Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le blog d'André Boyer

culture

MAXIME GORKI

1 Juillet 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #CULTURE

MAXIME GORKI À LA RADIO DE NIJNI NOVGOROD

MAXIME GORKI À LA RADIO DE NIJNI NOVGOROD

Je poursuis la publication de billets sur les écrivains russes du vingtième siècle, aujourd'hui Maxime Gorki, avant que l'on considère dans cette partie de l'Europe que les écrivains russes n'ont plus droit de cité. 

Alekseï Maksimovitch Pechkov, dit Maxime Gorki, est né en 1868 à Nijni Novgorod. Le choix de son pseudonyme dit tout, puisque « gorki » signifie amer. En français, l’on traduirait son nom par « l’amer Maxime ». Gorki a eu en effet une vie extrêmement dure dans sa jeunesse, puisque, dès l’âge de huit ans, il a dû abandonner l’école et subvenir à ses besoins par toutes sortes de petites tâches, aide savetier, coursier, garçon de cuisine.

Mais il possédait un talent d’écrivain qu’il commença à exploiter vers l’âge de 24 ans  par des nouvelles dont la romantique et rebelle Makar Tchoudra qui le fit découvrir par le public russe.

Sa rébellion s’affirma à l’aube du XXe siècle, si bien que sa participation à la révolution de 1905 le contraignit à partir aux États-Unis puis en Italie, à Capri. Amnistié, il revint en Russie en 1913 pour lancer le journal rebelle « Nouvelle Vie » et commença à écrire son autobiographie dont Enfance (1914) constitue le premier des trois tomes.

Il retourna en Italie avant la révolution de 1917 pour y soigner sa tuberculose et ne revint en URSS qu’en 1932, à l’invitation de Staline, avant d'y mourir en 1936. Officiellement chantre de la révolution, il reste aujourd’hui une sorte de médiateur entre deux Russies successives : la tsariste et la soviétique.

Dans Enfance, qui est son chef d’œuvre, Gorki évoque, sans lyrisme ni complaisance, cette période marquée par le malheur et la misère.

Assistant successivement à la mort de son père puis de sa mère, Gorki est élevé par son grand-père, un homme dur et violent et par sa grand-mère, toute en douceur et tendresse, mais il subit aussi la présence, dans ce foyer pauvre et désespéré, de ses indignes oncles.

L’ouvrage Enfance s’achève lorsque l’auteur, âgé de douze ans, doit obéir à son grand-père qui le somme d’aller travailler pour subvenir à ses besoins. Son récit sur sa vie d’enfant nous dit tout sur lui, à commencer par sa soif de justice et de liberté mais aussi sa foi dans la grandeur et la résistance de l’âme russe.

Voici quelques extraits d’Enfance :

- Au sujet de sa grand-mère :

« Toute sa personne était sombre, mais ses yeux brillaient d’une lumière chaude et gaie. Elle était voutée, presque bossue, et très corpulente ; pourtant elle se déplaçait avec aisance et légèreté comme une grosse chatte, dont elle avait aussi la douleur caressante. Avant de la connaitre, j’avais comme sommeillé dans les ténèbres ; mais elle parut, me réveilla et me guida vers la lumière »

- Sur le peuple russe :

« Plus tard, j’ai compris que les Russes, dont la vie est morne et misérable, trouvent dans leur chagrin une distraction. Comme des enfants, ils jouent avec leurs malheurs dont ils n’éprouvent aucune honte. Dans la monotonie de la vie quotidienne, le malheur lui-même est une fête… »

- Lors du décès de sa mère :

« Je restai très longtemps immobile près du lit, la tasse à la main, regardant le visage qui se figeait et devenait gris.

Lorsque grand-père entra, je lui dis :

  • Elle est morte, ma mère.

Il jeta un coup d’œil vers le lit :

  • Qu’est-ce que tu racontes ? (…)

Quelques jours après l’enterrement, grand-père me dit :

  • Eh bien, Alexis, tu n’es pas une médaille, tu ne peux pas rester toujours pendu à mon cou, va donc gagner ton pain…

Et je partis gagner mon pain. »

 

Enfance se poursuivit avec les publications de Parmi les gens et de Mes universités.

La mort de Maxime Gorki, qui était devenu un personnage équivoque aux yeux du régime, reste suspecte. Il serait mort officiellement d’une pneumonie le 18 juin 1936 mais l’on soupçonne un empoisonnement.   

Staline et Molotov furent deux des porteurs du cercueil de Gorki, mis en scène comme un évènement mondial. Il a été inhumé dans la nécropole du mur du Kremlin derrière le mausolée de Lénine.

 

 

À SUIVRE

Lire la suite

LA TROISIÈME NEIGE

5 Juin 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #CULTURE

LA TROISIÈME NEIGE

LA TROISIÈME NEIGE

 

Après Les Douze d'Alexandre Blok et Le pays des Canailles de Sergueï Aleksandrovitch Essenine contemporains de la Révolution russe de 1917, voici La Troisième Neige d'Evgueni Evtouchenko qui annonce le changement après la mort de Staline

 

Le texte entier porte un regard, celui d'un "nous" indéterminé, autour d'une attente de la "neige", la vraie, la pure, qui ne fond pas. Les hommes de la ville, inquiets, attendent la neige qui tombera par trois fois avant d'arriver enfin, "pure, immense, toute de simplicité, épaisse avec assurance, poudreuse avec timidité". La troisième neige, les hommes ne l'attendaient pas, mais elle est pourtant là au moment même où ils désespéraient de la voir tomber:

"pas encore de neige!

il est temps,

grand temps qu'elle vienne"

Or la neige tomba,

tomba le soir venu

(...)

Elle se répandait fragile

et pas très sûre d'elle-même

(...)

Cette première neige n'était que

l'annonce d'une autre couche de neige

Elle vint ?

