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Le blog d'André Boyer

Le Comité de Salut Public à l'offensive

28 Avril 2013 Publié dans #HISTOIRE

Comme je l’ai écrit dans mes deux derniers blogs relatifs à l’histoire de la Terreur, les 25 mars et 7 avril dernier, la France profonde est en ébullition en ce printemps 1793, il y a exactement 220 ans. J’ai illustré cette agitation par l’exécution, le 13 juillet 1793, de Marat par Charlotte Corday, un événement qui frappe de stupeur la classe politique dirigeante de l’époque, autour de Robespierre, Saint Just et Danton, ces derniers ayant l’un et l’autre moins d’un an à vivre.

ComiteSalutPublic.jpgOn se tromperait cependant en imaginant les dirigeants du Comité de Salut Public et de la Montagne, encerclés, angoissés, étouffés par tant d’obstacles, de résistances et d’ennemis. Ce Comité, après son épuration du 10 juillet 1793, comprend onze membres sans cesse réélus jusqu’au neuf thermidor de l’An II (27 juillet 1794) qui voit la chute de Robespierre. Trois de ses membres sont à droite, Carnot, Prieur de la Côte d’Or et Lindet. Cinq sont à gauche, Robespierre Saint-Just, Couthon, Prieur de la Marne et Jean Bon Saint-André. Deux sont à l’extrême-gauche hébertiste, Billaud-Varenne et Collot d’Herbois, et deux peuvent être classés comme opportunistes, Hérault de Séchelles et Barrére.

Au contraire, ces dirigeants sont à l’offensive. Convaincus de détenir la vérité, ivres de pouvoir, les membres du Comité de Salut Public ont déployé une activité remarquable, selon l'historien Louis Madelin:  

« Des mois durant, ces hommes vécurent dans une sorte de geôle volontaire, passant des jours et des nuits à triturer les dossiers et, avec les dossiers, la chair humaine, jetant les suspects à la guillotine et les soldats au canon ennemi, vouant des milliers d'hommes les uns à la prison, les autres à la victoire, presque tous à la mort, redonnant des muscles, infusant du sang à une nation entière, pétrissant le cerveau et le coeur d'un pays surmené ».

Ces hommes ont découvert la force des mots « Égalité » et « Liberté » dans une société de privilèges et de devoirs. Ils disposent de l’armée de ces petites gens qui se sont trouvés un rôle dans les sections, qui y ont pris de l’importance, qui y ont  saisi un pouvoir et qui s’y sont compromis par des actes de pillage et des assassinats de prêtres, de nobles ou de « contre-révolutionnaires ». Ce sont des boutiquiers, des artisans grisés par la liberté de dire leur fait aux ci-devant nobles et  de leur couper la tête. Ils peuvent les perquisitionner, lire leurs grands et petits secrets, les humilier. Ces régicides, ces massacreurs, ces pilleurs sont d’autant plus remplis d’énergie qu’ils se savent condamnés à vaincre ou à mourir. C’est pourquoi ils feront cause commune sous le Directoire et seront bien heureux de laisser la responsabilité du pouvoir à l’un des leurs, Bonaparte, à charge pour ce dernier de les protéger. 

« La liberté ou la mort », proclamaient-ils. En effet, mais c’était de leur liberté et de leur mort qu’il s’agissait, tandis que leurs adversaires n’avaient, eux, le choix qu’entre l’oppression ou la mort. Leurs adversaires, qui étaient tous sur la défensive, c’étaient les Girondins et les Royalistes à l’intérieur et les armées étrangères en périphérie de la République.

Les résistants de l’intérieur sont révoltés par l’horreur des crimes commis par ceux qu’ils considèrent comme des fauves enragés. Ils ne font face que lorsque la panique ne l’emporte pas sur le courage de s’opposer à la violence extrême des troupes de la Convention. Mais, bien qu’ils soient largement majoritaires dans le pays, les adversaires des Montagnards n’ont ni la cohérence de pensée, ni l’organisation commune, ni la détermination désespérée de leurs adversaires qui savent que le moindre recul signerait leur perte. Les armées étrangères souffrent de leur côté de tous les maux des coalitions : l’insuffisance de coordination face à une France qui est un tel géant démographique qu’avec la levée en masse, elle rassemble plus de troupes que l’ensemble des coalisés. 

