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Le blog d'André Boyer

interlude

ADIEU LA CHINE

15 Janvier 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

ADIEU LA CHINE

Après ce que l’on pourrait appeler l’opération « Chat de madame Crochemore », je suis intervenu beaucoup plus modérément en Chine, jusqu’à ne plus y être retourné depuis 1992.

 

Il est vrai que j’avais d’autres chats à fouetter, si je puis dire, comme la suite de cette chronique l’exposera. Et cela d’autant plus que le management de l’opération m’a progressivement échappé, d’une part parce que la direction de l’IAE de Nice ne se souciait pas de gérer le programme chinois alors que l’IAE de Paris ne demandait que cela et d’autre part parce que j’étais plus accaparé (et plus intéressé) par l’organisation de nouveaux programmes que par la gestion quotidienne d’un programme routinier. J’ai en revanche dirigé plusieurs travaux sur la Chine.

Avant de passer aux actions que j’ai menées après le transfert de notre programme de Tianjin à Pékin à l’été 1990, il me faut revenir à ce qui s’est passé en même temps que l’opération Chine et que je n’ai pas encore abordé.

Tout d’abord, je crois que je n’ai jamais abordé cette question dans mes billets, j’avais déjà dirigé et fait soutenir trois thèses en 1988, lorsque j’ai fait soutenir Ali El Idrissi. Ces trois thèses étaient celles, en 1983, de Léopold Ahounou, un Béninois qui est devenu professeur de gestion au Sénégal, ainsi que celle de Bassirou Tidjani en 1984, un Sénégalais qui est devenu une personnalité connue parmi les professeurs de gestion africains au point qu’il a dirigé plusieurs concours interafricains de sélection des professeurs en sciences de gestion (concours CAMES).

Ces deux thèses, qui provenaient de mon séjour au Sénégal, étaient les premières des quarante-deux thèses que j’ai fait soutenir au cours de ma carrière de professeurs. Celle d’Ali El Idrissi, en 1988, après celle de Liliane Azzi (1987), dont j’ai perdu la trace, était une thèse purement niçoise. Elle a constitué le point de départ de la belle carrière d’Ali El Idrissi à l’IUT de Nice et d’une grande amitié qui perdure.

L’année suivante, en 1989, j’ai fait soutenir Michel Dromain, aujourd’hui disparu, qui avait conduit une extraordinaire recherche sur les  associations rotatives d'épargne et de crédit au Sénégal, en d’autres termes les « tontines », remarquable par le nombre des personnes interrogées et ce qu’elle révélait sur l’épargne des Sénégalais, bien supérieure à ce qu’énonçaient les enquêtes officielles. Michel Dromain apportait ainsi sa pierre à la théorie du développement spontané de Marc Penouil, aujourd’hui largement oubliée.

Mais si l’on a suivi mes billets précédents, on peut se rendre compte qu'à l'époque l’encadrement des thèses n’était ma préoccupation principale, de même que la recherche en Sciences de Gestion.

Je publiais néanmoins quelques articles pendant la période 1988-1990, très active quant à l’organisation de formations à l’étranger, sur la gestion publique, sur la consommation familiale des Chinois, dont j’ai regretté précédemment qu’elle ait fort peu attiré l’attention. J’ai également présenté en mai 1989 une communication sur le « Catholicisme, Protestantisme et Esprit du Capitalisme » dans un cadre curieux et magnifique, la belle bibliothèque érigée par l’Arabie Saoudite sur la corniche d’Anfa à Casablanca, où j’étais supposé jouer le rôle du méchant capitaliste chrétien face aux vertueux islamiques.

À ce moment de ma carrière, j’allais d’un pays à l’autre, du Maroc à la Chine de Tiananmen, pour me rendre en été à Kingston en Ontario comme professeur invité et au Viet Nam pour une mission de prospection.

Quand j’ai repris mes cours au sein de l’IAE de Nice à l’automne 1989, j’ai appris que Jean Saide, le directeur de l’IUT de Nice, se représentait sur le poste de directeur, après un long mandat engendré par des réformes successives de l’enseignement supérieur qui avaient suspendu un temps le renouvellement des mandats électifs à l’université. Soutenu par les départements GEA et dans une moindre mesure TC, je me suis également présenté à la direction de l’IUT, alors que j’avais déjà muté d’un poste à l’IUT à un poste à l’IAE, mais je n’y voyais pas à l’époque de contradiction. Dans ce genre de guerre picrocholine, les échanges ont été vifs. J’ai préparé longuement mon discours devant le conseil qui devait statuer, discours au cours duquel j’ai commis l’erreur d’attaquer personnellement Jean Saide, ce qui a servi de prétexte moral à ses partisans, de toutes façons majoritaires au sein du Conseil, pour justifier pleinement leur vote. J’ai donc été battu.

Mais au fond de moi-même, j'étais battu d'avance car je me sentais alors en situation de faiblesse psychologique et je ne m'étais présenté que pour ne pas me dédire de mes engagements vis à vis de mes collègues de l'IUT. Pour autant, cette défaite n'a fait qu'accroitre la détresse psychologique que je ressentais, après avoir trop bougé, trop agité d'idées, trop lutté. On ne peut se battre contre le reste du monde très longtemps. Il me fallait souffler.

 

D'ailleurs, avant cette campagne électorale et cette élection qui ont eu lieu en novembre 1989, je m’étais rendu le mois précédent en mission à Hanoi afin d’étudier la possibilité d’y créer une école de gestion, qui était projetée par le Ministère des Affaires Étrangères, une mission pour le moins nostalgique…

 

À SUIVRE

 

 

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LE CHAT DE MADAME CROCHEMORE

13 Décembre 2021 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

LE CHAT DE MADAME CROCHEMORE

En ce mois de janvier 1990, me voici dans la salle de conférences de l’Université Nankai à Tianjin négociant avec une brochette de cadres chinois.

 

Heureusement, pensais-je naïvement, il n’y avait rien à négocier, sauf, peut-être, des ajustements minimes de l’accord signé un an et demi auparavant. Les préliminaires me donnèrent provisoirement raison. Ils prirent en effet la forme d’odes à la coopération, de célébration de l’amitié si profonde entre les peuples chinois et français et de protestations insistantes quant à l’infinie bonne volonté chinoise.

Néanmoins, ces préliminaires plus longs qu’à l’habitude commençaient à m’inquiéter, quand l’exposé de la situation de notre petit groupe d'étudiants commença. Puis vers 10 heures 30, au bout d’une heure d’échanges banals, je fus alerté par le changement de tonalité vocale de l’interprète. Je tendis alors l’oreille pour découvrir que le sujet dont traitaient mes interlocuteurs avait quitté le champ des banalités pour se concentrer sur une question aussi précise que singulière : il était question du chat de Madame Crochemore !