Elle se rua.

Ses bourrasques nous aveuglaient,

ses hurlements n'arrêtaient pas.

(...)

Mais cette deuxième neige ne sut

résister aux pas des hommes.

(...)

Un beau matin,

mal réveillés,

Le seuil de la

porte franchi,

sans savoir  

qu'elle était

tombée,

nous avons foulé son tapis.

Elle reposait,

pure, immense,

toute de

simplicité,

épaisse avec assurance,

poudreuse avec timidité

(...)

C'était elle,

c'était la vraie neige.

Nous l'attendions.

Elle était là*

 

Evgueni Evtouchenko est né en 1933 près d'Irkoutsk, en Sibérie Orientale, et mort à Tulsa, en Oklahoma, en 2017. Il a écrit La Troisième Neige à 20 ans. L'attente de cette troisième neige, qui finit par advenir, exprime l'espoir de changement qui habite les Soviétiques, une fois Staline mort. Le succès de ce poème est sans doute plus politique que poétique, encore que la métonymie et l'ellipse rendent bien la tension dramatique de l'attente.

L'hermétisme du poème permet en outre plusieurs lectures. Le "nous" n'est pas désigné, il montre que le poète est attiré par l'âme inquiète, contradictoire voire superficielle, impatiente, avide de changement des hommes. Ce "nous" désigne aussi le peuple soviétique qui vient à peine de sortir de vingt années de souffrances terribles et dont l'auteur crie la soif de changement, qui est soif de pureté et de vérité.

 

Aussi, des dizaines de milliers de jeunes venaient écouter Evgueni Evtouchenko, qui devint ainsi la voix de sa génération, car l'on a vu et l'on voit toujours dans Evtouchenko le premier poète qui a eu le courage de parler, après vingt années de mensonge et de flagornerie.  

 

* Adaptation française de P. Chaulot, Julliard, 1963.

 

À SUIVRE

Lire la suite

LE PAYS DES CANAILLES

8 Mai 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #CULTURE

SERGEÏ ESSENINE

SERGEÏ ESSENINE

Sergueï Aleksandrovitch Essenine est un poète russe (1895-1925) qui mit un grand espoir dans la Révolution, avant d'en être si fatalement déçu qu'il se suicida à l'âge de trente ans. Le Pays des canailles est son second et dernier poème dramatique, écrit en 1922-1923.

Dans cette pièce en vers, il décrit de manière désabusée un monde ou règne l'intérêt du plus fort, un monde où s'oppose la ville et la campagne, le bolchevisme et l'anarchie ainsi que le socialisme et le capitalisme.

L'histoire qu'il raconte est celle d'un anarchiste, Nomakh, qui veut attaquer un train qui transporte l'or des mines de la région. Dans le train, le commissaire (communiste) Rasvetov se moque du pouvoir de l'argent en Amérique. Il pourrait s’en moquer tout autant aujourd’hui à l’heure des « sanctions » contre la Russie. Pour l’heure, Rasvetov voit son pays mettre fin au banditisme (des Américains).

Mais une menace plus immédiate le guette, l’attaque du train par l’anarchiste Nomakh qui s’empare de l’or qu'il protège. C’est que Nomak (qui représente Essenine) est désillusionné par la Révolution et ne croit plus qu’en sa propre liberté, tandis que Rasvetov croit au pouvoir soviétique, seul capable d’organiser la Russie pour qu’elle puisse faire face à l’Amérique, pays sans âme où règne l’intérêt du plus fort.

Pas si curieusement que cela, un siècle plus tard, nous revoilà dans ce face à face fondamental.

Essenine n’a jamais terminé son poème dramatique. Il l'a interrompu pour partir vers l'Europe et les États-Unis avec sa seconde femme, la danseuse américaine Isadora Duncan. De retour en Russie, révolté contre l'état d'esprit américain, il remanie son poème pour mettre l'accent sur le conflit entre les mondes capitalistes et socialistes, mais sans toutefois l'achever.

Car, ce qui reste sans conteste dans la poésie d'Essenine, relève de la désillusion :

Il fut un temps où,

joyeux drille,

labouré jusqu'aux os

de l'herbe de la steppe,

je suis venu dans cette ville les mains vides,

mais le cœur plein

et non sans rien dans la tête.

Je croyais... je brulais...

Je partis pour la révolution.

Je pensais que la fraternité n'était ni un rêve,

ni un songe,

que tout, l'ensemble des peuples,

des races et des tribus,

se dissoudrait dans une mer unique.

 

Mais au diable tout cela !

 

Sergueï Essenine est né en Russie centrale, prés de Riazan. En 1913, à l’âge de 18 ans, il prend conscience de ses dons de poète et commence à fréquenter les milieux artistiques moscovites. Un an plus tard, il vit en couple avec Anna Izriadnova, tandis que ses premiers poèmes commencent à paraître en revues et dans les colonnes de La Voie de la Vérité, ancêtre de la Pravda. Abandonnant sa compagne qui vient de lui donner un enfant pour s'installer à Saint Pétersbourg, où Alexandre Blok (voir mon billet précédent sur la poésie russe) l'introduit dans les milieux littéraires, à qui il donnera lectures et récitals, jusqu'à sa mort. 

Boris Pasternak dira de lui que "jamais, depuis Koltsov, la terre russe n'a produit quelque chose de plus enraciné, de plus naturel, de plus opportun, de plus national, que Sergueï Essenine, en le donnant avec une liberté et sans grever ce tableau d'un trop lourd zéle populiste".

Essenine mobilisé, déserte en 1917, déborde d'enthousiasme pour la révolution, épouse en juillet 1917 Zinaïda Reich, secrétaire à La Cause du Peuple, dont il a deux enfants avant d'en divorcer en 1921.

