L'ULTIME VICTOIRE
Les dernières troupes organisées de la Grande Armée traversent les deux ponts de la Bérézina le 27 novembre 1812, tandis que deux armées russes se rapprochent, l'une sur la rive droite commandée par Tchitchakov et l'autre talonnant l'arrière garde de Victor sur la rive gauche, commandée par Wittgenstein.
Le désordre règne dans la nuit du 27 au 28 novembre : des militaires isolés traversent, de l’artillerie et des bagages suivent dans une profonde désorganisation. Désarmés, regroupés autour de leurs feux et blottis dans leurs cambuses auxquelles ils s'accrochent, beaucoup de trainards ont enfin compris qu’il fallait bouger lorsqu'ils entendent le son des canons russes. Cette nuit-là, une horde compacte se rue sur les ponts, alors que la nuit précédente presque personne n’avait traversé.
Napoléon a décidé de garder les ponts encore ouverts dans la journée du 28 novembre pour permettre au maximum de troupes, de trainards, de civils et de bagages de s’enfuir. Face à l’armée de Wittgenstein qui attaque, quatre mille hommes de Victor restent sur la rive gauche pour protéger le passage, appuyés par trois cents cavaliers et par l’artillerie de la Garde qui est positionnée de l’autre côté du pont, dans les marais de la rive droite.
Ce même 28 novembre, se déroule la dernière bataille de la campagne de Russie, une bataille victorieuse pour la Grande Armée, aussi affaiblie soit-elle. Ce sont même deux batailles simultanées qui se déroulent.
En effet, pendant que Napoléon prenait des dispositions pour permettre le franchissement des attardés, Tchitchakov l’attaquait avec toutes ses forces sur la rive droite. Pour l’affronter, Oudinot et Ney réunis ne disposaient que de huit mille cinq cents hommes, dont mille cinq cents cavaliers, auxquels se joignirent neuf mille Polonais. Avec le soutien de l'artillerie de la Garde, ce renfort leur permit de culbuter les troupes de Tchichakov, avec le soutien de l'artillerie de la Garde.
Le terrain était couvert de bois clairs et de champs. Depuis le Nord, le vent chassait une neige épaisse et les mains engourdies des soldats privés de vivres avaient du mal à tenir le fusil. Oudinot fut blessé. Le combat durait depuis deux heures sur la rive droite, lorsque, sur l'autre rive, Wittgenstein passa à l’attaque contre l’arrière garde de Victor.
La foule des trainards se rua alors vers les ponts, formant une multitude compacte d’un kilomètre carré !
Tout en se défendant à un contre cinq, Victor réussit malgré tout à s’emparer d’un bois pour mettre hors d’état de nuire l’artillerie russe qui semait la terreur en tirant sur la foule massée à l’entrée des ponts. Et c’est l'image que la postérité a voulu retenir de cette bataille, le moment où les hommes et les chevaux se noyaient dans la Bérézina, les voitures se renversaient, les fuyards éperdus couraient en tous sens sous les boulets…
Mais il ne s’agissait que d’une charge contre la masse des trainards, faiblement protégés par l’arrière garde de la Grande Armée, tandis que, sur la rive droite, les attaques de Tchitchakov étaient repoussées. S'il ne fut pas nécessaire de faire donner la Garde pour l'emporter, le combat fut très sanglant : lorsque la nuit sépara les combattants, la moitié des officiers et des soldats qui avaient combattu dans la journée avaient été blessés. Ceux qui n’étaient pas blessés étaient presque tous malades.
Le soir du 28 novembre, entre 21 heures et une heure du matin, Eblé fit pratiquer une sorte de tranchée au sein de l’encombrement formés des trainards agglutinés autour des ponts, afin que les troupes de Victor, à l’exception de l’arrière garde au contact direct avec l’ennemi, se fraient un chemin sur l’autre rive.
Le 29 novembre, à partir d’une heure du matin, on observa à Studienka une situation extraordinaire : les soldats de Victor étaient passés, les ponts étaient libres mais personne ou presque ne passa sur les ponts. Il y avait pourtant sur la rive gauche un grand nombre de soldats isolés, d’employés, de domestiques, de familles fugitives. Mais l’apathie les avait gagnés, à force de fatigue, de maladies et de blessures et dans la nuit presque tranquille, malgré les efforts de Victor et d’Eblé, la plupart refusaient de quitter leur bivouac.
L’épilogue intervint à six heures et demie du matin le 29 novembre, lorsque Victor finit par faire passer toute son arrière garde sur l’autre rive. La multitude prit enfin conscience qu’il fallait quitter les lieux et se précipita vers les ponts, mais Eblé dut se résoudre à faire détruire les ponts deux heures plus tard alors qu’il restait encore des dizaines de milliers de personnes sur la rive gauche, hommes, femmes et enfants qui hurlaient leur désespoir.
À neuf heures, les cosaques les entouraient et les faisaient prisonniers.
À neuf heures et demie, Eblé acheva la destruction des ponts tandis qu'à proximité surgissaient les premières troupes de Wittgenstein.
La suite ne fut qu’une longue fuite vers Vilnius puis vers Königsberg, au cours de laquelle la Grande Armée se désagrégea dans sa quasi-totalité, tout en conservant l'essentiel de son corps d'officiers. Mais, à peine trois jours après avoir franchi la Bérézina, elle ne comptait plus que huit mille quatre cents combattants organisés !
Quant à Napoléon, il quitta l’armée six jours plus tard, le 5 décembre, pour rejoindre Paris le 19 décembre, tandis qu’un changement radical se produisait dans l’opinion européenne lorsqu’elle découvrit que le grand conquérant avait perdu son armée.
Mais arrêtons-nous à la Bérézina, car ce récit avait pour objectif de décrire les efforts inouïs que Napoléon, ses généraux, ses officiers et ses troupes déployèrent pour survivre face à la faim, à la marche, au froid et bien sûr face aux troupes russes.
Lorsque, pratiquement encerclée, la Grande Armée se retrouva contrainte de traverser la Bérézina en catastrophe, l'extraordinaire résida dans sa capacité collective à s’organiser, à tromper l’ennemi, à combattre et finalement à passer envers et contre tout.
On peut en tirer une leçon de volonté, de courage, d’organisation collective, car ce fut une victoire, vraiment…
PS : parmi les ouvrages dont je me suis inspiré pour écrire cette série de billets sur la retraite de Russie et la traversée de la Bérézina, je vous recommande l'ouvrage, téléchargeable sur Google, du Général Georges de Chambray, Histoire de l'Expédition de Russie, 1823, dont le récit me semble particulièrement proche des événements qui se sont effectivement déroulés.
À SUIVRE
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