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4 juillet 2021 7 04 /07 /juillet /2021 17:57
KURT GÖDEL

KURT GÖDEL

Les philosophes n’ont eu de cesse d’insister sur le caractère subjectif de la pensée humaine, ou encore sur la subjectivité qui s’attache à la vérité délivrée par un être humain.

 

Arthur Schopenhauer s’est ainsi efforcé de montrer les limites de la pensée de Kant, en soulignant que la vérité trouvait sa source dans la volonté de l’individu. Quant à Nietzsche, il a  carrément refusé d’envisager la possibilité qu’il puisse exister une vérité objective. En outre, le subjectivisme a trouvé un renfort puissant chez les linguistes comme Saussure qui a démontré qu’aucun langage ne permettait de formuler quoi que ce soit d’assuré.

Même si Wittgenstein a tenté de surnager dans l’océan de scepticisme qui submergeait la pensée philosophique occidentale, il a dû finalement convenir qu’il fallait renoncer à toute prétention d’acquérir une connaissance objective des faits.

Puis les philosophes, obsédés par le subjectivisme, ont été soudainement dépassés par les artistes, qui sont souvent annonciateurs de changements de paradigme. Ce fut le cas, on s’en souvient, de Giotto Di Bondone dont le réalisme était le héraut du paradigme expérimental et ce fut encore le cas du Dadaïsme qui a barbouillé les espaces et du Surréalisme qui a aboli la différence entre le rêve et la réalité : tous deux annonçaient l’irruption de l’incertitude dans la pensée scientifique. 

La science, dès le début du XXe siècle, va se trouver en effet prise en tenailles entre la subjectivité de l’individu, à laquelle elle résistait victorieusement depuis deux siècles en s’abritant derrière l’objectivité de l’expérimentation et la soudaine association de l’incertitude aux résultats qu’elle obtenait, alors qu’elle rêvait d’offrir à la pensée humaine un univers ordonné.

Si elle avait toujours été consciente de ses failles, la science prétendait néanmoins avoir initié une marche en avant permanente vers la vérité. Or la physique, l’une des disciplines scientifiques les plus prestigieuses, se mettait tout d’un coup à nous présenter un monde chaotique, contradictoire, où se déroulaient des évènements non observables et où circulaient des particules indétectables dont l’origine était indéterminée et dont les effets étaient imprévisibles !

Ce fut un choc dont aucun scientifique ne s’est vraiment remis : Einstein décrivait un univers où la masse et l'énergie n’étaient que deux aspects d'une même réalité insaisissable et où les parallèles se rencontraient. Le battement d’aile du papillon devenait le symbole universel du désordre qui pouvait pervertir n’importe quel système. Pour couronner le tout, le principe d’incertitude de Bohr et Heisenberg appliqué aux électrons démontrait que l'observateur était, par essence, partie prenante dans l'expérience qu’il menait, si bien qu’aucune expérience ne pouvait être considérée comme objective. Aucune expérience n’était objective ! Tout simplement impensable!

Le choc ne s’arrêtait pas aux frontières de la physique. Il atteignait le cœur battant de la pensée scientifique, la logique scientifique, lorsque Henri Poincaré remettait en question le postulat central de cette logique scientifique en démontrant que le lien entre l'hypothèse et la preuve était construit artificiellement, ce qui remettait carrément en question la notion de démonstration. C’est ce qu’écrivait également Kuhn, quoiqu’avec plus de délicatesse, lorsqu’il décrivait les révolutions scientifiques comme des changements de paradigme, ce qui signifiait en clair que les découvertes scientifiques étaient dépendantes de la perspective choisie par le chercheur. Plus d’expérience objective, plus de démonstration véritable, que restait-il à la science pour prétendre détenir le monopole de la recherche de la vérité?

D’autant plus que Frege allait plus loin encore en soutenant que la raison ne fournissait rien de plus qu’une vérité contingente puisqu’elle se contentait de confirmer ce que l’esprit savait déjà par l’induction, l’intuition ou l’observationEt Gödel renchérissait dans le même sens en démontrant qu’il n’existait aucune logique qui permettait d’affirmer que des propositions mathématiques étaient justes ou fausses.

 

Ces remises en cause de la validité de la preuve, si centrale dans la démarche scientifique, contraignaient la science à reconnaître que ses démonstrations étaient entachées d’incertitude, de subjectivisme et d’autojustification qui, toutes trois, affaiblissaient sa légitimité.

Avec quels outils, finalement, approcher LA vérité ?

 

À SUIVRE 

 

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24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 19:23
LA PETITE FILLE AUX ALLUMETTES

Il faisait effroyablement froid; il neigeait depuis le matin; il faisait déjà sombre; le soir approchait, le soir de la Noël et, par ce froid glacial, une pauvre petite fille marchait dans la rue, n’ayant rien sur la tête et pieds nus, car elle avait perdu ses pantoufles en se sauvant devant une file de voitures.   