Le lecteur attentif a en effet déjà appris que Madame Crochemore s’était installée en septembre 1989 à Tianjin, en compagnie de sa fille et de son chat. Quatre mois plus tard, je découvrais que le chat de Madame Crochemore, notre professeur de français, créait des soucis à nos hôtes chinois. J’utilisais alors les intervalles en chinois, entre deux traductions de l’interprète, pour comprendre les intentions de mes interlocuteurs, m’y adapter et les utiliser.

Leur discours était en effet extraordinaire, dans le cadre d’un échange entre universitaires sur la coopération franco chinoise en matière de formation à la gestion. Il est à peine utile de préciser que mon rapport au Ministère des Affaires Étrangères sur cette affaire fit le tour des bureaux.

Le chat de Madame Crochemore gênait. Je comprenais suffisamment la mentalité de mes hôtes pour comprendre ce que cela voulait dire. Oui, ce chat gênait et ils en parlaient avec des mines effarouchées. De sexe masculin, il faisait sans vergogne sa cour aux chattes chinoises. Lorsque je fis remarquer que ce comportement relevait des lois de la nature, on me rétorqua que ce chat était fort peu discret lors de ses ébats, perturbant les nuits tranquilles de Tianjin et l’on ajouta, soupçonneux, qu’il risquait fort, un jour, ou plutôt une nuit, de détériorer avec ses griffes le sofa mis à la disposition de Madame Crochemore par l’université.

Il faut savoir ici que le sofa était l’un des objets sacrés de tout foyer chinois qui se respectait, avec la machine à laver, la TV et le vélo. Qu’un chat, non chinois de surcroit, se permette de le détériorer, constituait plus qu’un dégât matériel, un forfait. Faisant observer pour ma part que cet acte répréhensible n’avait pas encore été commis par le chat en question, on objecta que ceci pourrait bien se produire, compte tenu du comportement permissif de l’animal. On n’ajouta pas, mais je le compris clairement, que le comportement du chat était fort probablement le résultat fatal d’une éducation laxiste, bien française.

L’argument massue vint comme toujours à la fin. De toutes manières, m’asséna-t-on, un règlement interdisait la présence de chats dans l’immeuble où se trouvait Madame Crochemore. Depuis quand, demandais-je ? depuis trois jours…

Cependant, nos amis chinois, le cœur empli de bonne volonté, voyaient bien une solution pour régler cette question dont la responsabilité revenait entièrement à la partie française, coupable de laxisme à l’égard de ce chat qu'elle avait importé. Il leur paraissait raisonnable de compenser les nuisances du chat en versant une juste indemnité à l’Université Nankai. Ils proposaient d’accepter 20 $ par jour, soit 7000 $ environ par an, pour tolérer la présence de ce chat !

Ainsi, par cupidité, l’Université Nankai m’offrait sur un plateau un prétexte rêvé pour rompre avec eux et installer notre IAE à Pékin ! Il était plus de midi, l’affaire du chat nous avait occupé une bonne partie de la matinée. Je demandais une pause dans nos discussions pour, prétendais-je, consulter le Ministère des Affaires Étrangères (MAE). Naturellement, je n’en fis rien. Je me contentais de déjeuner puis de rédiger un courrier exprimant, théoriquement, la position du MAE, qui rejetait totalement la demande de l’Université Nankai, précisant, pour enfoncer le clou, que cette exigence, si elle était maintenue, remettrait en cause la totalité de notre coopération avec ladite université et par ricochet, les accords franco-chinois relatifs à la formation à la gestion.

Je remis ce document à l’interprète lorsque les discussions reprirent vers 13 heures. Naturellement, mes interlocuteurs ne pouvaient en prendre connaissance qu’à la pause, par les bons soins de l’interprète. Poussés par la curiosité, Ils demandèrent rapidement une suspension de séance, puis reprirent les discussions sans revenir le moins du monde sur le sujet du chat et sans montrer la moindre contrariété.

Nous finîmes nos échanges vers 16 heures, je repris le train de Pékin, puis l’avion pour Paris. Un mois plus tard environ, le MAE et la FNEGE reçurent un courrier les informant que l’Université Nankai mettrait fin à sa coopération en juillet 1990.

C’était exactement ce que je voulais. Lors de notre rencontre, j’aurais pu temporiser ou marchander, mais j’avais sciemment traité mes interlocuteurs avec brutalité, sachant qu’ils ne le supporteraient pas. Puisque leur rapacité m’avait offert l’opportunité de rompre, je l’avais saisie…

En juin 1990, je revins à Tianjin pour officialiser la fin de notre programme à l’Université Nankai. Madame Crochemore était déjà rentrée en France. Nous fîmes de nombreux toasts en buvant force alcool de riz, toasts qui délièrent la langue de mes interlocuteurs. Dans cette affaire ratée de demande d’indemnité pour un chat, qui leur avait couté le programme franco-chinois de gestion, ils tenaient à avoir au moins le dernier mot.

Ils me racontèrent donc, en le présentant comme un horrible scandale, que l’Université Nankai avait dû payer sur le train Tianjin Pékin un siège soft seat (première classe) pour le chat à côté de celui de Madame Crochemore, siège qui avait dû leur couter 5$. Ils ajoutèrent que de nombreux chinois, assis, eux, sur des sièges hard seat (seconde classe) avaient défilé dans le compartiment de première classe pour constater de leurs yeux ce sacrilège, un chat étranger assis sur un siège moelleux, tandis qu’ils devaient pour leur part poser leurs postérieurs sur de durs sièges en bois !

Je convins qu’en effet il s’agissait d’un immense désordre, qui justifiait tout à fait leur position sur l’affaire du chat de Madame Crochemore. Nous nous quittâmes bons amis et je pus installer en toute sérénité notre IAE à Pékin pour le mois de septembre 1990.

 

Il s'y trouve toujours...

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VERS DES NÉGOCIATIONS TENDUES À TIANJIN

4 Décembre 2021 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

HUTONG SOUS LA NEIGE

HUTONG SOUS LA NEIGE

Dans le cadre de la prestigieuse Université Nankai, les cours de français pour les futurs étudiants chinois du programme de gestion du MAE (master en administration des affaires)  ont donc commencé sans encombre à Tianjin en septembre 1989.

 

Il s’agissait en effet de former au français des adultes qui n’avaient pour la plupart aucune notion de français, mais qui possédaient des notions convenables en anglais, ce qui nous laissait espérer une capacité avérée à apprendre une autre langue. À l’issue de cette année, un examen était organisé pour ne laisser passer en seconde année, celle de la formation à la gestion, que les étudiants capables de comprendre les cours dans notre langue. Notre objectif était bien sûr de former, puisque ce programme était financé par la France, de futurs cadres qui travailleraient avec ou dans les entreprises françaises installées en Chine.  