Déçu des résultats de la Révolution, Essenine a en effet rencontré Isadora Duncan de dix-huit ans son ainée, invitée en URSS par le gouvernement soviétique, qu'il épouse en 1922 pour la quitter en 1923 après un voyage en Europe et aux États-Unis, voyage qui, loin de l'exalter, l'a gravement déprimé.

Miné par l'alcoolisme, il souffre désormais d'hallucinations. À Leningrad, il finit par se pendre à un tuyau dans la chambre no 5 de l'hôtel Angleterre, non sans avoir écrit avec son sang un dernier poème :

Au revoir, mon ami, au revoir,

Mon tendre ami que je garde en mon cœur.

Cette séparation prédestinée

Est promesse d’un revoir prochain.

Au revoir, mon ami, sans geste, sans mot,

Ne sois ni triste, ni chagrin.

Mourir en cette vie n'est pas nouveau,

Mais vivre, assurément, n'est pas plus neuf.

 

Un poète, assurément, mais un poète des temps incertains....

 

Lire la suite

LES DOUZE (Двенадцать) D'ALEXANDRE BLOK

30 Mars 2022 , Rédigé par André Boyer Publié dans #CULTURE

LES DOUZE (Двенадцать) D'ALEXANDRE BLOK

À contre-pied de la russophobie, je commence ici une série de billets sur les œuvres des écrivains russes et ukrainiens.

 

Dans un décor de soir noir et de neige blanche, dans la tourmente et le blizzard douze soldats de l’Armée rouge avancent, pillent, assassinent et se soûlent. Ivres d’une liberté « sans croix ni loi », ces gardes rouges abjurent le vieux monde et s’exhortent à tirer sur la Sainte-Russie. Défilant sous l’étendard, sans rien voir dans le blizzard, ils suivent une ombre et…

Voilà la neige, siffle le vent

Douze hommes s’en vont en rangs.

À leurs fusils-bretelles noires.

 

Autour des feux, les feux du soir…

Mégot au bec, casquette de chic,

Ils sont foutus comme l’as de pique.

 

Liberté, liberté !

Eh, sans croix, ni loi,

Taratata !

………………………………

Ils vont au loin, démarche altière…

-Qui va là ? Allons, qui bouge ?

C’est le vent près des gouttières

Qui joue avec le drapeau rouge…

 

Devant eux, un tas de neige.

Qui se cache là, viens ici !

Seul un chien galeux y piège

Il se lève et il le suit…

…………………………

Ils s’en vont, démarche altière,

En arrière, un chien galeux,

En avant, un drapeau rouge,

À la main, une ombre bouge,

Invisible à tous les yeux,

Imprenable pour les balles,

Sur la neige perlée d’opales,

Par-delà les avalanches,

Dans les brumes, dans le vent,

Couronné de roses blanches,

Jésus-Christ, marche en avant*.

Les sonorités du poème créent en elles-mêmes l’atmosphère. Le traducteur et poète Angelo Maria Ripellino a décrit ainsi le style génial et déroutant de ce poème : « L'écriture, violemment secouée de syncopes et de ruptures, de sautes métriques, d'âpres dissonances (sifflements, aboiements du vent, piétinement, balles qui crépitent), mêle dans une pâte lexicale insolite des slogans d'affiche politique et des formules de prière, des constructions d'odes solennelles et des injures des rues, les termes grossiers de l’argot prolétarien et des accents de romance »

C’est dans une période hallucinatoire que Blok écrit Les Douze, du 8 au 28 janvier 1918. L’œuvre est le témoignage de la Révolution en cours en Russie, écroulement du vieux monde mais aussi appel au salut messianique du monde.

Le poème, publié le 3 mars 1918 eut un immense retentissement en Russie, déclamé dans la rue et au théâtre, certains de ses vers se retrouvant sur des affiches, des banderoles et sur des étendards des soldats.

Le 1er avril 1920, Blok, publiant une note qui décrit les conditions dans lesquelles il écrivit ce poème, déclare : « Les mers de la nature, de la vie et de l’art étaient déchainées. Les embruns s’élevaient en arc-en-ciel au dessus d’elles. Lorsque j’écrivis Les Douze, je regardais cet arc-en-ciel »

Alexandre Blok est né en 1880 à Saint-Pétersbourg, d’une famille aisée. Ce poeme témoigne de la vie tourmentée qu’il mène au sein d’une période toute aussi tourmentée. Il meurt en 1921.

Voilà la neige, siffle le vent

Douze hommes s’en vont en rangs.

À leurs fusils-bretelles noires.
…………………………………………….

*Traduction de G. Arout, Seghers, 1958

Lire la suite

LE QUATUOR DE LUCERNE

24 Décembre 2021 , Rédigé par André Boyer Publié dans #CULTURE

LA VILLA SENAR, PRÈS DE LUCERNE

LA VILLA SENAR, PRÈS DE LUCERNE

Christian Caleca vient d’écrire un magnifique ouvrage, Le Quatuor de Lucerne, livre d’histoire, de musique et finalement de vie, autour de cinq personnages, un journaliste et quatre immenses compositeurs russes, le premier témoin de la rencontre imaginaire des quatre autres à Lucerne.

 

Avec le Quatuor de Lucerne, il faut se laisser emporter par l’histoire et bercer par la musique qui encadre le récit en trois mouvements de concerto :

  • Allegro moderato :

Celui qui écrit, fictivement, est un journaliste qui apprend la mort de Chostakovitch en 1975. Cette mort, qui le bouleverse, le pousse à décrire un évènement, tout aussi extraordinaire qu’imaginaire, la rencontre des quatre grands musiciens russes du XXe siècle, Rachmaninov, Prokofiev, Stravinski et Chostakovitch à Lucerne en 1938 où venait d’être créé par Arturo Toscanini un festival international de musique.