Dans cette atmosphère de lutte pour la vie, la Convention s’offre même le luxe d’élaborer une nouvelle Constitution. Un premier projet est présenté par Condorcet, qui cherche une réponse institutionnelle à la question de l’insurrection. Il se faisait des illusions en cherchant à établir la responsabilité de la représentation devant la nation sans permettre à une faction d’usurper la volonté nationale. C’était sur ce point précis que le bât blessait, puisque ses recommandations s’adressaient justement aux membres de la faction qui usurpait la volonté nationale.

 

 

Il paiera sa naïveté de sa vie, en se suicidant dans sa cellule de Bourg-la-Reine le 28 mars 1794. 

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U3 en majesté

21 Avril 2013 Publié dans #INTERLUDE

 

Le 17 décembre dernier, je vous présentais les premiers pas de l’Université du Troisième Âge de Nice qui a finalement été créé en 1975. Si mes trois premiers blogs consacrés à l’Université du Troisième Âge de Nice (U3) ont pu faire croire à une œuvre individuelle, c’est à tort : U3 fut au contraire une œuvre totalement collective.

 

Feu-d-artifice-U3.jpgCertes, j’en revendique l’idée originelle, mais elle s'est ensuite construite autour de la réunion de femmes et d’hommes qui apportèrent leurs enthousiasmes et qui se traduisirent par un feu roulant de créations. 

Toute une équipe s’était spontanément constituée. Madame Jacqueline Marie doit être incontestablement citée en premier. Elle fut l’âme d’U3, depuis sa création et bien longtemps après que j’ai quitté la direction du navire. Généreuse, souriante et déterminée, incapable de la moindre compromission, ce fut la véritable héroïne de cette aventure. Olivier Roques, responsable des Amis de l’Université de Nice a permis de structurer U3 à ses débuts et de lui apporter le soutien d’un vaste réseau d’amitiés. Le Professeur Jean Poirier accueillit U3 dans le cadre du Centre Universitaire Méditerranéen et apporta toute son autorité intellectuelle au volet « culture » d’U3.  

U3 a, depuis le début, bénéficié d’un secrétariat à mi-temps. Pendant le temps de mes fonctions, trois d’entre elles, Maryse Chazarain, Anne Hautier et  Anne de Palmas se succédèrent à ce poste qui permettait tout simplement à U3 d’exister. 

De nombreuses personnes apportèrent leurs expertises et leur enthousiasme, pour les innombrables activités d’U3. Ce fut une époque d’invention et de création. Des cahiers trimestriels de grande qualité y furent publiés. Des rapports furent réalisés et diffusés sur le rôle du troisième âge dans la société d’aujourd’hui. On y vit aussi d’extraordinaires reportages, comme celui de Madame Lunel sur la Haute-Volta des années trente, reportage que je reprendrais dans un prochain blog.

J’ai à cœur de citer ici ceux des pionniers dont je me souviens, ceux qui ont organisé les premières formations, mesdames Arene, Bonnet, Brunel, Bugli-Lambert, Fossat, Guillement, Lambert Lunel, mesdemoiselles Medway et Lugan, messieurs Amar, Crosciani Leroy, Titz, Truptin, les professeurs Babeau et Biays. Naturellement, j’en oublie de nombreux puisqu’au moment où j’ai quitté ma fonction de chargé de mission, un millier de personnes participaient d’une manière ou d'une autre à U3. 

U3 fut pour mois l’occasion de multiples expériences, à commencer par une médiatisation importante, TV, radios, journaux. Je fus invité en Suède pour présenter cette innovation qui y était précisément née, sans que les Suédois en aient eu conscience. Je fus même invité par le Président de la République à l’Élysée et je reviendrais sur cette invitation dans un autre blog.

J’imaginais pour U3 un système de management adapté à l’inventivité des participants, avec des réunions mensuelles où les créateurs exposaient leurs projets avant de présenter les mois suivants l’avancement de ces derniers. Ainsi s’écartaient d’eux-mêmes les plus pusillanimes ou ceux dont les idées ne rencontraient que peu d’audience, sans que la direction d’U3 n’ait mis le moindre filtre préalable à leurs idées, car U3 c’était la vie, la création, pas la censure.

