LE PETIT THÉÂTRE DES TQG
Les années qui ont suivi l’année 2005 ont été différentes. Tandis qu’elles me rapprochaient du terme de mon activité de professeur, j’avais atteint en cette même année le niveau le plus élevé de la carrière universitaire, à savoir la Classe Exceptionnelle.
Je n’avais donc plus rien à attendre, du point de vue de la reconnaissance ni de mes pairs, ni de mes activités universitaires d’enseignement, de recherche ou d’encadrement. Bref, on commençait à s’interroger sur mon départ et mon futur remplacement : la vie est ainsi faite de séquences, de glissements et de substitutions.
Encore que tout continuait.
Mes cours principaux de marketing et de management se poursuivaient surtout auprès du Master alors appelé CAAE (Certificat d’Administration à l’administration des entreprises) qui rassemblait de jeunes diplômés de tous horizons, scientifique, médical, littéraire, juridique, sportif, etc. Cette diversité garantissait une pluralité d’approche, beaucoup d’ouverture et de dialogues et à ce titre elle avait ma préférence sur les étudiants plus monochromes du Master Marketing dont j’avais la responsabilité.
Cependant les cours évoluaient avec la mondialisation, l’informatique, internet, les téléphones portables, un développement concomitant à l’évolution d’étudiants de moins en moins formés aux mathématiques et également de moins en moins capables de se concentrer sur une longue durée.
Ces changements dans les capacités d’apprentissage des étudiants m’obligeaient à théâtraliser de plus en plus mes cours, en particulier pour l’une des matières que j’enseignais, les Techniques Quantitatives de Gestion.
Une partie croissante de mes étudiants, tous sympathiques et agréables, étaient malades au simple énoncé du titre de ce cours. En classe, ils étaient proches de la crise de nerfs en me voyant écrire au tableau " grand sigma " ou énoncer " racine carrée de x" . Il faut préciser qu’ils provenaient de formations littéraires ou autres qui ne les prédisposaient pas beaucoup aux mathématiques.
En pratique, ils n’essayaient même plus d’écouter mon cours, de le lire ou de le prendre en note, tant ils étaient rebutés par sa forme mathématique. Ils n’essayaient plus de poser la moindre question, apeurés que je puisse identifier leur faible niveau mathématique et convaincus de surcroit qu’ils ne comprendraient rien à mes explications emberlificotées dans des formules effrayantes dont ils ne saisissaient ni le sens, ni le but.
Je les sentais profondément angoissés à la perspective de devoir subir un examen dans cette matière et je les voyais chercher les moyens de passer l’obstacle en se rapprochant d’un membre du second groupe d’étudiants, décroissant en pourcentage, composé d’ingénieurs ou assimilés qui trouvaient au contraire mon cours débile, tellement il était simple.
Certes, cette situation a contribué à rapprocher des étudiants culturellement opposés et a sans doute facilité des unions ultérieures. Mais ce n’était pas le but qui m’était assigné, si bien que je cherchais des astuces théâtrales qui inciteraient les uns et les autres à suivre effectivement mon cours.
J’en imaginais une.
Au bout de quelques semaines de séances de cours réalisées au forceps, je m’en vins leur déclarer que désormais j’étais vieux, donc incapable de faire un cours sans de multiples fautes d’inattention provoquées par mon cerveau en voie de ramollissement avancé. Je les priais donc de le suivre attentivement aux fins de signaler mes erreurs.
Naturellement, si je faisais trop d’erreurs, je reconnaissais qu’il faudrait mettre fin à la séance, ce qui les libérerait sur le champ de ce pensum et me ferait peut-être même renoncer à poursuivre ce cours débilitant sur le fond, qui, j’en convenais moi-même par cette déclaration, ne pouvait pas, en plus, être désarticulé sur la forme.
Par conséquent, je mettrais une barre sur le tableau pour chaque erreur en proposant de mettre fin au cours du jour lorsque j’atteindrais dix erreurs, ce qui était fort probable compte tenu de ma sénilité. Ils me crurent volontiers et se prêtèrent au jeu avec un nouvel enthousiasme.
Pendant quelques séances, la formule fonctionna. C’était à qui dénonçait le premier l’exposant oublié, l’erreur dans le résultat, voire la virgule manquante. L’ambiance avait changé, tout le monde intervenait, avec excitation même et peut être un peu de commisération pour le professeur empêtré dans ses manquements.
Je me prêtais au jeu, acceptant volontiers de mettre une barre « faute » pour la moindre erreur, mais je freinais quand je dépassais les cinq barres en chipotant sur la notion de faute ou en tâchant d’éviter d’en commettre de nouvelles. Naturellement, je veillais à ne jamais atteindre la barre des dix fautes.
Vers la fin de mes trente heures de cours, je sentis que la formule marchait moins bien, même si j’avais atteint deux de mes objectifs, le premier étant que les étudiants se concentrent sur mon cours, le second qu’ils acceptent de trébucher sur les formules mathématiques, donc qu’ils les apprennent et les corrigent, puisque le professeur lui-même convenait qu’il ne maitrisait pas tout à fait le sujet.
Je compris que c’était une bonne trouvaille, mais rien de plus. L’incapacité croissante de mes étudiants à utiliser les outils mathématiques m’obligeait à m’adapter plus radicalement à une situation qui m’échappait. Je décidais pour l’année suivante, sans le proclamer pour ne pas provoquer l’ire de la planification, de remplacer subrepticement le cours de TQG par un cours de Théories du Management où je pus présenter de façon littéraire des réflexions générales qui ne froissèrent personne.
Peut-être même ces théories les ont-elles intéressés, voire, instruits. Qui sait ?
À SUIVRE
PS : achevant de rédiger ce billet, j’apprends avec émotion le décès de mon collègue et ami Henri Savall. Je salue la mémoire de cet homme courageux, créatif, organisateur, entrepreneur et profondément attaché au métier de Professeur de Sciences de Gestion.
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