La formation était donnée à Tianjin, immense métropole côtière aujourd’hui, ville moins importante mais surtout beaucoup moins fréquentée par les étrangers en 1989. Les premières plantations de vignes s’effectuaient dans la région, sous la direction de quelques employés de Remy Martin et c’étaient les seuls Français de Tianjin, à l’exception de notre professeur de français, Madame Crochemore.

Madame Crochemore, un professeur de Français d’une cinquantaine d’années, accompagnée de sa fille âgée de douze ans, de son chat, d’un piano et de quelques malles, avait accepté de venir de Dijon pour tenter une double aventure, culturelle et pédagogique. Au bout d’une année, on va le voir, elle jeta l’éponge sans dommage pour le programme car nous avions trouvé sur place des professeurs de français, mais à Beijing cette fois plutôt qu’à Tianjin.

Voici ce qui s’est passé :

Après la tempête du printemps de Pékin qui avait failli précipiter notre programme dans l’abime, tout se passait bien à Tianjin en cet automne 1989. Madame Crochemore enseignait à la satisfaction générale, semblait-il, elle-même ne semblait pas mécontente de son sort malgré sa solitude, et les étudiants apprenaient avec énergie le français, y consacrant plutôt 80 heures par semaine que nos traditionnels 35 heures, en écoutant, entre autres, RFI en ondes courtes pour en faire des comptes rendus.

Tout le monde était content, sauf moi. En effet, je voyais arriver avec inquiétude l’année suivante. Ce serait le temps où nous enverrions des professeurs d’université, au rythme d’un par mois, pour quinze jours de cours intensifs, avec deux difficultés, celle du voyage et celle du séjour. Le voyage à Tianjin depuis la France supposait une escale à Beijing, une nuit d’hôtel suivi d’un déplacement en train jusqu’à Tianjin, soit un jour aller et un jour retour de perdus pour dix jours de cours. En outre, le séjour à Tianjin serait austère pour mes collègues, privés de contacts et de sorties.

C’est pourquoi je comptais bien transférer notre programme de Tianjin à Beijing, profitant de ce que le conseiller culturel, instigateur du programme à Tianjin avait été muté vers un autre pays. Pour cela, j’avais, avec la FNEGE, recherché un autre partenaire, de mémoire l’université internationale de Beijing, avec qui nous avions ouvert des négociations préalables. Il me restait à trouver un prétexte. Or nos interlocuteurs chinois, toujours parfaitement prévisibles en ce qui concerne leur appétit financier, me l’ont offert sur un plateau.

Il était prévu d’effectuer, à mi-parcours de la formation au français, une visite d’évaluation de l’avancement du programme, visite que la FNEGE m’a chargé d’effectuer. C’était en janvier 1990. Il faisait un froid glacial à Beijing et guère moins froid à Tianjin. Je me souviens que j’avais acheté un confortable anorak vert bouteille, qui n’est pas ma couleur favorite, mais enfin il tenait chaud. Un vent glacé soufflait de l’ouest,  m’accompagnant sans vergogne jusqu’à Tianjin où m’attendait au grand complet l’état-major de l’Université Nankai réuni pour cette première coopération franco chinoise qui se tenait chez eux. Il y avait même le ministre chargé des relations internationales pour la province du Hebei, qui n’avait pas encore été amputée de la communauté urbaine de Tianjin.

Tout ce monde qui me faisait face s’était aligné sur une longue estrade couverte d’une épaisse draperie verte, toutefois pas vraiment en harmonie avec les couleurs de mon anorak. Dans la salle, face à eux, je me suis retrouvé seul. Même l’interprète était assis à un coin de la tribune.

 

C’était intimidant, mais la situation était moins dangereuse qu’en juin 1989. Et les discours ont commencé, en chinois ensuite traduit en français, ce qui m’a laissé le temps de comprendre et de réagir…

 

À SUIVRE

 

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MENTIR À TIANJIN, TRICHER À BEIJING

1 Novembre 2021 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

LA CONCESSION FRANÇAISE DE TIEN-TSIN (TIANJIN) EN 1914

LA CONCESSION FRANÇAISE DE TIEN-TSIN (TIANJIN) EN 1914

Après cette journée aussi extraordinaire que dangereuse du mois de juin 1989 à Beijing (Pékin), nous sommes partis à l’aventure, Michel Poncet, vers Tianjin où nos futurs étudiants étaient supposés nous attendre.

 

Tianjin est à 120 kilomètres de Beijing, relié par le train, peu rapide à l’époque et par la route. Le train nous était interdit, car l’armée empêchait les étrangers de monter dans les trains au départ de Beijing. Nous étions donc contraints de prendre une voiture de l’ambassade, aucun taxi ne se risquant à transporter des étrangers.

Poncet, qui ne semblait pas affecté par l’incident dramatique de la veille, pris le volant, mais il ne connaissait pas bien la route et il n’y avait pas vraiment de panneaux d’orientation. Malgré ces écueils, il ne s’est pas trop mal débrouillé, car au bout de trois heures, nous sommes arrivés à Tianjin. Un baroudeur, ce Poncet, qui m’effrayait un peu par l’audace étourdie qu’il manifestait en toutes circonstances ! 

Tianjin, autrefois Tientsin en français, est aujourd’hui une énorme agglomération de  14 millions d'habitants, la quatrième ville de Chine en nombre d'habitants, après ShanghaiBeijing et Canton, est un des pôles chinois de développement dans l’aéronautique et l’électronique.  Elle est située au bord de la Mer Jaune et cette situation en a fait une concession française au début du XXe siècle, dont il restait quelques traces comme le commissariat de police et la prison. On trouve à Tianjin deux universités, dont la prestigieuse université de Nankai, qui nous attendait pour que nous effectuions la sélection des étudiants pour notre programme de formation, qui comprenait successivement un an d’apprentissage du français et un an d’enseignement de la gestion.

En arrivant à Tianjin, nous avons été tout de suite surpris par l’atmosphère fort différente qui y régnait par rapport à Beijing. Pas de soldats, des badauds très détendus dans la ville, tous les magasins ouverts, presque une ambiance de fête. Cela montrait encore une fois la profonde diversité chinoise avec des provinces fort différentes dans leur style de vie et leur rapport avec le pouvoir. À Beijing l’état de siège, à Tianjin, la belle vie.

Les quatre-vingt-dix candidats étaient presque tous là, avec à la main leur convocation signée par l’Ambassade de France qui leur avait permis de quitter leurs unités respectives, au moins le temps de la sélection, et de faire le voyage jusqu’à Tianjin. Compte-tenu du mauvais état des chemins de fer chinois de l’époque et des énormes distances que certains avaient dû parcourir, ces voyages avaient duré entre une journée, si le candidat venait de Beijing ou trois semaines s’il venait d’Urumqi dans le Xinjiang.