Trois filiales d’U3 furent créées à Cannes, Vence et Cagnes, mais aucune à Menton, alors que je pensais, à priori et à tort semble t-il, que c’était la ville idéale pour y proposer U3. 

Pourquoi l’avons-nous appelé Université du Troisième Âge et pas Université du Temps Libre, de l’Âge d’Or ou Inter-Âge comme aujourd’hui ? Parce que nous ne voulions pas escamoter la question de l’âge. Oui, les participants étaient vieux, parfois malades,  il nous arrivait d’apprendre le décès de certains d’entre eux, mais il fallait commencer par accepter le vieillissement comme le fondement de la condition humaine pour l’assumer, tout simplement.

Finalement, dans le bulletin inter U3 de septembre 1980, j’annonçais mon départ en ces termes :

« Cette année est aussi celle du changement de Chargé de Mission. Celui qui vous écrit a eu le privilège d’avoir contribué à la créer, avec vous tous évidemment. Il la quitte avec nostalgie, tant l’expérience a été enrichissante et pour tout dire, vraiment humaine. Mais il se refuse à toute tristesse car nous ne pouvons rien espérer de plus haut que de contribuer à la création d’un organisme vivant. Avec son nouveau Chargé de Mission, il continuera à se développer. Vive U3 1981 ! »

 

Je venais en effet de réussir le concours qui me permettait de devenir Professeur d’Université  et je rejoignais l’Université de Dakar au Sénégal. Mon ami Tony Tschaeglé devint Chargé de Mission  avant de céder à son tour sa fonction au Professeur Jean Michel Galy, Conseiller Municipal de la Ville de Nice.

 

U3 a vécu, longue vie à l’UNIA, dont chacun peut apprécier aujourd’hui, trente et un ans plus tard, la vitalité en parcourant la liste de ses animateurs et de ses programmes:  

http://unia.fr/

À l'époque, U3 ne disposait pas de ce moyen merveilleux de contact qu'est Internet...

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Le nihiliste à la recherche d'un but

16 Avril 2013 Publié dans #PHILOSOPHIE


L’intuition fondamentale de Nietzsche consiste à considérer que le nihilisme ne résulte pas de la chute des valeurs mais du besoin de croire.

 

Tempete-copie-1.gifEn effet, nous avons besoin de croire en un idéal, une idole, une divinité, qui, lorsqu’ils s’effondrent, nous entraînent avec eux dans leur chute, que ce soit une utopie politique, le départ de celle ou de celui que nous aimions ou notre plan de carrière qui tombe à l’eau.

Le XXeme siècle a vu le socialisme, cette religion de substitution, se dissoudre dans une brume sanglante. L’archipel du Goulag, la révolution culturelle chinoise, le génocide du peuple khmer, la chute du mur de Berlin ont été vécus comme des traumatismes majeurs par les croyants du socialisme qui ont dû précipitamment se convertir à d’autres idoles, la publicité ou excellent les anciens trotskistes, la célébration du profit ou l’idole sacrée de l’Europe autour des anciens de Mai 68 reconvertis comme Daniel Cohn Bendit.

Or Nietzsche nous fait savoir qu’il est inutile de chercher des idoles de substitution et vain aussi de revenir en arrière à la quête du vrai socialisme, du vrai amour ou de l’entreprise qui croira vraiment en nous.

Le problème est ailleurs: l’homme se sent coupé en deux, avec une partie de lui-même qui croit au Bien et l’autre qui croit au Vrai. Il voudrait adhérer aux mensonges qui lui permettent de vivre mais il sait qu’il n’en a plus le droit. Alors, puisqu’il ne croit plus en rien, sans hiérarchie de préférences, le nihiliste ne sait ni s’engager ni renoncer.

Le scepticisme devient sa nouvelle croyance, puisqu’il ne peut vivre sans espérance. Ce scepticisme lui offre un confort intellectuel, un tranquillisant qui lui évite l’action. Il faut aussi que les autres soient comme lui, sceptiques et résignés. Il ne peut pas accepter que son voisin, son collègue soit supérieur à lui, ce qui lui renverrait une image négative : il ne veut ni admirer, ni mépriser. Il faut que rien ne le dépasse, ni Dieu, ni maître, rien vers quoi grandir.

