histoire
À SMOLENSK, L'HORIZON S'ASSOMBRIT
L'objectif est désormais Smolensk où la Grande Armée pourra prendre ses quartiers d'hiver, si les circonstances s'y prêtent.
La colonne s'étire sur des kilomètres, avec Napoléon qui chevauche en tête entouré de sa Garde, suivi par les corps de Murat, de Ney et du prince Eugène. Le maréchal Davout ferme la marche. D'innombrables chariots tentent de suivre, chargés de blessés et alourdis d'objets hétéroclites. Ces traînards sont la proie des Cosaques et des partisans.
Le moral de la troupe est bas, d’autant plus que le ravitaillement est impossible et que la nuit, la température commence à descendre au-dessous de zéro. Les chutes de neige deviennent fréquentes. Le 29 octobre 1812, la troupe traverse le champ de bataille de Borodino, toujours jonché de cadavres. Le 31 octobre, après avoir parcouru plus de 100 kilomètres depuis Malo-Iaroslavets, l’armée fait une pause à Viasma.
Côté russe, Koutousov résiste à la tentation de se lancer à la poursuite de Napoléon pour lui livrer bataille, malgré les souhaits du général Bennigsen et du commissaire britannique. Il pense que les Français sont perdus et qu’il est donc inutile de les attaquer de front, mais qu’il suffit de les harceler en attendant de trouver la bonne occasion de leur porter le coup fatal.
Il donne donc l’ordre au général Miloradovitch de suivre Napoléon sur son flanc gauche et aux Cosaques du général Platov de se porter sur son flanc droit. Lui-même et le gros de l'armée se contenteront de marcher sur les talons des fuyards.
Justement, il prévoit que l'étau pourrait se refermer sur eux aux environs de Viasma, où Napoléon vient de décider de faire une pause dans la retraite de la Grande Armée le 31 octobre.
Il quitte Viasma Le 2 novembre en direction de Smolensk. Aussitôt, le corps du prince Eugène, qui est à l’arrière, est attaqué par les troupes du général Miloradovitch et il est sur le point de céder comme l’avait prévu Koutousov, lorsque les forces du maréchal Davout puis celles du maréchal Ney se portent à son secours.
Miloradovitch fait appel à Koutousov qui refuse de s’engager et qui ordonne de continuer à côtoyer l'ennemi. Du coup, c’est une défaite pour les assaillants encore que les troupes françaises aient perdu dans le combat 4 000 tués ou blessés.
La marche reprend donc, de plus en plus pénible. Le maréchal Davout, dont les forces ont été trop éprouvées pour rester à l’arrière-garde, laisse les troupes de Ney faire face aux cavaliers de Miloradovitch. Les escarmouches sont fréquentes et lorsque le 3 novembre, la neige se met à tomber dru, l'armée est contrainte de ralentir son allure ce qui permet aux Cosaques du général Platov d’attaquer et d’enlever à Ney quatre cent chevaux et fourgons.
À partir de la nuit du 4 au 5 novembre, la température baisse brusquement, passant à moins douze degrés. Les hommes, transis de froid, torturés par la faim, commencent à se traîner. Les chevaux, mal ferrés et nourris avec des écorces et de la paille pourrie, glissent, tombent et ne peuvent plus se relever. Ils sont aussitôt dépecés et mangés. La route est jalonnée de cadavres, de pièces d'artillerie et de chariots abandonnés faute de chevaux.
Le 8 novembre, les premières unités françaises pénètrent dans Smolensk. Il ne reste déjà plus que 40000 hommes en état de se battre sur les 100000 hommes partis de Moscou quinze jours plus tôt. Pour permettre aux artilleurs de conserver les quelque 200 canons qui leur restent encore, la cavalerie a renoncé à ses montures.
Napoléon espérait que l'armée pourrait se reposer à Smolensk et récupérer environ trente mille traînards. Il avait donné de multiples instructions pour que des vivres soient stockées dans la ville et que les cantonnements soient préparés. Mais la ville de Smolensk est en partie détruite et les convois ont été souvent dispersés par les attaques des partisans.
Aussi sa déception et sa fureur sont–elles immenses lorsqu'il découvre que les magasins n’ont que dix jours d'approvisionnements et qu'aucun quartier d'hiver n'a été préparé. Il n’y a pas d’hôpitaux, au point qu’il faut laisser les blessés et les malades dans les rues sur les charrettes qui les ont amenés. Si la Grande Armée n’est pas en mesure de prendre ses quartiers d’hiver à Smolensk comme Napoléon l’avait initialement prévu en quittant Moscou, alors il faut continuer la retraite vers Minsk où se trouvent d’importants dépôts. En outre, la défection du prince autrichien Schwarzenberg qui commande un corps de trente mille hommes mis à la disposition de Napoléon et qui rentre sur Varsovie, place la Grande Armée dans une position périlleuse à Smolensk et la pousse aussi à continuer la marche et à hiverner plus loin.
Or l’horizon s’assombrit rapidement. À 250 kilomètres au nord-ouest de Smolensk, les troupes du maréchal Oudinot occupaient les villes de Polotsk et de Vitebsk, sur la route prise par la Grande Armée venant de Königsberg et Vilnius. Elles ont été bousculées par les forces du général Von Vitebsk Wittgenstein qui occupent désormais Vitebsk, sur le chemin de la retraite prévue par Napoléon.
Au Sud, l'armée russe de l'amiral Tchitchakov remonte de la frontière turque en direction de Minsk. Ceci a deux implications stratégiques. D’une part, l’armée napoléonienne doit désormais prendre un passage plus au sud, par Orcha et Borissov, où elle devra franchir la Bérézina. D’autre part, il lui faut accélérer la retraite pour franchir ce passage dangereux avant que Wittgenstein et Tchitchakov aient pu réaliser leur jonction.
La question du passage de la Bérézina se pose par conséquent à Napoléon dès le 11 novembre lorsque ses avant-gardes quittent Smolensk en direction de Krasnoï.
A SUIVRE
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