Christian Caleca sait admirablement recréer l’ambiance du décor paradisiaque de la Suisse centrale à la fin des années 1930 et nous faire découvrir la belle demeure helvétique du vieux Rachmaninov, sollicité par Toscanini. Puis, il nous transporte dans le cadre brutal de l’URSS de Staline, nous faisant comprendre les conditions dans lesquelles Prokofiev et Chostakovitch sont autorisés à se rendre au festival de Lucerne, aux côtés de Stravinski, le parisien, et donc de Rachmaninov.

Dans le décor fort réaliste de villes européennes anxieuses, en cette année fébrile des accords de Munich qui sont encore en gestation, Il fait entrer en scène chacun des quatre compositeurs, à Lucerne, à Paris, à Moscou et à Leningrad,

Chacun d’entre eux, alors qu’ils s’apprêtent à se retrouver et à se réunir à Lucerne, sont conscients qu’ils vivent probablement les derniers jours de la paix. L’organisateur de ce premier festival, le chef d’orchestre Arturo Toscanini, pourtant confortablement installé à New York, n’ignore rien de ces menaces et c’est pourquoi il veut faire de Lucerne le symbole de la résistance des musiciens au nazisme.

Ainsi, chapitre après chapitre, en train ou en bateau, les héros du roman se hâtent vers Lucerne, où les attend Rachmaninov.

  • Andante cantabile

Nous vivons la préparation et l’organisation du festival sous la triple direction d’Ansermet, de Walter et de Toscanini, dans une Suisse qui s’honore d’ouvrir ses portes à ces exilés prestigieux, un peu comme si elle voulait conjurer le sort.

Dans les décors et l’ambiance tendue de l’époque, les compositeurs livrent leurs craintes et leurs espoirs, les belles âmes se rencontrent, des amours s’ébauchent. Puis vient le concert d’ouverture du festival présenté par Toscanini. C’est un grand moment de gaieté et de gravité à la fois, qui débute symboliquement par l’ouverture Guillaume Tell de Rossini. Tout près d’eux, les grandes manœuvres diplomatiques s’amplifient, l’URSS observant, sceptique, la capacité de résistance de la France et de la Grande-Bretagne aux menaces hitlériennes.

Les quatre grands compositeurs finissent par se rencontrer à la villa Senar, propriété de la famille Rachmaninov. C’est la partie la plus imaginaire du roman, mais pas la moins passionnante que cet échange entre compositeurs célèbres qui porte sur la Russie, sur la politique et naturellement sur la musique, chacun reconnaissant, parfois avec une réticence jalouse, le génie de l’autre.

En écho à leurs inquiétudes, surgit le 12 septembre, à peine le premier festival de Lucerne achevé, le discours plein de menaces d’Hitler, qui annonce la fin de la Tchécoslovaquie libre. Pour souligner l’exactitude historique de l’ouvrage, l’auteur n’hésite pas à transcrire ce discours, dont la tonalité terrifie encore le lecteur, quatre-vingt-treize années après qu’il ait été prononcé à Nuremberg.

  • Allegro vivace

Comme les Français cèdent à Hitler sous la pression des Britanniques, la Tchécoslovaquie est dépecée, l’URSS s’éloigne de l’alliance pour rechercher un accord solitaire avec l’Allemagne nazie, obligeant l’Italie à la rejoindre malgré la réticence de Mussolini. Tout se met alors en place pour que la guerre vienne. Et elle vient en effet, jusqu’au siége interminable de Leningrad et ses horreurs se reflètent dans les sons déchirants de la septième symphonie, dite de Leningrad, composée par Chostakovitch : l’histoire, en effet, fait la musique.

Après le festival de Lucerne, l’histoire a fait fuir Rachmaninov et Stravinski vers les États-Unis et Prokofiev vers le Caucase. Seul Chostakovitch reste à Moscou et se soumettra au Parti Communiste soviétique.

Le narrateur reprend les traits d’Etienne d’Andigné qui revient à Lucerne en 1975, avant de songer à sa vie et à Evguénia, son amour emporté par la guerre, au bord de la mer antiboise : « Le matin est calme, sur la plage les courtes vagues finissent leur course répétée sur la grève luisante et balayent inlassablement le sable humide ».

 

Le Quatuor de Lucerne, un livre aux multiples facettes, un livre d’histoire, un livre sur les géniaux compositeurs russes du XXe siècle, un livre débordant d’une tendre nostalgie dans son épilogue : jamais nous n’écouterons plus leurs œuvres sans nous référer aux liens que l’auteur a su si fortement tisser entre la musique et nos vies.

 

Christian Caleca, Le Quatuor de Lucerne, Éditions Maïa, 199 pages, 15 euros.

Lire la suite

LA VÉRITÉ SCIENTIFIQUE ASSAILLIE DE TOUTES PARTS

4 Juillet 2021 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE, #CULTURE

KURT GÖDEL

KURT GÖDEL

Les philosophes n’ont eu de cesse d’insister sur le caractère subjectif de la pensée humaine, ou encore sur la subjectivité qui s’attache à la vérité délivrée par un être humain.

 

Arthur Schopenhauer s’est ainsi efforcé de montrer les limites de la pensée de Kant, en soulignant que la vérité trouvait sa source dans la volonté de l’individu. Quant à Nietzsche, il a  carrément refusé d’envisager la possibilité qu’il puisse exister une vérité objective. En outre, le subjectivisme a trouvé un renfort puissant chez les linguistes comme Saussure qui a démontré qu’aucun langage ne permettait de formuler quoi que ce soit d’assuré.

Même si Wittgenstein a tenté de surnager dans l’océan de scepticisme qui submergeait la pensée philosophique occidentale, il a dû finalement convenir qu’il fallait renoncer à toute prétention d’acquérir une connaissance objective des faits.