Si je ne m’étais pas rendu à Tianjin pour les sélectionner, ces candidats n’auraient pas eu d’attestation de l’Ambassade sur place à Tianjin et les attestations de l’Université de Nankai auraient été suspectes aux yeux des autorités. En définitive, ils auraient fort probablement été internés en attendant de clarifier leur situation et, après une telle mésaventure, la réputation du seul programme français de gestion en aurait été anéantie pour longtemps.

Les candidats étaient donc fort contents de me voir, tout en étant un peu surpris de ma présence. Ils n’ignoraient pas en effet que notre Premier Ministre, Michel Rocard, avait annoncé que son gouvernement avait interrompu toute coopération avec la Chine. Alors, interrogeaient-ils, vous venez vraiment de la part du gouvernement français ?

Je répondais affirmativement avec aplomb que nous étions à Tianjin, Poncet et moi, pour sélectionner les étudiants du programme de gestion organisé par le gouvernement français en plein accord avec lui. Comment aurait-il pu en être autrement ?

Il en était pourtant bien autrement. Nous avons fait une sélection pirate, ou virtuelle si l’on veut être indulgent, qui a retenu une quarantaine de candidats à qui nous avons donné rendez-vous en octobre. Quand j’écris « nous », c’était plutôt « je », Poncet se contentant d’apposer le tampon de l’Ambassade et de traduire les propos des candidats dont l’anglais m’était inaccessible. Quant aux autorités de l’université, elles nous regardaient agir, impassibles.

Toute la sélection a été effectuée en trois jours, puis nous sommes rentrés à Beijing sans difficultés particulières. Il s’agissait désormais de persuader le Ministère des Affaires Étrangères de la validité de notre sélection et du lancement du programme. Pour ce faire, puisque nous étions à la frontière de la légalité depuis mon arrivée en Chine, nous avons choisi, Poncet et moi, de continuer crânement dans la même voie.

Nous avons donc rédigé un rapport pour le Ministère des Affaires Étrangères que nous avons signé tous deux au nom de l’Ambassade. C’était facile à faire, puisque Poncet était le seul diplomate français encore présent à Beijing.

Dans ce rapport, nous avons prétendu avoir interrogé toutes les ambassades occidentales dans la capitale chinoise, les ambassades américaine, anglaise, australienne, canadienne, allemande, italienne, suisse, hollandaise et suédoise qui nous auraient fait savoir, toutes, sauf l’ambassade américaine, avons-nous écrit pour la vraisemblance, qu’elles n’envisageaient pas d’interrompre leurs programmes en cours ou en projet. Pour donner du corps à notre rapport, nous avons même ironisé sur la duplicité anglaise qui prétendait officiellement rompre sa coopération mais qui le maintenait en douce ! Naturellement, nous n’avions interrogé personne ou presque, même si nous citions avec effronterie nos interlocuteurs supposés, conseillers ou attachés culturels des différentes ambassades.

Le rapport a été adressé au Ministère des Affaires Étrangères fin juin 1989. C’était bientôt les vacances. Personne ne l’a lu ou en tout cas personne n’a pris de décision sur la base de ses conclusions, qui, naturellement, recommandaient de lancer notre programme de gestion. Puis, en septembre 1989, au retour des sacro-saintes vacances, le printemps de Beijing étant devenu une affaire passée et classée, l’inertie bureaucratique a eu un rôle apaisant. Les crédits avaient été affecté, les personnels recrutés et personne n’avait envie d’arrêter le programme : notre rapport a servi de base, fausse d’accord, mais enfin il avait le mérite d’exister, pour décider de continuer le programme.

D’ailleurs, cela faisait six mois que nous avions sélectionné le professeur de français que nous avons donc envoyé tranquillement en septembre à Tianjin, avec sa fille, son chat et son piano. J’y reviendrai.

 

Pour ma part, d’une certaine manière la conscience tranquille, je suis revenu à Nice prendre des vacances que je jugeais bien méritées . Enfin presque.

 

À SUIVRE

 

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LE JOUR LE PLUS TÉMÉRAIRE

4 Octobre 2021 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

LE JOUR LE PLUS TÉMÉRAIRE

J’arrive donc à Pékin dans le courant du mois de juin 1989, je n’ai pas la date exacte. Je suis accueilli à l’aéroport par la seule personne encore présente à l’ambassade de France, en dehors des services de sécurité, Michel Poncet, attaché culturel, qui me dépose dans un hôtel que je connaissais, pas très éloigné de la place Tian’anmen.

 

Pour se rendre compte de l’ambiance qui régnait à cette époque, il faut savoir que, devant l'impuissance de la police à juguler les manifestations, le gouvernement chinois avait envoyé dans la région de Pékin environ deux cent mille soldats. Cette mobilisation ne se passait pas très bien, car une certaine désunion régnait au sein de l’Armée chinoise, au point que des affrontements armés avaient eu lieu entre le 27e corps d’armée provenant de Lanzhou ( à 1500 kms  au sud-est de Pékin)  et le 38e corps d’armée basé autour de Pékin (source du KGB, rapport du 4 juin 1989).

Il faut noter aussi que le 27e corps d’armée était le principal acteur de la destruction des barricades et du tir à l’aveugle sur les manifestants, en particulier à partir du 4 juin. Il s’était installé en position défensive aux environs de la place Tian’anmen et conduisait des patrouilles dans la ville qui tiraient à l’aveugle sur les passants s’aventurant dans la zone interdite ou se déplaçant pendant le couvre-feu. Des estimations non confirmées, issues des associations humanitaires, font état de 2600 victimes.

Un couvre-feu avait été mis en place à Pékin de 18 heures à 6 heures du matin. Je me retrouvais dans la ville quelques jours après le pic de répression, alors que le gouvernement chinois prétendait que tout était normal et autorisait pour cette raison de propagande l’ouverture des hôtels et la venue des étrangers.

Poncet, pas très conscient du danger, me proposa d’aller boire un verre dans un établissement qu’il connaissait, pas loin de l’hôtel. Nous nous y rendîmes à pied en une dizaine de minutes, parcourant une grande avenue, puis tournant dans une rue plus petite. Nous étions presque arrivés, lorsque nous entendîmes une pétarade, cette dernière s’avérant être une fusillade qui fit une victime, une femme qui s’effondra à quelques mètres de nous.