Puis, puisqu’il a perdu tous ses idéaux, il lui reste une dernière aspiration, le bonheur.

 

Le bonheur, nous dit Nietzsche, est l’idéal nihiliste par excellence, car on ne désire être heureux qu’en dernier recours, lorsque l’on n’a plus le courage ni de désirer, ni de vouloir. 

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And the Iron Lady won...

12 Avril 2013 Publié dans #ACTUALITÉ

Les 19 mai et 24 mai dernier, à l’occasion de la projection du film « Iron Lady », j’avais publié deux blogs relatifs à Margaret Thatcher. Son décès, le 8 avril 2013, à l’age de 88 ans, n’a pas suscité  que des hommages, les mineurs et les Irlandais ne lui ayant pas pardonné d’avoir eu à capituler face à sa détermination, mais il reste qu’elle fut une femme politique exceptionnelle, pleine de courage, de volonté  et de foi.

thatcher-flag_2530409b.jpgAlors qu’elle vient de disparaître, l’image que donnait d’elle le film Iron Lady me paraît encore plus d’actualité. Évanouie sa fierté de fille d’épicier éduquée à la dure, disparu son amour pour le séduisant Denis Thatcher, oubliées ses homériques batailles électorales, périmée sa résistance opiniâtre face aux grandes grèves des mineurs, dépassée son incroyable détermination pour reconquérir coûte que coûte les Falklands, pardonnée la trahison de ses pairs qui la précipitèrent à terre le 19 novembre 1990!  

Après avoir été la Maggie intraitable qui malmenait les syndicats dans les années 1980, ce n’était plus avant sa mort qu’une petite vieille atteinte de la maladie d’Alzheimer, luttant pour garder ses souvenirs de batailles au service de sa foi pour la Grande-Bretagne 

Finalement, elle a toujours été seule, Maggie, envers et contre tous, seule à prendre les décisions, cherchant résolument à mettre en œuvre ses idées, supportant stoïquement son impopularité. 

Aujourd’hui, elle nous laisse son œuvre, un bilan à faire pâlir les impuissants qui nous gouvernent, pour lesquels rien n’est possible, fors les promesses.

Car un an avant l'arrivée de Margaret Thatcher au pouvoir, ça n’allait pas fort en Grande-Bretagne. Une décennie de gouvernement travailliste avait laissé le Royaume-Uni exsangue, en proie à une crise économique sans précédent jusqu’à ce que tout explose lors du fameux Winter of Discontent à la fin de 1978. 

Le gouvernement travailliste de James Callaghan combattait sans foi, sans courage et sans succès l’hydre de l’époque, l’inflation. Pour tenter de remettre le pays sur les rails, il avait conçu un contrat social qui prévoyait de limiter les hausses de salaires mais qui déclencha les grèves sauvages de l’hiver 1978-1979.

L’affaire commença chez Ford qui fut contraint d’accorder une forte augmentation des salaires pour éviter le blocage des chaînes de production à laquelle le gouvernement se révéla incapable de s’opposer. Les syndicats se lancèrent alors dans la brèche ouverte. Les plus rapides furent les camionneurs qui bloquèrent les livraisons de carburants, contraignant les  compagnies pétrolières à leur accorder  des hausses de salaire élevées. Puis les stations services fermèrent leurs portes, des piquets de grève bloquèrent les principaux ports entraînant la mise à pied d’un million de travailleurs.

En pleine grève des camionneurs, James Callaghan se déconsidéra, lorsque, de retour d’un sommet aux Caraïbes, joyeux, frais et dispos, il se contenta de répondre  au journaliste qui lui parlait du chaos qui régnait dans le pays que la presse exagérait. Le lendemain, le Sun publia ce titre assassin :

« Crisis? What crisis? Rail, lorry, jobs chaos; and Jim blames press! »

Le chaos continua en effet. Les cheminots, les infirmières et même le secteur public se mirent en grève suivis par les ambulanciers, les éboueurs, les fossoyeurs qui cessèrent d’enterrer les morts. Ces grèves frappèrent de stupeur la population, car personne n’avait jamais imaginé que des actions aussi radicales puissent être possibles en Grande-Bretagne.