Puis les philosophes, obsédés par le subjectivisme, ont été soudainement dépassés par les artistes, qui sont souvent annonciateurs de changements de paradigme. Ce fut le cas, on s’en souvient, de Giotto Di Bondone dont le réalisme était le héraut du paradigme expérimental et ce fut encore le cas du Dadaïsme qui a barbouillé les espaces et du Surréalisme qui a aboli la différence entre le rêve et la réalité : tous deux annonçaient l’irruption de l’incertitude dans la pensée scientifique. 

La science, dès le début du XXe siècle, va se trouver en effet prise en tenailles entre la subjectivité de l’individu, à laquelle elle résistait victorieusement depuis deux siècles en s’abritant derrière l’objectivité de l’expérimentation et la soudaine association de l’incertitude aux résultats qu’elle obtenait, alors qu’elle rêvait d’offrir à la pensée humaine un univers ordonné.

Si elle avait toujours été consciente de ses failles, la science prétendait néanmoins avoir initié une marche en avant permanente vers la vérité. Or la physique, l’une des disciplines scientifiques les plus prestigieuses, se mettait tout d’un coup à nous présenter un monde chaotique, contradictoire, où se déroulaient des évènements non observables et où circulaient des particules indétectables dont l’origine était indéterminée et dont les effets étaient imprévisibles !

Ce fut un choc dont aucun scientifique ne s’est vraiment remis : Einstein décrivait un univers où la masse et l'énergie n’étaient que deux aspects d'une même réalité insaisissable et où les parallèles se rencontraient. Le battement d’aile du papillon devenait le symbole universel du désordre qui pouvait pervertir n’importe quel système. Pour couronner le tout, le principe d’incertitude de Bohr et Heisenberg appliqué aux électrons démontrait que l'observateur était, par essence, partie prenante dans l'expérience qu’il menait, si bien qu’aucune expérience ne pouvait être considérée comme objective. Aucune expérience n’était objective ! Tout simplement impensable!

Le choc ne s’arrêtait pas aux frontières de la physique. Il atteignait le cœur battant de la pensée scientifique, la logique scientifique, lorsque Henri Poincaré remettait en question le postulat central de cette logique scientifique en démontrant que le lien entre l'hypothèse et la preuve était construit artificiellement, ce qui remettait carrément en question la notion de démonstration. C’est ce qu’écrivait également Kuhn, quoiqu’avec plus de délicatesse, lorsqu’il décrivait les révolutions scientifiques comme des changements de paradigme, ce qui signifiait en clair que les découvertes scientifiques étaient dépendantes de la perspective choisie par le chercheur. Plus d’expérience objective, plus de démonstration véritable, que restait-il à la science pour prétendre détenir le monopole de la recherche de la vérité?

D’autant plus que Frege allait plus loin encore en soutenant que la raison ne fournissait rien de plus qu’une vérité contingente puisqu’elle se contentait de confirmer ce que l’esprit savait déjà par l’induction, l’intuition ou l’observationEt Gödel renchérissait dans le même sens en démontrant qu’il n’existait aucune logique qui permettait d’affirmer que des propositions mathématiques étaient justes ou fausses.

 

Ces remises en cause de la validité de la preuve, si centrale dans la démarche scientifique, contraignaient la science à reconnaître que ses démonstrations étaient entachées d’incertitude, de subjectivisme et d’autojustification qui, toutes trois, affaiblissaient sa légitimité.

Avec quels outils, finalement, approcher LA vérité ?

 

À SUIVRE 

 

Lire la suite

LA PETITE FILLE AUX ALLUMETTES

24 Décembre 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #CULTURE

LA PETITE FILLE AUX ALLUMETTES

Il faisait effroyablement froid; il neigeait depuis le matin; il faisait déjà sombre; le soir approchait, le soir de la Noël et, par ce froid glacial, une pauvre petite fille marchait dans la rue, n’ayant rien sur la tête et pieds nus, car elle avait perdu ses pantoufles en se sauvant devant une file de voitures.   

 

Dans son vieux tablier, elle portait une boite d’allumettes, qu’elle cherchait en vain à vendre. Mais personne ne lui prêtait attention et alors que la journée finissait, et elle n'avait pas encore vendu un seul paquet d'allumettes.

Tremblante de froid et de faim, elle se traînait de rue en rue. Des flocons de neige couvraient sa longue chevelure blonde. De toutes les fenêtres brillaient des lumières: de presque toutes les maisons sortait une délicieuse odeur de plats que l’on faisait cuire pour le festin du soir: c'était Noël.

Après avoir une dernière fois offert en vain son paquet d'allumettes, l'enfant aperçu une encoignure entre deux maisons. Harassée, elle s'y assied et s'y blottit, tirant ses petits pieds vers elle. Pourtant, elle grelotte et frissonne encore plus qu'avant tout en n’osant pas rentrer chez elle, où elle n'y rapporterait pas la plus petite monnaie et où elle se ferait battre par son père.
Comme elle avait ses petites mains toutes transies, elle pensa tout d’un coup que si elle utilisais une allumette, elle lui réchaufferait les doigts. C'est ce qu'elle fit. Quelle flamme merveilleuse c'était! Il sembla tout à coup à la petite fille qu'elle se trouvait devant un grand poêle en fonte qui rayonnait de chaleur.

