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LE SENS DU TATOUAGE
10 Septembre 2025 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE
Le tatouage a longtemps fait l'objet d'un rejet social, pour devenir aujourd’hui le symbole d’une lecture postmoderne du corps. Quel sens en tirer ?
Signe inscrit dans la peau de manière permanente et profonde, le tatouage s’est répandu dans toutes les sociétés du monde depuis la fin du milieu du XXe siècle, alors que le tatouage a une histoire et une géographie.
On a retrouvé des tatouages sur un corps en Italie 5300 avant J.C., mais le mot et l’acte sont liés à la Polynésie, d’où le terme* provient. Le tatouage traditionnel prend un sens différent selon les sexes. Pour les hommes, il est un signe de pouvoir et de prestige, comme chez les Kasan, les Iatmul de Nouvelle-Guinée, les Inuit, les Zkara, tribu berbère, les Guerzé de Guinée ou chez les Tshokwé, peuple bantou du nord de l'Angola. Chez les femmes, le tatouage prend un sens différent. Dans le Pacifique nord, les jeunes filles sortent de la réclusion des premières règles par un tatouage aux poignets et aux jambes. Chez les Bédouins d'Irak, l'homme ne prend pour épouse une femme que si elle est tatouée.
Ces différents exemples montrent un tatouage comme rite de passage, mais au Japon, le tatouage avait un sens à la fois anthropologique et social, car, dans la culture de l'ancien Japon, les autochtones portaient des tatouages indiquant leur rang, alors qu’il a tendance à devenir rapidement un signe d'infamie, comme en Chine.
Au Japon, au cours du temps, le tatouage devint ornemental. À la fin du XVIIe, le tatouage pictural se répandit, mais la pratique demeura néanmoins plébéienne.
En Occident, le tatouage fut signe d’infamie. Chez les Grecs et les Romains, il est appliqué aux esclaves et interdit aux hommes libres par les trois religions du Livre, Judaïque, Chrétienne et Islamique. Au Moyen Âge, les voleurs sont marqués d'une fleur de lys et le tatouage des condamnés ne sera aboli qu’en 1852. En écho à cette flétrissure pénale, le tatouage fleurit au sein de la pègre et de tous les milieux marginaux. Il signifie alors une rupture assumée avec la société.
Ainsi, le tatouage avait donc une image négative dans les sociétés occidentales jusqu’à la fin du XXesiècle, lorsque son statut changea à l’instar du Japon deux siècles plus tôt. Le signe d'infamie devint un signe d'ornementation, tout en gardant dans un premier temps sa signification marginale.
Il est porté dans les années 1960 par les bikers, avec des symboles violents qui se lisent comme un signe de rupture avec la société. Dans les années 1970, les Punks usent de tatouages guerriers, de signes de mort ou de figures de divinités antiques. La décennie suivante voit proliférer des tatouages concernant des communautés sexuelles minoritaires.
Mais, à partir des années 1990, le tatouage se banalise et devient plus mimétique qu’identitaire. Objet esthétique, libérateur et épreuve physique, il permet d'exprimer quelque chose sur soi. Rite de passage pour les adolescents ou révélateur de pulsions enfouies, le tatouage tend à devenir une mise en scène du corps, une pratique cathartique qui affirme une identité personnelle à partir d’une démarche volontaire d'esthétisation du corps.
Exprimer quelque chose sur soi, pour toujours. Cela implique que le tatouage ne soit pas compulsif. Il demande de supporter la douleur. Il entraine ensuite des changements psychiques chez le tatoué. S'il n'est que décoratif, le tatouage comble un narcissisme défaillant. Lorsque le motif est violent, il révèle des pulsions sombres, à moins qu’il ne soit destiné à attirer le regard ou à effrayer. Dans tous les cas, il est révélateur d'identité et de singularité.
Ainsi le tatouage, à la frontière de soi, engage moins le paraître que l'être. Sachant que la quête d'un corps sans fin bute sur la mort, le tatouage constitue un geste prométhéen, qui consiste à se faire démiurge de sa propre forme. Cependant il arrive aussi que le désir de tatouage s’estompe et disparaisse. Son moi étant désormais affermi, sa crise d’identité cessant, il s’agit pour la personne tatouée de rompre avec le passé et dès lors le tatouage devient gênant puisqu’il est devenu une trace indélébile d’un passé désormais révolu, soumise au regard d’autrui.
Il faut dès lors l’éliminer puisqu’il s’agit de mettre en harmonie son image de soi avec son soi. Aucune technique ne s'avère parfaite, mais les lasers pigmentaires ont finalement donné la possibilité, à partir des années 1990, de faire disparaître la majeure partie des tatouages sans laisser de traces.
La boucle est alors bouclée. Le tatouage, signe de l’appartenance à une classe sociale vilipendée, puis devenu, avec nos sociétés individualistes, un instrument de différentiation, s’efface lorsque change l’image de soi.
* Le terme de « tatouage » provient du tahitien tatoo, « ta », désignant le bâton utilisé pour frapper la peau durant l'opération d'impression et « tatau » signifiant marquer, frapper, blesser.
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