Le parti conservateur était divisé face aux désordres. Certains conservateurs appelaient à soutenir la politique du gouvernement travailliste, à l'opposé de Margaret Thatcher, alors chef du parti conservateur depuis quatre ans, qui critiquait fortement les grèves et la faiblesse du gouvernement.

Sous son impulsion, lors de la campagne électorale du printemps 1979, le Parti conservateur martela le titre du Sun « Crisis? What Crisis? », lu à la télévision de manière de plus en plus désespérée à mesure qu'étaient diffusées des images montrant les montagnes d’ordures, les usines fermées, les piquets devant les hôpitaux et les cimetières fermés à clé.

Et le 3 mai 1979, Margaret Thatcher conduisit les conservateurs à leur plus importante victoire de l'après-guerre, avec  43,9 % des voix et 339 élus, contre 36,9 % et 269 élus aux travaillistes. Elle allait rester Premier Ministre pendant plus de onze ans, du 4 mai 1979 au 28 novembre 1990, permettant aux Anglais d’accroître fortement leur niveau de vie, qui dépassa alors celui des Français…

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Charlotte Corday exécute le scélérat Marat

7 Avril 2013 Publié dans #HISTOIRE

Marie-Anne-Charlotte de Corday d’Armont, communément appelée Charlotte Corday, est née le 27 juillet 1768 et guillotinée le 17 juillet 1793 à l’âge de 25 ans.  Elle est l'arrière arrière arrière petite-fille de Pierre Corneille par sa fille.

Marat.jpgSa famille, noble mais déclassée, vit dans une petite maison dans le Pays d’Auge.  À ce titre, à l’age de 13 ans, elle est admise à l'abbaye aux Dames à Caen, abbaye royale chargée d’accueillir les jeunes filles pauvres issues de la noblesse de la province de Normandie. Elle y reste pensionnaire jusqu'en février 1791. C’est dans cette abbaye qu’elle lit et admire les philosophes, s'ouvre aux idées nouvelles tout en conservant sa foi religieuse.

À la suite de la Révolution, les couvents sont déclarés biens nationaux et fermés en 1791. Charlotte se réfugie chez sa tante à Caen. Elle a alors vingt-trois ans et défend ardemment ses idées constitutionalistes  dans un milieu où l’on compte beaucoup de royalistes.

Après l’insurrection du 10 août 1792 et l’incarcération du Roi à la tour du Temple, de nombreux prisonniers à Paris sont assassinés dans leurs geôles entre le 2 et le 7 septembre 1792, soulevant un opprobre quasi général. Aussi Charlotte Corday est-elle révoltée de lire dans l'Ami du peuple, le journal du député jacobin Jean-Paul Marat, l’approbation de ces massacres et l’appel à en faire de même dans toutes les prisons françaises.

Caen voit peu à peu affluer des députés girondins proscrits par les Montagnards et la Commune de Paris. Certains organisent des réunions politiques à l’Hôtel de l'Intendance, rue des Carmes, où loge Charlotte Corday. Elle assiste à ces réunions, découvre des hommes politiques qu’elle ne connaissait que de nom et apprend les circonstances des émeutes organisées par la Commune de Paris contre les députés Girondins.

Son indignation la convainc qu’il faut répondre à la violence par la violence, et tout naturellement elle  choisit comme cible Marat qui lance dans l’Ami du Peuple des appels aux meurtres contre ses adversaires politiques.

Le 9 juillet 1793, elle quitte Caen pour le quartier du Palais-Royal à Paris où elle descend à l’hôtel de la Providence le 11 juillet, au 19 de la rue des Vieux-Augustins. Dans la matinée du 13 juillet, elle cherche par deux fois sans succès à se faire recevoir par « l'Ami du Peuple ». Elle a alors l’idée de lui faire parvenir ce court billet :

« Je viens de Caen, votre amour pour la patrie doit vous faire désirer connaître les complots qu’on y médite. J’attends votre réponse. »

Sans réponse de Marat, elle décide en fin de journée d’écrire un second billet :

« Je vous ai écrit ce matin, Marat, avez-vous reçu ma lettre ? Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refusé votre porte ; j'espère que demain vous m'accorderez une entrevue. Je vous le répète, j'arrive de Caen ; j'ai à vous révéler les secrets les plus importants pour le salut de la République. D'ailleurs je suis persécutée pour la cause de la liberté ; je suis malheureuse, il suffit que je le sois pour avoir droit à votre protection

Charlotte Corday met le billet dans sa poche, sort de sa chambre, fait appeler un fiacre et se rend au 20 de la rue des Cordeliers. Elle cache, glissé sous le fichu rouge qui couvre sa poitrine, un couteau de cuisine qu'elle a acheté le matin même dans la boutique du coutelier Badinau 177 de l’actuelle galerie de Valois. Il est sept heures du soir quand son fiacre s’immobilise devant chez Marat.