La petite fille allait étendre ses pieds pour les réchauffer, lorsque la petite flamme s'éteignit brusquement, le poêle disparut et elle restait là, tenant en main un petit morceau de bois à moitié brûlé.
Alors, elle frotta une seconde allumette: la lueur se projetait sur la muraille derrière la table était mise, couverte d'une belle nappe blanche, sur laquelle brillait une superbe vaisselle de porcelaine. Au milieu, s'étalait une magnifique oie rôtie, entourée de compote de pommes. Et puis plus rien: la flamme s'éteignit encore.
L'enfant prit une troisième allumette et se vit transportée près d'un splendide arbre de Noël. Sur ses branches vertes, brillaient mille bougies de couleurs: de tous côtés, pendait une foule de merveilles. La petite étendit la main pour en saisir une lorsque l'allumette s'éteignit. L'arbre sembla monter vers le ciel et ses bougies devinrent des étoiles. Il y en a même qui se détacha et redescendit vers la terre, laissant une traînée de feu.
«Voilà quelqu'un qui va mourir » se dit la petite fille. Sa grand-mère, le seul être qui l'avait aimée et qui était morte il n'y avait pas longtemps, lui avait dit que lorsqu'on voit une étoile qui file, d'un autre côté une âme monte vers le paradis. Elle frotta encore une allumette: une grande clarté se répandit et, devant l'enfant, se tint sa grand-mère.
« Grand-mère, s'écria la petite, grand-mère, emmène-moi. Oh! tu vas me quitter quand l'allumette sera éteinte: tu t'évanouiras comme le poêle si chaud, le superbe rôti d'oie, le splendide arbre de Noël. Reste, je te prie, ou emporte-moi.
Et l'enfant alluma une nouvelle allumette, puis une autre, puis une autre jusqu’au bout du paquet afin de voir sa grand-mère le plus longtemps possible. Cette dernière prit sa petite fille dans ses bras et la porta tout la haut, en un lieu où il n'y avait plus ni froid, ni faim, ni chagrin: sa soif d’amour l’avait conduite jusqu’à   Dieu.

Le lendemain matin, les passants trouvèrent dans l'encoignure le corps de la petite fille; ses joues étaient rouges et elle semblait sourire. Elle était morte de froid pendant la nuit qui avait apporté à tant d’enfants toutes sortes de joies et de plaisirs. Elle tenait dans sa petite main toute raidie les restes brûlés d'un paquet d'allumettes.

Quelle sottise! dit un cœur sec. D'autres versèrent des larmes sur l'enfant mort. Aucun ne savait qu’elle avait vu de si belles choses pendant la nuit de Noël et qu’elle s’était maintenant réfugiée dans les bras de sa grand-mère.

 

D’après le conte de Hans Christian Andersen.

 

Lire la suite

LES RAVAGES DE L'IDÉOLOGIE DOMINANTE

12 Janvier 2020 , Rédigé par André Boyer Publié dans #CULTURE

LES RAVAGES DE L'IDÉOLOGIE DOMINANTE

 

 

Patrick Boisselier, introduit par une belle préface d’Alain Bauer, a écrit un important ouvrage sur les bouleversements  actuels et à venir de l’humanité, de l’Europe et in fine de la France. 

 

On ne l’attendait pas sur ce sujet, lui le professeur d’université au CNAM, grand spécialiste, peut-être le meilleur spécialiste français, du contrôle de gestion. Mais, justement, cet ouvrage est révélateur de l’angoisse qui saisit les intellectuels responsables devant la trajectoire de l’humanité et ses conséquences sur nous tous. Ils prennent la plume pour nous le crier, afin qu’avec eux, nous interpellions ceux qui sont en charge de notre destin.

Nous vivons tous sur des « trends » exponentiels, qui ne peuvent, de ce fait, que se briser. Mais nous faisons semblant de croire à leurs continuités et même si nous ne le croyons pas, nous attendons passivement leur rupture, d’autant plus que nous en ignorons le moment. À partir de ce constat, je n’ose même pas écrire « postulat » tant son évidence est éclatante, Patrick Boisselier  propose un diagnostic, décrit des tendances, isole des variables clés et propose une démarche pour faire face à leurs conséquences inéluctables, si les tendances demeurent. 

Dans un premier chapitre, remarquable par la force de son contenu, il montre en quoi la démographie humaine est la source de nos problèmes actuels. Il évalue les tendances et les conséquences en termes de conflits et de migrations, avant de proposer des scénarios plus ou moins probables pour notre décennie, celle des années vingt. 

Face à ce constat, l’auteur se tourne vers le monde de la pensée, en établissant les fractures idéologiques de l’Europe dans le deuxième chapitre. Marquée par le fascisme et le totalitarisme, l’Europe se retrouve tétanisée par l’émergence de l’Islam comme projet politique. 

C’est alors que l’auteur estime nécessaire, dans un troisième chapitre, de faire un détour par l’épistémologie, afin d’installer l’analyse de la « réalité » qu’il veut situer dans un cadre scientifique, ce qui lui permet d’opposer science et religion dans un quatrième chapitre, en mettant en avant la déresponsabilisation de l’homme par la religion, déresponsabilisation qui ne peut que hâter le processus d’autodestruction dans lequel il est engagé. 

Il montre ensuite, dans un cinquième chapitre, quels sont les instruments qui permettent d’enfermer les croyants afin de les manipuler. C’est ainsi qu’il aborde notamment, exemple parmi d’autres, la question du voile, casus belli utilisé par les islamistes contre les sociétés qui les ont accueillis.  

Dans son sixième chapitre consacré aux réponses que l’Europe devrait apporter aux défis qu’il vient d’énumérer et d’analyser, Patrick Boisselier pose d’emblée une question brutale : « L’espèce humaine mérite d’elle d’exister ? ». Non, si l’on regarde son côté obscur, violent, voire sadique, oui si l’on prend en compte les civilisations qu’elle a su développer. Certes, on peut voir l’Europe comme une civilisation sur le déclin, mais l’on perçoit les chemins qui lui permettraient de survivre, la foi dans l’éducation, la maitrise de l’immigration, la réforme de son système de gouvernance qui permettrait de faire éclore des élites dont l’autorité serait incontestée. 

