IL NE RESTE QUE L'HUMILITÉ
Nous ne sommes pas grand-chose dans ce monde, parce que, quoique nous fassions, notre vie a un terme. Mais toute notre existence se réduit-elle à ce bref passage sur Terre ?
Bossuet entreprend de réfuter cette insignifiance de notre existence qu’il a lui-même, avec une certaine brutalité, mis en exergue. Il commence par rendre hommage à la capacité des hommes à étendre leur connaissance de l’univers, grâce à la science. Et encore n’a-t-il rien vu en cette période de Carême 1662. Qu’aurait t-il dit à l’occasion du Carême 2026 !
Cela signifie que l’homme dispose, grâce à son esprit, d’une force supérieure, qui ne peut provenir que de Dieu. Et d’où vient la capacité de l’esprit humain à se transcender dans le devoir, qui lui fait s'exposer avec joie à des fatigues immenses, à des douleurs incroyables et à une mort assurée, pour les amis, pour la patrie, pour le prince, pour les autels ?
C’est qu’il y a en nous une divine clarté, celle de la vérité, qui doit bien nous faire entendre qu'il y a quelque chose en nous qui ne meurt pas, puisque Dieu nous a permis de trouver le bonheur, même dans la mort. Mais si nous ne sommes que corps et matière, comment pouvons-nous concevoir la possibilité d’un esprit pur ? Et quid de la notion d’éternité ?
Bossuet n’ignore pas que la sagesse universelle offre une explication pour cette dichotomie entre le corps, si grossier, si limité, si impur et l’âme qui s’en évade pour s’envoler si haut. Pour certains sages, l’homme est à l’égal des dieux, pour d’autres il n’est rien. Or, poursuit Bossuet, Il n’y a que la foi qui puisse expliquer ce hiatus entre la matière et l’esprit. L’homme ne supporte pas la tyrannie de la mort, il craint avec raison une immortalité qui rend sa mort éternelle. Mais heureusement Jésus nous dit que cette vie charnelle doit être réduite en poussière pour accéder à une nouvelle vie, entièrement libérée des miasmes de la vie terrestre, une vie éternelle…
Quel orgueil exprime ici Bossuet de poser que le corps et l’âme sont nécessairement séparés, le premier si misérable et corrompu et la seconde qui aspire si puissamment à s’élever qu’elle aspire à quitter son enveloppe terrestre !
Si nous rejetons l’hypothèse de Bossuet et si nous n’acceptons pas le pari de Pascal* qui stipule que nous avons tout à gagner en croyant en Dieu au lieu de dénier son existence, il ne nous reste plus que l’humilité. L’humilité d’accepter que notre cerveau ne soit pas séparé du reste de notre corps, l’humilité de voir dans notre âme un simple produit de notre cerveau, l’humilité suprême d’accepter de disparaitre.
Il reste alors à faire de notre vie, non pas ce que nous en voulons mais ce que nous en pouvons, accepter en tout premier lieu sa déliquescence dans son ensemble et en détail, dans chacun de ses moments, refuser par avance de souscrire à quelque règle que ce soit pour la dominer, la contraindre, la rendre belle, utile, juste, heureuse, harmonieuse ou même tolérable, accepter enfin d’y avancer en tâtonnant du début à la fin de son cheminement.
Il reste notre combat à tous, celui de la vie contre l’entropie, qui fait de chacune d’entre elle une aventure spécifique dans ses misères et ses grandeurs, une aventure qui invite au respect.
Et à l'humilité.
Extrait du fragment 397 des Pensées de Pascal : « Examinons donc ce point, et disons : "Dieu est, ou il n’est pas." Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n’y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre ; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux. Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n’en savez rien.
- "Non ; mais je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix ; car, encore que celui qui prend croix et l’autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier."
- Oui ; mais il faut parier. Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? Voyons. Puisqu’il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir : l’erreur et la misère. Votre raison n’est pas plus blessée, en choisissant l’un que l’autre,
puisqu’il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter.
- "Cela est admirable. Oui, il faut gager ; mais je gage peut-être trop."
- Voyons. Puisqu’il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n’aviez qu’à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gagner ; mais s’il y en avait trois à gagner, il faudrait encore jouer (puisque vous êtes dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé de jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois, à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur.
Et cela étant, quand il aurait une infinité de hasards, dont un seul serait pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux ; et vous agiriez de mauvais sens, en étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu où d’une infinité de hasards il y en a un pour vous, s’il y avait une infinité de vie infiniment heureuse à gagner
Mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela ôte tout parti : partout où est l’infini, et où il n’y a pas infinité de hasards de perte contre celui du gain, il n’y a point à balancer, il faut tout donner. Et ainsi, quand on est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison pour garder la vie, plutôt que de la hasarder pour le gain infini aussi prêt à arriver que la perte du néant. Car il ne sert de rien de dire qu’il est incertain si on gagnera, et qu’il est certain qu’on hasarde, et que l’infinie distance qui est entre la certitude de ce qu’on s’expose, et l’incertitude de ce qu’on gagnera, égale le bien fini, qu’on expose certainement, à l’infini, qui est incertain. Cela n’est pas ; aussi tout joueur hasarde avec certitude pour gagner avec incertitude ; et néanmoins il hasarde certainement le fini pour gagner incertainement le fini, sans pécher contre la raison. Il n’y a pas infinité de distance entre cette certitude de ce qu’on s’expose et l’incertitude du gain ; cela est faux. Il y a, à la vérité, infinité entre la certitude de gagner et la certitude de perdre. Mais l’incertitude de gagner est proportionnée à la certitude de ce qu’on hasarde, selon la proportion des hasards de gain et de perte. Et de là vient que, s’il y a autant de hasards d’un côté que de l’autre, le parti est à jouer égal contre égal ; et alors la certitude de ce qu’on s’expose est égale à l’incertitude du gain : tant s’en faut qu’elle en soit infiniment distante. Et ainsi, notre proposition est dans une force infinie, quand il y a le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils hasards de gain que de perte, et l’infini à gagner. Cela est démonstratif ; et si les hommes sont capables de quelque vérité, celle-là l’est.
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