Après quelque résistance, la maîtresse de Marat laisse entrer la jeune femme, sur l’ordre exprès de Marat. Ce dernier était dans son bain. Charlotte répond aux questions du journaliste, puis plonge son couteau dans la poitrine de Marat qui expire presque instantanément. Elle est alors maîtrisée et conduite à la Prison de l’Abbaye où l’on découvre un libelle qui explique son geste. Elle y déclare notamment :

« Déjà le plus vil des scélérats, Marat, dont le nom seul présente l'image de tous les crimes, en tombant sous le fer vengeur, ébranle la Montagne et fait pâlir Danton, Robespierre, ces autres brigands assis sur ce trône sanglant… » 

Transférée le 15 juillet à la Conciergerie, elle comparait le lendemain au Tribunal Révolutionnaire, qui la condamne immédiatement à la peine de mort et ordonne qu’elle soit conduite au lieu de l’exécution, revêtue d’une chemise rouge réservée  aux parricides.

Jules Michelet fait le récit de son exécution, récit que j’ai résumé :

La foule vit sortir de la basse arcade de la Conciergerie la belle et splendide victime dans son manteau rouge. On assure que Robespierre, Danton, Camille Desmoulins, se placèrent sur son passage et la regardèrent.

Les observateurs sérieux furent frappés de son calme parfait, parmi les cris de la foule. Au moment où la tête tomba, un charpentier maratiste, qui servait d’aide au bourreau, l’empoigna brutalement, et, la montrant au peuple, eut la férocité indigne de la souffleter. La Commune de Paris et le tribunal donnèrent satisfaction au sentiment public en mettant l’homme en prison.

Le poète André Chénier, qui fut lui-même guillotiné un an après Charlotte Corday, lui a consacré une ode magnifique où il écrit notamment :

Calme sur l’échafaud, tu méprisas la rage

D’un peuple abject, servile, et fécond en outrage,

Et qui se croit alors et libre et souverain.

La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire,

Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire,

Seule tu fus un homme, et vengeas les humains.

Tu voulais, enflammant les courages timides,

Réveiller les poignards sur tous ces parricides,

De rapine, de sang, d’infamie engraissés.

Un scélérat de moins rampe dans cette fange.

La vertu t’applaudit.

Mais le pouvoir aimait Marat, comme il chérissait la guillotine. Le 21 septembre 1794, trois mois après la mort de Robespierre, un décret déclare Marat « immortel », le fait exhumer et placer au Panthéon.

Le 16 novembre, la République lui fait l’éloge suivant : « Comme Jésus, Marat aima ardemment le peuple et n’aima que lui. Comme Jésus, Marat détesta les rois, les nobles, les prêtres, les riches, les fripons et comme Jésus, il ne cessa de combattre ces pestes de la société »

Trois mois plus tard, un autre décret annule le décret précédent. Son cercueil est retiré du Panthéon, tous les bustes le représentant sont brisés et jetés dans les égouts. Ses restes sont exhumés et placés dans le cimetière de l'église Saint-Étienne-du-Mont.

Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui défendent Marat parce qu’il prétendait aimer le Peuple. Si ceux-là sont sans doute prêts comme lui à détester tous ceux qu’il désignait comme des « pestes » de la société, d’autres pensent au contraire que ceux qui appellent au meurtre pour « sauver » le Peuple ne sont que des scélérats…

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L'existence n'a pas de sens?

3 Avril 2013 Publié dans #PHILOSOPHIE

L’existence n’a pas de sens, la vie n’a pas de valeur, aucun effort n’a d’utilité.

Tout se vaut, le bien et le mal, la beauté et la laideur.