L’auteur pose enfin, dans son dernier chapitre, les bases d’une démarche offensive face aux menaces qui nous enveloppent. L’exigence d’une morale, laïque ou même minimaliste, la quête personnelle du sens de la vie, le changement de paradigme de la finance et, à sa suite, celui de l’économie, la réduction obstinée des inégalités semblent indispensable à la survie d’une Europe et d’un monde qui doivent « restaurer une homogénéité» dans leur regard sur eux-mêmes et sur leur rôle dans l’histoire… 

 

Je me dois d’ajouter que le livre de Patrick Boisselier est bien écrit, passionnant à lire tant il soulève de questions fondamentales qui ont rarement été abordées avec autant de franchise et de lucidité. En outre, il contient de très abondantes et actuelles références d’une myriade de penseurs que j’ai souvent découverts et qu’il analyse avec rigueur. 

 

Un ouvrage précieux, à lire chapitre par chapitre, en prenant le temps de réfléchir aux sujets qu’il aborde et que nous traitons le plus souvent avec désinvolture, au risque d’en découvrir les conséquences avant d’en avoir compris le processus qui les annonçait. En somme, un appel, comme l’écrit l’auteur, à se raccrocher d’urgence au « principe de réalité »

 

Référence : Patrick Boisselier, Les ravages de l’idéologie dominante : la société française menacée, 196 pages, VA Éditions, 2019

Lire la suite

LE PROFESSEUR KRISTIAN PALDA

13 Août 2019 , Rédigé par André Boyer Publié dans #CULTURE

LE PROFESSEUR KRISTIAN PALDA (1928-2019)

LE PROFESSEUR KRISTIAN PALDA (1928-2019)

J’ai eu beaucoup de mal à écrire sur Kristian Palda, dont je me sens tout simplement orphelin.

 

Vous trouverez facilement une biographie de Kristian Palda, mais, tout de même, il me faut commencer par sa carrière, avant de présenter l’ami et l’homme profond qu’il était. 

Étudiant à Prague en 1949, Kristian est issu d’une famille d’industriels en cristallerie. Lorsqu’il est prévenu par ses camarades de son arrestation imminente en raison de sa filiation capitaliste par le régime communiste, il s’enfuit de la Tchécoslovaquie communiste et rejoint l’Italie où se trouve une partie de sa famille. Puis il se réfugie aux États-Unis et au Canada où il rencontre sa femme Isabelle, poursuit ses études tout en faisant de petits boulots. 

En 1956, c’est un étudiant brillant qui obtient un Bachelor en Commerce à Queen’s (Kingston, Ontario), puisqu’il peut poursuivre son cursus à l’Université de Chicago jusqu’à un MBA deux ans plus tard et un PhD. en 1963. 

Ce n’est pas n’importe quelle thèse qu’il soutient, Il a obtenu d’être encadré par George Stigler, futur Prix Nobel d’économie et la thèse qu’il soutient alors fait faire un bond remarquable à la recherche, en appliquant les outils de l’économétrie au marketing et à la publicité. 

Kristian Palda a été le premier chercheur à mesurer les effets de la publicité sur le chiffre d’affaires d’un produit, en l’occurrence pharmaceutique, fabriqué par l'entreprise Lydia Pinkham.

Le travail de Kristian Palda est devenu un classique, l’un des plus cités en marketing et le nombre des chercheurs qui ont utilisé les données qu’il a fournies est tel qu’il a donné lieu à un champ de recherche spécifique, les Lydiametrics. 

À la suite de ce succès remarquable, Kristian Palda a continué ses recherches sur la théorie de la hiérarchie des effets de la publicité. Il a alors enseigné à HEC Montréal et à SUNYB (Buffalo), est devenu full professor à Claremont Graduate University (Californie) jusqu’à ce qu’il retourne à Queen’s en 1970. 

Kristian était un économiste, le marketing ne l’intéressait que comme champ d’application. Fondamentalement, il était très méfiant vis-à-vis des interventions de l’État dans le domaine économique. Il faut dire que l’expérience tchécoslovaque et l’École des économistes de Chicago le poussaient dans cette attitude et le conduisaient à s’interroger sur la rationalité des choix publics. Dès 1975, il a étudié les effets de la publicité électorale sur les résultats électoraux, et avec sa capacité d’analyse, il a publié dans les meilleures revues pour devenir rapidement l’un des auteurs de référence sur le sujet.  

Puis il s’est lancé dans l’étude des relations entre la R&D et la performance économique d’un pays. En écrivant pour le Fraser Institute, il en a fait un sujet de réflexion pour l’ensemble du Canada, apparaissant pour la première fois dans les débats publics au sein des médias.

C’est alors qu’il obtenait le Queen’s Prize for Excellence in Research en 1987. C’était la période où il fut le plus actif au plan scientifique, alternant son travail au Canada, aux États-Unis, en France et en Belgique.

Après vingt-quatre années d’activité, il prit sa retraite en 1995 tout en continuant ses activités scientifiques. C’est ainsi qu’il présida l’European Public Choice Society, dont il organisa la conférence annuelle à Prague en 1997, en présence du Président du gouvernement tchèque, Vaclav Klaus. 

En 1998, il publia dans la revue Public Choice un article magnifique, souvent cité, co-écrit avec son fils Filip, également docteur de l’Université de Chicago, intitulé The impact of campaign expenditures on political competition in the French legislative elections of 1993.

Ensuite Kristian laissa son fils Filip (1962-2017), auquel j’ai consacré un billet (http://andreboyer.over-blog.com/2017/09/filip-palda-mon-ami-envole.html), continuer, étendre et faire connaitre la démarche qu’il avait initiée dans le domaine du Public Choice, si bien que l’on peut les associer tous les deux dans leur apport scientifique remarquable qui a permis d’éclairer des choix publics souvent nébuleux.  