Nous vîmes alors des soldats postés derrière nous dans l’avenue, à 150-200 mètres environ, qui tiraient dans l’enfilade de la rue en visant les trois passants que nous étions. Poncet et moi, nous nous collâmes contre le mur d’un immeuble. Nous entendions les balles ricocher contre le mur et si nous n’avions pas pu entrer au bout de quelques secondes dans le porche qui donnait sur le bar, nous aurions probablement finis par être touchés. Cognant à la porte, nous eûmes encore quelques secondes d’angoisse jusqu’à ce que la porte s’ouvre et que nous pûmes nous réfugier à l’intérieur. J’ai su depuis que les habitants de Pékin étaient très solidaires contre les troupes venues de Lanzhou : on sous-estime souvent les différends inter-régionaux en Chine.  

Nous nous attendions à ce que les soldats entrent dans la rue et viennent nous chercher dans le bar. Il n’en fut rien. Sans doute les soldats n’avaient pas d’ordres, à part tirer à l’aveugle et peut-être redoutaient-ils aussi de s’aventurer dans des rues plus étroites et inconnues.

Nous nous rassurâmes peu à peu. Le bar était assez fréquenté, sans être plein, et, à part nous, il n’y avait que des Chinois. Poncet, qui parlait un peu chinois, m’apprit que la femme avait été prise en charge par une ambulance. On ne savait pas si elle était morte, mais les Chinois pensaient que oui, tout en affichant une sorte d’indifférence.

Nous consommâmes un alcool indistinct jusqu’à ce qu’au bout d’une heure, Poncet me convainque de sortir du bar. Il ne semblait pas refroidi par « l’incident » que nous venions de vivre ! On venait d’échapper de justesse à la mort, or son problème principal n’était pas de me ramener sain et sauf à l’hôtel, mais de profiter de la venue d’un compatriote pour faire le tour des bistrots!

D’après lui, nous ne risquions plus rien parce que les soldats ne reviendraient plus, et puis il connaissait  un hôtel, le Crystal Palace, pas loin affirmait-il, qui appartenait à l’armée, donc qui ne présentait aucun risque. Je n’avais pas d’autre choix que de le suivre, puisque je ne savais même pas comment revenir à mon hôtel, même si ce périple en plein couvre-feu me semblait fou. En outre, après un long voyage en avion et l’embuscade dans la rue, mes capacités psychiques de résistance étaient affaiblies. Je me résignais donc à le suivre, sans insister dans mes protestations.

Poncet, lui, ne s’en faisait pas. Pendant que l’on se dirigeait, à pied bien sûr, vers le Crystal Palace, il trouva le moyen de me réciter un poème thaï, sa passion. Quant à moi, je n’étais pas d’humeur très poétique, plutôt inquiet, regardant de tous côtés si nous n’allions pas voir surgir des soldats.  

Cependant nous arrivâmes sans encombre à l’hôtel, majestueux en effet avec sa vingtaine d’étages. Sur sa rampe d’accès, trônaient, image surréaliste, deux Rolls Royce sur les pare-brises desquelles une affiche en anglais indiquait que ces véhicules étaient à la disposition des hôtes étrangers pour visiter la ville ! 

La situation m’apparut alors surréaliste ; trente et quelques années plus tard, elle me parait toujours ahurissante : une heure et demi auparavant, l’Armée chinoise nous tirait dessus sans sommations, et maintenant elle nous proposait des Rolls Royce pour nous promener dans une ville soumise au couvre-feu !

L’hôtel offrait d’autres situations paradoxales, un supermarché hyper luxueux qui vendait, ô miracle unique en Chine à l’époque, des couches culottes jetables pour bébés ! Puis Poncet m’entraina dans une boite de nuit souterraine, ultramoderne, aux murs couverts de plaques d’aluminium où dansaient, sans se soucier ni de la révolte des étudiants ni du couvre-feu, ni de rien du tout d’ailleurs, la jeunesse dorée de Pékin…

 

Après deux heures de musique surpuissante et d’alcools, Poncet, bravant une troisième fois le couvre-feu, me reconduisit sans encombre à mon hôtel. Je m’effondrais sur le lit, ivre de fatigue, d’émotions et d’angoisses. Le lendemain, m’avait dit l’impavide Poncet, nous partirions pour Tianjin, mais pour ma part je me suis endormi, content d’être encore en vie, sans penser à la suite, qui allait s’avérer moins téméraire mais tout aussi surprenante…

 

À SUIVRE

 

 

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LE SABORDAGE DE MARCOM

5 Août 2021 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

POUR SORTIR DE CE CLOAQUE, UNE PEINTURE DE VALERI TSENOV

POUR SORTIR DE CE CLOAQUE, UNE PEINTURE DE VALERI TSENOV

L’affaire de Mihaïlovgrad constituait un avertissement sérieux, qui indiquait que la direction bulgare avait une vision différente de la nôtre quant aux objectifs de Marcom.

 

Il aurait fallu, après la découverte de ce qui apparaissait à la partie française comme un abus de bien social, convoquer une assemblée extraordinaire pour demander un changement de politique ou un changement de direction. Nous ne l’avons pas fait, par négligence ou par paresse et j’en porte une partie de la responsabilité. Sans doute mon énergie était-elle plutôt mobilisée par la prise en main de l’IECS Strasbourg dont je venais d’être nommé directeur, plutôt que par la gestion stratégique de Marcom.

Bien entendu, le Directeur de Marcom, Branimir Botev  a en conclu qu’il avait les mains libres, même si Paul Fourquet, le directeur adjoint, lui signifiait de plus en plus ouvertement son désaccord avec la politique qu’il menait.

L’incroyable intervint au début de 1992. La FNEGE m’avertit que Paul Fourquet portait officiellement de graves accusations contre  Branimir Botev. Le C.A. de Marcom avait autorisé le Directeur et son Adjoint à embaucher quatre nouvelles secrétaires. Or ces dernières non seulement avaient été recrutées sans l’assentiment du Directeur Adjoint, mais ce dernier prétendait en outre qu’il ne s’agissait nullement d’un recrutement de secrétaires mais de prostituées !

Paul Fourquet avait des preuves qu’il nous envoya et nous fîmes notre enquête auprès de l’Ambassade, dotée de ses propres moyens d’information, qui nous confirma le caractère suspect de ce recrutement.

Il n’était évidemment pas question pour la partie française de Marcom, qui comprenait le Ministère des Affaires Étrangères, la FNEGE, notre représentant au sein de l’école, Paul Fourquet et moi-même en tant que chargé de mission, d’accepter de couvrir, si peu que ce soit, le comportement de Branimir Botev qui revenait à transformer Marcom en maison de passe potentielle !

J’imagine que vous pouvez juger cette situation comme invraisemblable ou que le qualificatif de « prostituées » pour ces quatre recrues de Marcom était exagéré. Pourtant toutes les informations que nous avions pu recueillir convergeaient vers le constat de Paul Fourquet.

