LES LEÇONS DE POKROVSK
La forteresse Pokrovsk ne s'est pas effondrée, elle a implosé. Non pas à cause d'une guerre éclair, mais en raison de l’encerclement systématique et permanent des soldats ukrainiens épuisés par les troupes russes adossées à des drones FPV* innombrables.
Pokrovsk était le pivot de la défense ukrainienne dans le Donbass. Avec la prise de cette ville, l'illusion d'un effort de guerre illimité des Ukrainiens soutenus par les Occidentaux s'est effondrée.
La ville-forteresse n’était pas simplement un point parmi d’autres sur la carte. C'était le cœur logistique de l'emprise ukrainienne sur la région de Donetsk, un nœud ferroviaire et routier alimentant tout le front central, avec de vastes dépôts, des hôpitaux et des positions fortifiées creusées sous sa zone industrielle.
Sa chute creuse un trou de cent kilomètres dans la ligne de défense ukrainienne, car on ne trouve aucune barrière naturelle ni de zones urbaines à l'ouest de la forteresse, mais une steppe ouverte et vallonnée menant directement au Dniepr.
Pour l'Ukraine, ce n'est pas un revers tactique, c'est la fin de toute manœuvre en dehors de quelques contre-attaques symboliques. Chaque brigade de réserve décimée autour de Pokrovsk est une brigade qui n'existera plus pour le prochain front, à Zaporozhye, à Kharkov ou aux passages du Dniepr. À Mirnograd, deux formations d'élite, la 25e division aéroportée et la 38e division d'infanterie navale, se retrouvent encerclées, avec leurs lignes de ravitaillement sous le feu constant des drones FPV.
Aujourd’hui, l’Ukraine se bat pour gagner du temps, jusqu’à l'inévitable règlement de comptes. Car, pendant que les Européens se gaussaient du faible PIB officiel [1] de la Russie, un peu au-dessous de celui de l’Italie écrivaient-ils, et que l’UE interdisait, dans le cadre du 19e paquet de sanctions, la livraison de cuvettes de WC et de bidets à la Russie, Moscou construisait une machine de guerre qui, chaque jour, produit quatre fois plus de munitions que l’ensemble de l’OTAN, États-Unis compris.
Cela n’est pas étonnant dans la mesure où l'OTAN dépense des centaines de milliards de dollars et d’Euros pour approvisionner toujours insuffisamment l’Ukraine, tandis que la Russie dépense dix fois moins pour démolir la stratégie de la machine de guerre occidentale.
La chute de Pokrovsk révèle aussi la métamorphose de la stratégie opérationnelle russe. L'époque des groupes tactiques de bataillons lourds est révolue. Ce que nous voyons aujourd'hui, c'est une armée constituée par de petites équipes d'assaut autonomes, coordonnées par un réseau permanent de drones FPV et soutenues par une artillerie de précision qu'aucune armée occidentale ne peut aujourd'hui reproduire à grande échelle.
Les drones FPV constituent en effet le cœur du nouveau système de repérage d'artillerie, la nouvelle arme anti-blindée, tout en étant l’outil d’une nouvelle guerre psychologique. Chaque village, chaque tranchée et chaque point fortifié sont cartographiés, surveillés et effacés avec une précision algorithmique.
De ce fait, la doctrine occidentale traditionnelle de blindés constitués en masse, de commandement centralisé et de suprématie aérienne s'est effondrée face à ces nouvelles opérations distribuées[2].
La prise graduelle de Pokrovsk en a fait la démonstration: une forteresse urbaine neutralisée non pas par des bombardements massifs mais par une usure presque invisible provoquée par des centaines de micro-batailles se fondant en une seule avancée progressive.
Les troupes avancent désormais en silence. De petits groupes d’infiltration, invisibles et imprévisibles, réussissent là où d’immenses colonnes ont échoué. Ce n’est plus la bataille de chars, mais celle de l’ombre, du piège et de la peur permanente.
Les analystes militaires le disent : ce qui s’est passé autour de Pokrovsk, c’est une répétition générale d’un nouvel art de la guerre. On ne vise plus la ligne, on vise l’endurance, la capacité de résistance, la logistique, le moral.
L’armée russe ne cherche pas une lente érosion, mais une annihilation programmée. Face à elle, l’Otan rationne aujourd’hui les munitions et cherche à évaluer la durée probable de la résistance ukrainienne.
Tirant les conséquences de cette situation, voici ce qu’écrit, retranscrit de manière synthétique, Guy Vinet, dans un éditorial publié dans la très sérieuse Revue de la Défense Nationale le 4 décembre 2025, intitulé « Non, la Russie ne déménagera pas ! » :
La Russie va continuer de mener sa guerre en Ukraine jusqu’à ce qu’elle obtienne un résultat satisfaisant, ce que nul ne saurait vraiment définir aujourd’hui. L’Ukraine va continuer à résister héroïquement, avec un soutien parcimonieux des Européens et limité des Américains, en perdant progressivement certains de ses territoires. À la fin de cette guerre, les Européens seront les grands perdants face à la Chine qui s’imposera comme le leader du monde autocratique avec la Russie comme brillant second et les États-Unis qui auront tiré leurs marrons du feu.
Dans cette perspective, l’Union européenne serait bien inspirée d’oublier ses visions idéologiques contreproductives et sa bien-pensance technocratique délétère pour adopter un positionnement géopolitique frappé au coin d’un solide réalisme géostratégique et économico-commercial. C’est à ce prix qu’elle pourra coexister avec son grand voisin oriental, sans illusion ni crainte.
*FPV : First Person View.
[1] Alors que le PIB PPA (en tenant compte de la Parité du Pouvoir d’Achat) fait de la Russie le quatrième PIB PPA du monde en 2024, après la Chine, les États-Unis et l’Inde et loin devant la France neuvième et l’Italie, douzième.
[2] Les opérations distribuées (OD) sont une forme de manœuvre de guerre inventée par les Marines US dans laquelle de petites unités hautement performantes réparties sur une vaste zone d'opérations créent un avantage sur l'adversaire grâce à l'utilisation délibérée de la séparation et d’actions tactiques coordonnées et indépendantes.
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