), dont j’ai utilisé la partie consacrée à l’emprisonnement de Carlos Ghosn au Japon, tout en assumant l’entière responsabilité.
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