Nous avons donc décidé de convoquer un C.A. exceptionnel en respectant les délais de convocation. Il nous fallu environ un mois pour réunir à Paris, en février ou mars 1992 les représentants bulgares et français du C.A., sans la présence de Botev et de Fourquet. Le C.A. me donna plein pouvoir pour compléter l’enquête sur place, pour rencontrer toutes les parties concernées et pour leur signifier, si les faits étaient confirmés, l’intention du C.A. de licencier dès que possible Branimir Botev et de le remplacer.

Je me rendis donc rapidement à Sofia, en mars ou avril 1992, où je trouvais une atmosphère explosive. Paul Fourquet vint me chercher à l’aéroport et il était, on s’en doute, dans tous ses états. Nous nous sommes rendus à Marcom où nous avons retrouvé Botev, que les accusations qui pesaient contre lui avait rendu muet. Nous avons rendu visite au Ministère de l’Education Nationale, qui nous a semblé tacitement favorable au maintien de Botev à la direction de Marcom.

La rencontre avec le Conseiller Culturel, loin de clarifier la situation, s’est révélée déroutante. Nous sommes passés d’une affaire de morale à la basse politique. Ce fonctionnaire m’a fait savoir qu’il était hors de question de licencier Botev dans la mesure où «  ce n’était pas à moi de faire la politique étrangère de la France en Bulgarie ». J’ai compris à demi-mots que Botev avait des liens particuliers avec l’Ambassade de France et j’appris plus clairement qu’il avait de hautes responsabilités au sein du Parti Communiste Bulgare.

Je n’étais pas venu à Sofia pour participer à des compromissions politico-diplomatiques. Je lui ai donc répondu que, contrairement à ses vœux, j’étais bien en charge de la politique étrangère de la France au sein de Marcom, que je recommanderai le licenciement de Botev et que je le ferai savoir à l’intéressé avant mon retour en France.  

De fait, deux jours à Sofia dans une ambiance à couper au couteau m’ont suffi pour me faire une opinion et pour trancher. Botev a dû quitter la direction, mais Fourquet, désormais persona non grata à l’Ambassade qui lui reprochait d’avoir parlé, rentra rapidement en France. Un nouveau directeur de Marcom fut nommé, mais toute cette agitation s’est révélée négative pour Marcom, qui, n’ayant plus le soutien du gouvernement bulgare ni celui de l’ambassade de France, ferma ses portes au bout d’une ou de deux années. 

 

Notant que cette affaire n’avait pas empêché Branimir Botev de devenir plus tard Vice-Ministre de l’Économie et de l’Énergie en Bulgarie, j’ai tiré de cet échec plusieurs leçons relatives au pouvoir, au management et à mes  principes personnels…

 

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TOUT VA BIEN DANS MARCOM?

27 Juillet 2021 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

SOFIA ET LE MONT VITOCHA

SOFIA ET LE MONT VITOCHA

Le programme MARCOM se mit en place fin 1989 début 1990, dans des locaux mis à sa disposition par le Ministère Bulgare de l’Enseignement.

 

La prudence nous paraissait de mise, car il s’agissait pour la FNEGE du tout premier programme de formation à la gestion dans un pays de l’Europe post communiste, Jikov ayant été renversé le 10 novembre 1989 par des communistes réformistes.

Ce sont donc ces communistes réformistes qui accueillirent avec bienveillance un programme de formation correspondant à leurs plans pour former les cadres des entreprises qu’ils voulaient faire évoluer.

Nos cours étaient en français et de facture classique, rodés par des formations analogues en Algérie ou ailleurs, nos professeurs étaient expérimentés et nous trouvâmes en Bulgarie de nombreux cadres francophones qui provenaient, si ma mémoire est bonne, de six lycées bilingues à travers le pays.

Tout le monde prenait ses marques, le directeur Branimir Botev, le directeur adjoint Paul Fourquet, les professeurs français qui venaient pour la première fois en Bulgarie et la vingtaine, je crois, d’étudiants cadres qui découvraient les méthodes de l’enseignement universitaire français.

En décembre 1990, je fis une visite à Marcom. Tout semblait fonctionner correctement à l’école. Nous commencions à délivrer des diplômes, les étudiants étaient contents, l’Ambassade comme l’administration bulgare qui se réjouissaient du succès de notre programme.

Et moi aussi, j’étais content, fort satisfait de moi-même, parcourant le monde, semant des écoles partout, en Chine, à Madagascar, en Algérie et concevant un nouveau projet à Prague. J'avais tort, naturellement. 

Je visitais Sofia et ses environs en compagnie des Fourquet.  La neige recouvrait la ville, surtout aux abords du mont Vitocha qui culmine à 2300 mètres. La nuit, les couloirs de mon hôtel, proche du Parlement, étaient pleins de manifestants au repos qui s’élevaient contre les nouveaux droits octroyés à la minorité turque, mais la ville semblait désormais habituée à l’agitation qui avait suivi la chute du régime communiste. Les artistes bulgares exposaient de véritables chefs d’œuvre dans des galeries qui n’étaient pas encore fréquentées par les touristes. Les yaourts bulgares s’avéraient particulièrement délicieux dans les cafés villageois ornés de leurs fenêtres à petits carreaux entourés de glace.

Tout allait donc bien à Sofia.

Comme d’habitude, rien n’annonçait la tempête à venir.

Pourtant vint un premier signe, dont nous comprimes la signification plus tard, lorsque tout fut accompli.

Notre première surprise vint d’une proposition de projection de MARCOM à Mihaïlovgrad, une ville de cinquante mille habitants, située à cent kilomètres au nord de Sofia, pas très loin du Danube et qui s’appelle désormais Montana. Nous étions étonnés par ce projet parce que Mihaïlovgrad était une ville moyenne, peu connue et peu active. Une extension à Plodiv, la deuxième ville du pays, nous aurait paru plus logique.

Mais l’argument de Botev était que la délégation de communistes (réformateurs) locaux était enthousiaste, qu’ils mettaient de beaux locaux à notre disposition et qu’ils sauraient trouver et mobiliser les stagiaires. Au printemps 1991, nous nous rendîmes donc à Mihaïlovgrad (futur Montana), nous visitâmes des locaux qui sentaient la naphtaline, mais dotés de beaux fauteuils en cuir rouge, nous rencontrâmes des notables qui semblaient réjouis de notre passage et des journalistes locaux qui nous photographièrent en abondance.

À l’usage, la réalité s’avéra  plus prosaïque. Il n’y eut aucun programme de formation à la gestion à Mihaïlovgrad et des informateurs bien intentionnés nous expliquèrent plus tard que Botev avait passé un accord avec les notables locaux pour leur permettre d’annoncer une formation « internationale » dans cette petite ville en échange d’une livraison de viande de bœuf à Sofia sur laquelle il aurait reçu une commission.