 

Je ne m’avance pas beaucoup en prédisant une longue postérité à leurs travaux, mais je n’irai pas plus loin dans ce bref rappel de l’activité scientifique de Kristian Palda, pour consacrer un prochain billet à l’homme que j’ai connu. 

 

À SUIVRE

Lire la suite

UN TEXTE PROPHÉTIQUE

7 Novembre 2018 , Rédigé par André Boyer Publié dans #CULTURE

UN TEXTE PROPHÉTIQUE

« Si l’on arrête les yeux sur le monde actuel, on le voit s’ébranler depuis l’Orient jusqu’à la Chine qui semblait à jamais fermée. Nous, l’État le plus mûr et le plus avancé, nous montrons de nombreux symptômes de décadence et le vieil ordre européen expire. Il n’existe plus rien : autorité de l’expérience et de l’âge, naissance ou génie, naissance ou vertu, tout est nié.  Des multitudes sans nom s’agitent sans savoir pourquoi. Dans la vie de la cité, tout est transitoire : la religion et la morale cessent d’être admises. Les intérêts particuliers, les ambitions personnelles cachent au vulgaire la gravité du moment.

À quelle époque la société disparaîtra t-elle ?  Quels accidents en pourront suspendre le mouvement ? Un État politique où des individus ont des millions de revenu, tandis que d’autres individus meurent de faim, peut-il subsister quand la religion n’est plus là avec ses espérances hors de ce monde pour expliquer le sacrifice ? Quand la vapeur sera perfectionnée, quand, unie au télégraphe et aux chemins de fer, elle aura fait disparaître les distances, ce ne seront plus seulement les marchandises qui voyageront, mais encore les idées.

La société n’est pas moins menacée par l’expansion de l’intelligence qu’elle ne l’est par le développement de la nature brute. Supposez les bras condamnés au repos en raison de la multiplicité et de la variété des machines : que ferez vous du genre humain désoccupé ? Que ferez vous des passions oisives en même temps que de l’intelligence ? Le labeur cessant, la force disparaît.

Remarquez une contradiction phénoménale : l’état matériel s’améliore, le progrès intellectuel  s’accroit et les nations s’amoindrissent. C’est que nous avons perdu dans l’ordre moral. Si le sens moral se développait en raison du développement de l’intelligence, il y aurait contrepoids, mais il arrive tout le contraire : la perception du bien et du mal s’obscurcit à mesure que l’intelligence s’éclaire. Oui, la société périra : la liberté, qui pouvait sauver le monde, ne marchera pas, faute de s’appuyer à la religion ; l’ordre qui pouvait maintenir la régularité ne s’établira pas solidement, parce que l’anarchie des idées le combat. Et n’allez pas croire, comme quelques uns se le figurent, que si nous sommes mal à présent, le bien renaitra du mal.

La folie du moment est d’arriver à l’unité des peuples et de ne faire qu’un seul homme de l’espèce entière. Que serait une société universelle qui ne serait ni française, ni anglaise, ni espagnole, ni italienne, ni russe, ni turque, ni persane, ni indienne, ni chinoise, ni américaine, ou plutôt qui serait à la fois toutes ces sociétés ? Qu’en résulterait-il pour ses mœurs, ses sciences, ses arts ? Quel serait son langage ? Sous quelle loi unique existerait cette société ? Comment trouver place sur une telle terre ? Il ne resterait qu’à demander à la science le moyen de changer de planète.

Voulez vous faire du gouvernement un propriétaire  unique, distribuant à la communauté devenue mendiante une part mesurée sur le mérite de chaque individu ? Qui jugera des mérites ? Chercherez vous l’édification d’une cité où chaque homme possède un toit, du feu, des vêtements, une nourriture suffisante ? L’inégalité naturelle reparaitra en dépit de vos efforts. Et ne croyez pas que nous nous laissions enlacer par les précautions légales. Le mariage est notoirement une absurde oppression : nous abolissons tout cela. Si le fils tue le père, ce n’est pas le fils qui commet un parricide, c’est le père qui en vivant immole le fils. L’égalité absolue ramènerait non seulement la servitude des corps mais l’esclavage des âmes. Notre volonté, mise en régie, sous la surveillance de tous, verrait nos facultés tomber en désuétude…

À ces maux qu’il pressentait en visionnaire, Chateaubriand proposait déjà en 1797, dans son Essai sur les Révolutions (IIe partie, chapitre LVI), le remède suivant :

Le plus grand malheur des hommes, c’est d‘avoir des lois et un gouvernement. Soyons hommes, c’est à dire libres ; donnons de l’énergie à notre âme, de l’élévation à notre pensée. Mais pour faire tout cela, il faut commencer par cesser de nous passionner pour les institutions humaines, de quelques genres qu’elles soient. Tandis que nous nous berçons ainsi de chimères, le temps vole et la tombe se ferme tout à coup sur nous. Les hommes sortent du néant et y retournent.»

 

Ce texte n’a pas été écrit par un contemporain, mais cent soixante dix sept ans plus tôt que ce billet, le 25 septembre 1841, par un de nos plus célèbres écrivains, Chateaubriand, dans le dernier livre de ses Mémoires d’Outre-Tombe.

Rendons hommage à la clairvoyance et au caractère prophétique de son écrit. Mais puisqu’il a été écrit en 1841, prenons aussi conscience de la permanence des questions qui agitent la surface du monde, la montée en puissance de la Chine, la remise en question de l’autorité, de la religion et de la morale, les inégalités rendues insupportables par les effets de la mondialisation, la disparition du travail du fait de la robotisation, l’impossibilité d’un ordre mondial édifié sur le principe de l’égalité absolue, la tyrannie de l’opinion publique gouvernée par les medias…

 

Or, qui dit permanence, dit vanité des « solutions » envisagées, dit modestie et dit recherche des constantes et des évolutions…

Lire la suite
1 2 3 > >>