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Le blog d'André Boyer

VERS UNE EUROPE KIDNAPPÉE

25 Février 2026 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

MILAN KUNDERA (1929-2023)

MILAN KUNDERA (1929-2023)

À partir des fulgurances de Milan Kundera, ce texte propose un ensemble de réflexions sur l’avenir de l’Europe.

 

Kundera se refuse à opposer d’une manière trop absolue la Russie à la civilisation occidentale: L’Europe n’est-elle pas en effet une seule entité, ancrée dans l’ancienne Grèce et dans la pensée dite judéo-chrétienne ?

Car de lointaines racines antiques unissent la Russie à l’Europe. Plus récemment, depuis le XVIIIe siècle, la Russie s’est rapprochée de l’Europe et la fascination entre les deux était alors réciproque, puisque personne n’a échappé à la force du grand roman russe, qui reste inséparable de la culture européenne commune.

Les fiançailles culturelles des deux Europes resteront un grand souvenir, mais il est non moins vrai qu’ensuite le communisme russe ranima vigoureusement les vieilles obsessions antioccidentales de la Russie, l’arrachant brutalement à l’histoire occidentale, ce que confirme désormais la guerre entre la Russie et l’Ukraine.

À la frontière orientale de l’Europe, mieux qu’ailleurs, la Russie  est perçue comme un Anti-Occident ; elle apparait d’une part comme une des puissances européennes parmi d’autres, mais aussi comme une civilisation particulière. À ce propos, Kundera souligne les propos de Czeslav Milosz dans son livre Une autre Europe : aux XVIe et XVIIe siècles, les Moscovites apparaissaient aux Polonais comme « des barbares contre qui on guerroyait sur des frontières lointaines. »

Il rapporte aussi les propos de Kasimierz Brandys, au temps du régime soviétique : un écrivain polonais rencontra Anna Akhmatova, la grande poétesse russe. Le Polonais se plaignait de sa situation : toutes ses œuvres étaient interdites. Elle l’interrompit : « Avez-vous été emprisonné ? » Le Polonais répondit que non. « Avez-vous au moins été chassé de l’Union des Écrivains ? » Non. « Alors, de quoi vous plaignez-vous ? ». Akhmatova était sincèrement intriguée.

Et Brandys de commenter : « Telles sont les consolations russes. Rien ne leur parait assez horrible en comparaison du destin de la Russie. Mais ces consolations n’ont aucun sens. Le destin russe ne fait pas partie de notre conscience ; il nous est étranger ; nous n’en sommes pas responsables. Il pèse sur nous, mais il n’est pas notre héritage. Tel était aussi mon rapport à la littérature russe. Elle m’a effrayé. Jusqu’à aujourd’hui je suis horrifié par certaines nouvelles de Gogol et par tout ce qu’écrit Saltykov-Chtchedrine. Je préfèrerais ne pas connaitre leur monde, ne pas savoir qu’il existe »

Évidemment, le jugement qu’il porte sur les œuvres de Gogol n’exprime pas, bien entendu, un rejet de son art, mais l’horreur du monde que cet art évoque : ce monde nous envoute et nous attire quand il est loin, et il révèle toute sa terrible étrangeté dès qu’il nous encercle de près : il possède une dimension plus grande du malheur, une autre image de l’espace, un espace si immense que des nations entières s’y perdent, un autre rythme du temps, lent et patient, une autre façon de rire, de vivre, de mourir.

Juste en face des Russes, Kasimierz Brandys écrivait depuis l’Europe centrale qui forme une zone incertaine de petites nations entre la Russie et l’Allemagne.

Mais qu’est-ce qu’une petite nation ? Kundera propose sa définition : une petite nation est celle dont l’existence peut être remise en question à tout moment, qui peut disparaitre, et qui le sait.

Aujourd’hui encore, même s’ils se sentent menacés par l’idéologie et les pratiques de l’UE, un Français, un Russe ou un Anglais n’ont pas l’habitude de se poser des questions sur la survie de leur nation. D’ailleurs, leurs hymnes ne parlent que de grandeur et d’éternité. Or, l’hymne polonais commence par le vers suivant : « La Pologne n’a pas encore péri... »

L’Europe centrale en tant que foyer de petites nations possède sa propre vision du monde, une vision fondée sur la méfiance profonde à l’égard de l’histoire et sur sa vulnérabilité, qui devient aujourd’hui celle de toute l’Europe.

Il suffit de lire les plus grands romans centre-européens : dans Les Somnambules de Broch, l’histoire apparait comme un processus de dégradation des valeurs ; L’homme sans qualités, de Musil, dépeint une société euphorique, qui ne sait pas qu’elle va disparaitre demain ; dans Le Brave Soldat Chveik, de Hasek, la simulation de l’idiotie est la dernière possibilité de garder sa liberté et les visions romanesques de Kafka nous parlent d’un monde sans mémoire.

Toute la création centre-européenne, de notre siècle jusqu’à nos jours, pourrait être comprise comme une longue méditation sur la fin possible de la société européenne.

Or, dans notre monde moderne, où le pouvoir a tendance à se concentrer de plus en plus entre les mains de quelques grands, les États-Unis, la Chine, peut-être la Russie ou l’Inde, toutes les nations européennes deviennent progressivement de petites nations. En ce sens, le destin de l’Europe centrale apparait comme l’anticipation du destin européen dans son ensemble.   

Or Kundera observe que la disparition de l’effervescence culturelle en Europe centrale est passée inaperçue, parce que, d’après lui, l’Europe ne se voit plus comme possédant une unité culturelle. Au Moyen Age, l’unité de l’Europe reposait sur sa religion commune, avant que dans les Temps modernes, la religion ne céde la place à la culture, qui devint la réalisation des valeurs suprêmes par lesquelles les Européens se comprenaient, se définissaient, s’identifiaient.

 

En ces temps incertains, la culture européenne a-t-elle cédé la place au marché ? Dès lors, au nom de qui une Europe kidnappée peut-elle encore s’exprimer?

 

Références : Milan Kundera (1983), Un Occident kidnappé, ou la tragédie de l’Europe Centrale, Le Débat, n° 27

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