 

Tout cela, nous ne le sûmes que trop tard, trop tard pour éviter la catastrophe qui vint.

 

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LE LANCEMENT DE MARCOM

18 Juillet 2021 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

MITTERRAND ET JIVKOV

MITTERRAND ET JIVKOV

La même année que le programme du CNAT en Algérie, en 1989, la FNEGE* se voit attribuer le marché de MARCOM en Bulgarie et elle me demande de mettre en place ce programme.

 

J’étais alors en charge de quatre programmes internationaux pour le compte de la FNEGE, à Madagascar, en Chine, en Algérie et en Bulgarie. Autant reconnaître que ces activités occupaient l’essentiel de mon temps et de mes pensées, mon enseignement et ma recherche passant au second plan.

Il était logique que la FNEGE, par l’entremise de son secrétaire général et ami Jean-Claude Cuzzi,  me propose alors de travailler quasi à plein temps pour son programme international, qui était dirigé par l’excellent Joël Rateau.

Jean-Claude Cuzzi souhaitait qu’à terme je m’installe à Paris, ce qui signifiait d’y trouver un poste de Professeur acceptable et d’y déplacer ma famille. J’acceptais dans un premier temps de passer deux jours par semaine dans les bureaux de la FNEGE, 2 Avenue Hoche, prenant l’avion régulièrement en Classe Affaires entre Paris et Nice (cela existait à l’époque), ce qui me permit de voir l’avion attendre pour décoller d’embarquer le Prince Albert et l’un de ses amis, dont j’observais le comportement lors du vol.

Mais en fin de compte, je ne donnais pas suite au projet de m’installer à Paris et les aller retour Nice Paris cessèrent au bout de quelques mois.

La Bulgarie donc. En janvier 1989 Todor Jivkov et François Mitterrand, en déplacement à Sofia, avaient passé un accord pour créer à Sofia une école de gestion destinée aux dirigeants et cadres d’entreprise bulgares, MARCOM. Ne me demandez pas ce que signifie exactement ce sigle bulgare en français, je ne m’en souviens plus.

Il s’agissait, avant de s’effacer, d’une des dernières tentatives du régime communiste bulgare pour se moderniser en initiant ses cadres aux méthodes de gestion occidentales. Le problème structurel de cette École résidait dans sa direction bicéphale, un type de direction qui s’est toujours et partout révélée instable, conduisant soit à la prise de pouvoir par l’une des deux parties, soit à la destruction de la structure, et ce qui est arrivé finalement à MARCOM.

Le conseil d’administration était parfaitement paritaire entre bulgares et français, même si le Président du CA, français, avait voix prépondérante. Il faut savoir que le financement de MARCOM était largement assuré par le budget du Ministère des Affaires Étrangères, à l’exception des salaires des employés bulgares de MARCOM et de ses locaux.

J’étais chargé d’organiser le fonctionnement de MARCOM, recrutement des professeurs et des étudiants, conception du programme de formation, relation avec les entreprises (généralement publiques) bulgares. Je devais aussi recruter un Directeur Adjoint au Directeur de l’école, ce dernier étant statutairement bulgare, Branimir Botev. Je proposais le poste à l’un de mes amis, Paul Fourquet qui était en poste à l’IUT de Nice dans le département GEA.

Paul et sa femme n’hésitèrent pas à s’installer à Sofia, supportant vaillamment les troubles qui accompagnèrent le changement de régime. Mais ils avaient (et ils ont toujours sûrement) le goût des défis à relever. Et il fallait avoir du courage pour quitter Nice pour Sofia dans les années 1989-1990.

 

L’école se mit en place, dirigée conjointement par l’attelage Botev-Fourquet qui ne tarda pas à devenir conflictuel.

* La FNEGE est une organisation reconnue d'utilité publique, à but non lucratif, créée en 1968, dans le but de développer et d'améliorer la qualité de l’enseignement supérieur de gestion des entreprises en France. L'acronyme FNEGE signifie Fondation Nationale pour l'enseignement de la gestion des entreprises. 

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RAPPORTS DE FORCE (SUITE ET FIN)

5 Juin 2021 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

RAPPORTS DE FORCE (SUITE ET FIN)

Après les caprices des stagiaires et la petite affaire des hôtels, un nouveau bras de fer plus important s’engageait, qui mettait en question le sérieux du programme que la partie française avait organisé.

 

Mon contradicteur, un sociologue algérien, s’interrogeait en effet sur la possibilité d’organiser une formation à Alger avec la coopération de la partie française, alors que cette dernière, en ma personne, n’était pas présente en permanence sur le sol algérien. Il savait bien pourtant que c’était impossible en pratique, sauf à détacher un universitaire français en Algérie, ce que n’avait pas prévu ce programme pour des raisons évidentes de coûts.

Il s’agissait donc d’une question perverse destinée à se faire « mousser » devant le Ministre et une assemblée largement défavorable, du moins officiellement, à tout représentant de la France. Entrant dans ce jeu, je m’efforçais de lui donner la réplique avec un niveau équivalent de perversité.

Côté algérien, la compétition était féroce pour se faire attribuer le rôle de coordonnateur, parce que ce poste était synonyme, non seulement d’une rémunération supplémentaire, mais de nombreux déplacements tous frais payés en France. Le résultat était que mes interlocuteurs étaient différents à chacun de mes passages, ce qui rendait fort difficile le travail de coordination entre nous.

Donc, s’il y avait un problème de coordination entre la partie algérienne et la partie française, la faute en incombait largement plus à l’instabilité des responsables, côté algérien, qu’à ma présence en pointillé en Algérie.

Je me tournais donc vers les organisateurs de la réunion, dont le Ministre, en leur demandant ce qu’étaient devenus les différents coordonnateurs algériens et en m’offrant le luxe cruel de les citer un par un. Évidemment, je n’obtins aucune réponse, simplement un silence gêné. Cet incident se déroula le matin, la réunion se poursuivit sans anicroche jusqu’à la fin, qui survint vers 15 heures 30, compte tenu des horaires confortables qui étaient en vigueur.

Pour clôturer la réunion, le Ministre interrogea formellement la salle pour demander si quelqu’un avait une dernière question à poser. J’en avais une en effet : je revins sur la question que j’avais posé en soulignant que je n’avais toujours pas reçu de réponse quant au pourquoi de ces changements permanents de coordonnateurs algériens. Un silence de mort suivit mon intervention, le Ministre se retira sans mot dire mais j’avais obtenu de passer du rôle d’accusé à celui d’accusateur.

Pour en terminer avec les incidents et les rapports de force, le dernier évènement le plus savoureux se passa à Nice.

Le CNAT avait programmé une réunion, dont la date avait été fixée, pour évaluer les formations. Je demandais de manière routinière un visa au Consulat d’Algérie, situé tout près de chez moi mais j’appris au bout de quelques jours, à mon grand étonnement, que le Consul m’en refusait la délivrance alors que ma mission à Alger était organisée avec son propre gouvernement.