Tout est néant.

tempete.jpegLes états dépressifs, dans lesquels nous tombons parfois, rendent assez bien compte des affirmations précédentes. Il y a des matins où nous devons faire les plus grands efforts sur nous-mêmes pour nous lever: à quoi bon ? il y a des jours où nous ne ressentons aucun sentiment de joie, pire encore, aucun sentiment de peine. Nous sommes indifférents à tout.

Derrière ces manifestations de dépression individuelle, Nietzsche décèle celle de toute une société. D’où vient-elle, cette dépression qui fait perdre tout sens à la vie? Que s’est-il passé ? Quelle déception, quelle trahison, quels échecs répétés l’expliquent ?

À ces questions, Arthur Schopenhauer (1788-1860) a une réponse. Pour lui, la cruauté de l’existence dévalue la vie, qui n’est qu’une lutte incessante pour satisfaire nos désirs aveugles, tyranniques qui, on le sait bien en marketing, nous laissent sur notre faim dés qu’ils sont satisfaits pour nous jeter dans une nouvelle quête, encore plus désespérée*. Pour Schopenhauer, puisque la vie balance, tel un pendule, entre la douleur et l’ennui, la seule issue consiste à renoncer au désir, à nier la volonté de vivre, en végétant comme une personne qui a renoncé à tout ce qui est vivant en elle…

Charmante perspective que celle que nous propose Schopenhauer! drôle d’aboutissement ! Comment la vie, chez l’homme, en est-elle arrivée à se nier elle-même ?

Nietzsche ne suit pas son ex-maître Schopenhauer sur cette voie. Il soupçonne notre civilisation d’en être la cause. Plus précisément, ce seraient les principes que nous a inculqués la religion qui seraient à l’origine du nihilisme de notre société, donc du nôtre. Mais nous sommes aujourd’hui immergés dans un monde assez incroyant et pourtant force est de constater que rien n’a changé quant à la réalité de ce nihilisme.

Aussi devons nous expliciter l’analyse de Nietzsche sur ses causes qui seraient issues de notre société.

Ce qui provoque notre nihilisme, c’est plus précisément  notre amour déçu de la vérité, notre conscience blessée, notre rigueur niée, nos scrupules ignorés, notre honnêteté intellectuelle bafouée. Nous voyons bien que, dans la vie réelle, tout ce auquel nous croyons ne sert à rien, ne trouve pas le début d’une application, que partout et toujours triomphe le mensonge, l’hypocrisie, la mauvaise foi, la méchanceté. Il suffit d’allumer la TV quelques minutes pour comprendre que ce n’est pas l’exigence de vérité qui triomphe ici-bas.  

Nous tenons l’explication : comme rien ne vient confirmer ici-bas la mise en pratique concrète de nos valeurs, nous voilà abandonnés, sans direction.

Et la vie n’a pas de sens.

 

Pourtant, si c’était l’inverse ? voilà la proposition fondamentale que nous apporte Nietzsche.

 

(à suivre…)

* « Cet effort qui constitue le centre, l'essence de chaque chose, c'est au fond le même, nous l'avons depuis longtemps reconnu, qui, en nous, manifesté avec la dernière clarté, à la lumière de la pleine conscience, prend le nom de volonté. Est-elle arrêtée par quelque obstacle dressé entre elle et son but du moment : voilà la souffrance. Si elle atteint ce but, c'est la satisfaction, le bien-être, le bonheur. Ces termes, nous ne pouvons les concevoir que dans un état de perpétuelle douleur, sans bonheur durable. Tout désir naît d'un manque, d'un état qui ne nous satisfait pas ; donc il est souffrance, tant qu'il n'est pas satisfait. Or, nulle satisfaction n'est de durée ; elle n'est que le point de départ d'un désir nouveau. Nous voyons le désir partout arrêté, partout en lutte, donc toujours à l'état de souffrance ; pas de terme dernier à l'effort ; donc pas de mesure, pas de terme à la souffrance.[...] La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui ; ce sont là les deux éléments dont elle est faite, en somme. De là ce fait bien significatif par son étrangeté même : les hommes ayant placé toutes les douleurs, toutes les souffrances dans l'enfer, pour remplir le ciel n'ont plus trouvé que l'ennui. » Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation
Livre IV, §§. 56-57, tr. fr. A. Burdeau
Alcan / P.U.F. éd., tome 1, pp. 323-326


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