DOSTOÏEVSKI, L'ÉCRIVAIN
Puis Dostoïevski se décide à écrire en 1880 Les Frères Karamazov que l’on peut qualifier de résumé de son œuvre.
C’est un roman policier qui met en scène quatre fils vis à vis de leur père. Par le truchement de ce face à face, l’auteur oppose les simples vertus à l'égarement rationaliste, permet la discussion des grandes questions métaphysiques et expose le problème du mal dans ses multiples dimensions. Il apparait que jamais Dostoïevski n’avait mis autant de substance morale et religieuse dans ses ouvrages que dans Les Frères Karamazov.
Il ressentit alors le besoin d’échanger régulièrement ses réflexions avec son public sur le monde tel qu’il le percevait. Comme il était rédacteur en chef d'un hebdomadaire, Le Citoyen,il y inséra son Journal d'un écrivain sous la forme d’un feuilleton. Il y exposait sa philosophie de l'histoire, ses idées sur la religion, dialoguait avec ses lecteurs et proposait des récits. Un blog avant l’heure.
Soudain, en juin 1880, il parvint à la gloire avec son Discours sur Pouchkine dans lequel il exaltait le poète comme le type même de l'âme russe : « Notre vocation est européenne et universelle. Être russe, parfaitement russe, ce n'est peut-être rien d'autre qu'être frère de tous les hommes ! »
Du coup, Il réconciliait les slavophiles et les occidentalistes, les révolutionnaires et les conservateurs.
On l'embrassa, on le porta en triomphe, mais sept mois plus tard, le 9 février 1989, il décédait, victime sans doute d’une hémorragie pulmonaire.
Dans l’interminable cortège formé d’officiels chamarrés, de nihilistes aux cheveux ras, d’une jeunesse ardente et de graves marchands, de littérateurs de la capitale et de députations qui l’accompagnèrent jusqu’au cimetière Tikhvine au monastère Saint-Alexandre-Nevski à Saint-Pétersbourg, régna la plus parfaite unanimité pour lui rendre hommage.
Dostoïevski est à la fois un penseur profond et un romancier de génie. Il n'écrit que s'il a une idée à exprimer, mais en l'exprimant il l'incarne. Il ne tombe jamais dans le travers du roman à thèse, le pour et le contre sont développés par les divers personnages et les idées qu'il exprime ne sont jamais des absolus.
Dans ses romans, l’intrigue, l’étude psychologique et le contenu philosophique composent un tissu indissociable. Il est réaliste en matière de relations sociales. Ses intrigues partent de faits divers et la situation sociale y joue un rôle : la déchéance de la noblesse, la puissance de l'argent, l'alcoolisme, la prostitution, le mouvement révolutionnaire, les suicides. Il y ajoute des traits autobiographiques pour être encore plus réaliste.
Dostoïevski sait parfaitement bâtir une structure dramatique, donner de l'importance au dialogue, accélérer le temps de l’action, y ajouter des intrigues secondaires et placer le personnage central de manière à tout faire converger vers lui. On y voit les affaires d'amour intéresser souvent trois acteurs ; les faits, les paroles, les caractères constituer des énigmes qui ne s’éclaircissent que progressivement ; le paysage participer à la tonalité du moment et les grandes scènes d'ensemble ne jamais manquer pour éclairer le roman.
Nietzsche déclara que Dostoïevski était le seul auteur qui lui ait appris quelque chose en psychologie, car il saisissait ses personnages en pleine crise, tels quels, avec leurs hésitations ou leurs excès, leurs contradictions, leurs rêves, leurs états seconds, leurs actes inexpliqués. Pour Nietzsche, en révélant leur inconscient, le romancier révélait leur vraie nature mieux qu'une conduite logique.
Finalement, on s'aperçoit que Dostoïevski pose toujours un problème fondamental selon diverses combinaisons : l'homme et Dieu ; Dieu et le mal ; l'homme, la liberté et Dieu. Il le pose mais il ne le résout pas, sauf dans sa pratique personnelle par l'adoration qu'il porte au Christ et où il rencontre le peuple russe. Car chez lui, la raison n'a jamais été pleinement satisfaite au contraire du sentiment, car il vécut et mourut en chrétien.
Il ne vous reste plus qu’à choisir, pour le lire ou le relire, une traduction de l’un de ses ouvrages parmi notamment La Maison des morts, Le Sous-Sol, Crime et Châtiment, L'Idiot, Les Démons, L'Adolescent (1875), Les Frères Karamazov ou Le Journal d'un écrivain.
Référence : Pierre Pascal, Dostoïevski Fiodor Mikhaïlovitch.
NB : Ces trois billets issus des écrits de Pierre Pascal (1890-1983) sont aussi un hommage à cet intellectuel d’origine auvergnate qui a eu une vie particulière. Élève de l’École Normale Supérieure, il y devient, les choses changent, un fervent catholique et tombe amoureux de la langue russe.
Il est nommé lieutenant en 1916 à la mission militaire française en Russie et devient proche de l'orthodoxie. Fasciné par le « caractère vertueux » des militants anarchistes et bolchéviques, il se lie avec eux, et, dès les débuts de la Révolution Russe, devient l'un des collaborateurs de Lénine.
Il fonde en 1918 le groupe communiste français, tout en se voulant « bolchévique catholique ». Il refuse de rentrer en France après le Traité de Brest-Litovsk, puis se lie en 1921 avec une secrétaire-dactylo de l'Internationale, Evgenia Roussakova, dont la sœur Liouba était la compagne de Victor Serge. Travaillant dans l'administration du régime, il se rend rapidement compte de sa brutalité, ce qui le décide à revenir en France en mars 1933 avec sa femme et ses documents, avant que la répression stalinienne ne se resserre autour de lui.
À Paris, il devient traducteur d'ouvrages russes, notamment de Dostoïevski, dont il publie aussi des analyses d'œuvres. Professeur à la Sorbonne, il quitte publiquement la mouvance communiste au moment des purges staliniennes. Dans les années 1950-1970, il soutient plusieurs dissidents dont Pasternak et Soljenitsyne. Il meurt à 92 ans, avant la chute du mur de Berlin, sans être jamais retourné en Union soviétique depuis 1933.
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