Nullement résigné à ajuster mes activités aux humeurs du Consul, je passais à la controffensive en informant mes trois malheureux doctorants algériens, qui n’y pouvaient rien j’en conviens, que je ne dirigerai plus leurs thèses puisque leur consul me refusait le visa.

Naturellement, ils allèrent se plaindre de cette situation auprès du Consul qui m’invita à le rencontrer. Dans son bureau très cosy, il m’informa que son refus était motivé par un article que j’avais écrit dans Nice-Matin sur les effets négatifs de la bureaucratie algérienne sur l’agriculture, article inspiré par une thèse en cours écrite par un des doctorants algériens. Il me montra la série fournie d’articles que j’avais  publié dans Nice-Matin, car c’était l’époque, révolue, où un universitaire pouvait écrire dans les journaux en précisant que je pouvais écrire sur ce que je voulais, sauf sur l’Algérie.

Jugeant sa déclaration particulièrement arrogante, je lui répondis que, si j’étais un ennemi de l’Algérie, je me rendrais aussitôt après cette réunion au siège de Nice-Matin pour déclarer que le Consul d’Algérie avait l’intention de censurer un professeur de l’Université de Nice. J’ajoutais qu’heureusement je n’étais pas un ennemi de l’Algérie, bien au contraire, puisque je coopérais avec son gouvernement pour le développement du pays.

Cet échange rugueux nous permit de nous comprendre. Il m’offrit du thé à la menthe, sa secrétaire me demanda discrètement mon passeport entre deux tasses et à la fin de l’entrevue, j’obtins mon visa à une vitesse record.

Le risque de ce récit est de laisser croire que ce programme du CNAT ne fut qu’une suite d’incidents. Il n’en fut rien, j’ai évidemment rencontré en Algérie des interlocuteurs charmants, bienveillants et compétents. Mais d’une part, les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent personne et d’autre part il existait et il existe toujours avec les autorités algériennes un jeu subtilement pervers où les Français sont censés jouer les coupables et les Algériens les victimes.

J’ai refusé de me prêter à ce jeu, provoquant de la part de la partie algérienne quelques difficultés d’adaptation, encore que leur souplesse d’esprit, leur bienveillance et leur intelligence permirent d’obtenir une coopération plus franche et donc plus efficace.

 

Le contrat de coopération avec le CNAT s’est poursuivi trois ans jusqu’à ce que les violences provoquées par une guerre civile qui s’intensifiait ne nous obligent à rapatrier le programme en France, à Aix en Provence…

 

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À ALGER, UN RAPPORT DE FORCE HOTELIER

12 Mai 2021 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

À ALGER, UN RAPPORT DE FORCE HOTELIER

Tout était bon, en cette année 1989 qui allait se clore par la chute du Mur de Berlin, pour exalter l’économie de marché et le capitalisme qui va avec, même en Algérie

 

Au moment où Bernard Tapie est en procès pour l’affaire Adidas, je me souviens qu’il réalisait des émissions de TV où il présentait  la création d’entreprise comme une aventure exaltante, émissions que nous présentions fièrement dans notre programme, avant que l’aventure Tapie ne subisse toutes sortes d’aléas.

Les aventures étaient d’un autre ordre à Alger. J’avais découvert que je pouvais être logé ailleurs qu’à l’Hôtel El Djezair, lorsque le chauffeur chargé de mes déplacements m’avait transporté jusqu’à un hôtel situé à une quinzaine de kilomètres d’Alger, me mettant dans une situation d’insécurité physique et sanitaire, car à la localisation dangereuse et incommode de l’hôtel, s’ajoutait un niveau d’entretien loin d’être acceptable. J’avais donc demandé à être logé à nouveau à l’hôtel El Djezair et l’on m’avait assuré que l’on n’y manquerait pas lors de ma prochaine venue à Alger.

Je n’ai pas suffisamment cru à cette promesse pour m’en tenir là. Il m’a semblé que c’était le bon moment pour imposer à mes homologues algériens le respect de leurs engagements, comme ils exigeaient que nous tenions tous les nôtres, à bon droit d’ailleurs. Passant aux actes, j’ai réservé simultanément deux retours, l’un correspondant à la réunion qui devait se tenir à Alger, l’autre prévoyant un retour immédiat aux frais de la partie algérienne et annulant de fait la réunion, si la promesse de me loger correctement n’était pas tenue.

À l’arrivée de l’avion, le pauvre chauffeur s’est lancé dans des explications ampoulées pour m’expliquer que malheureusement ils n’avaient pu me loger que dans l’hôtel exécrable où il m’avait conduit la dernière fois. Je l’ai laissé finir ses justifications pour lui annoncer que, dans ses conditions, je ne pouvais pas rester à Alger et que je reprenais aussitôt l’avion que je venais de quitter, mais dans l’autre sens, d’Alger vers Paris puis Nice.

Finalement, j’ai passé la journée dans l’avion, le programme a supporté des frais supplémentaires et la réunion prévue a du être reportée, mais j’ai modifié les rapports de force. Non seulement je fus mieux logé lors de mes déplacements ultérieurs, mais les engagements ont été mieux tenus de part et d’autre, puisque qu’il me fallait veiller plus que jamais à ne pas être pris en défaut.

Nous nous acheminions donc vers une coopération quasi exemplaire lorsque se tint une réunion de mi-parcours  rassemblant le ban et l’arrière ban des acteurs de notre programme.
Quand j’écris l’arrière-ban, je veux dire qu’aux véritables organisateurs s’était rajouté toute une série d’analystes et de consultants issus des milieux universitaires et administratifs, qui étaient vent debout contre  un programme en contradiction avec les principes qui déterminaient leurs emplois. On y trouvait des économistes et des sociologues, parmi lesquels quelques Français qui avaient ainsi trouvé un travail autour de « l’industrie industrialisante » du professeur grenoblois De Bernis, lequel avait largement contribué à installer en Algérie de magnifiques usines vides, sans débouchés, donc sans production et vides d’employés.

Il leur fallait trouver un angle d’attaque contre ce programme, sans toutefois affronter directement la volonté du Ministre de créer ce projet de formation. Ils crurent identifier la cible idéale, en s’attaquant à moi, seul français présent et coresponsable du programme, en mettant en doute le sérieux de la « partie française », qui n’était pas toujours présente sur le sol algérien pour diriger correctement les formations. Peut-être visaient-ils simplement à me remplacer par un enseignant local.

 

Le sérieux de la partie française ? j’allais leur fournir une réponse en deux temps qui permit de situer nettement la responsabilité  de chacun dans ce programme hélas bicéphale…

 

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