 

Dans son vieux tablier, elle portait une boite d’allumettes, qu’elle cherchait en vain à vendre. Mais personne ne lui prêtait attention et alors que la journée finissait, et elle n'avait pas encore vendu un seul paquet d'allumettes.

Tremblante de froid et de faim, elle se traînait de rue en rue. Des flocons de neige couvraient sa longue chevelure blonde. De toutes les fenêtres brillaient des lumières: de presque toutes les maisons sortait une délicieuse odeur de plats que l’on faisait cuire pour le festin du soir: c'était Noël.

Après avoir une dernière fois offert en vain son paquet d'allumettes, l'enfant aperçu une encoignure entre deux maisons. Harassée, elle s'y assied et s'y blottit, tirant ses petits pieds vers elle. Pourtant, elle grelotte et frissonne encore plus qu'avant tout en n’osant pas rentrer chez elle, où elle n'y rapporterait pas la plus petite monnaie et où elle se ferait battre par son père.
Comme elle avait ses petites mains toutes transies, elle pensa tout d’un coup que si elle utilisais une allumette, elle lui réchaufferait les doigts. C'est ce qu'elle fit. Quelle flamme merveilleuse c'était! Il sembla tout à coup à la petite fille qu'elle se trouvait devant un grand poêle en fonte qui rayonnait de chaleur.

La petite fille allait étendre ses pieds pour les réchauffer, lorsque la petite flamme s'éteignit brusquement, le poêle disparut et elle restait là, tenant en main un petit morceau de bois à moitié brûlé.
Alors, elle frotta une seconde allumette: la lueur se projetait sur la muraille derrière la table était mise, couverte d'une belle nappe blanche, sur laquelle brillait une superbe vaisselle de porcelaine. Au milieu, s'étalait une magnifique oie rôtie, entourée de compote de pommes. Et puis plus rien: la flamme s'éteignit encore.
L'enfant prit une troisième allumette et se vit transportée près d'un splendide arbre de Noël. Sur ses branches vertes, brillaient mille bougies de couleurs: de tous côtés, pendait une foule de merveilles. La petite étendit la main pour en saisir une lorsque l'allumette s'éteignit. L'arbre sembla monter vers le ciel et ses bougies devinrent des étoiles. Il y en a même qui se détacha et redescendit vers la terre, laissant une traînée de feu.
«Voilà quelqu'un qui va mourir » se dit la petite fille. Sa grand-mère, le seul être qui l'avait aimée et qui était morte il n'y avait pas longtemps, lui avait dit que lorsqu'on voit une étoile qui file, d'un autre côté une âme monte vers le paradis. Elle frotta encore une allumette: une grande clarté se répandit et, devant l'enfant, se tint sa grand-mère.
« Grand-mère, s'écria la petite, grand-mère, emmène-moi. Oh! tu vas me quitter quand l'allumette sera éteinte: tu t'évanouiras comme le poêle si chaud, le superbe rôti d'oie, le splendide arbre de Noël. Reste, je te prie, ou emporte-moi.
Et l'enfant alluma une nouvelle allumette, puis une autre, puis une autre jusqu’au bout du paquet afin de voir sa grand-mère le plus longtemps possible. Cette dernière prit sa petite fille dans ses bras et la porta tout la haut, en un lieu où il n'y avait plus ni froid, ni faim, ni chagrin: sa soif d’amour l’avait conduite jusqu’à   Dieu.

Le lendemain matin, les passants trouvèrent dans l'encoignure le corps de la petite fille; ses joues étaient rouges et elle semblait sourire. Elle était morte de froid pendant la nuit qui avait apporté à tant d’enfants toutes sortes de joies et de plaisirs. Elle tenait dans sa petite main toute raidie les restes brûlés d'un paquet d'allumettes.

Quelle sottise! dit un cœur sec. D'autres versèrent des larmes sur l'enfant mort. Aucun ne savait qu’elle avait vu de si belles choses pendant la nuit de Noël et qu’elle s’était maintenant réfugiée dans les bras de sa grand-mère.

 

D’après le conte de Hans Christian Andersen.

 

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12 janvier 2020 7 12 /01 /janvier /2020 15:35
LES RAVAGES DE L'IDÉOLOGIE DOMINANTE

 

 

Patrick Boisselier, introduit par une belle préface d’Alain Bauer, a écrit un important ouvrage sur les bouleversements  actuels et à venir de l’humanité, de l’Europe et in fine de la France. 

 

On ne l’attendait pas sur ce sujet, lui le professeur d’université au CNAM, grand spécialiste, peut-être le meilleur spécialiste français, du contrôle de gestion. Mais, justement, cet ouvrage est révélateur de l’angoisse qui saisit les intellectuels responsables devant la trajectoire de l’humanité et ses conséquences sur nous tous. Ils prennent la plume pour nous le crier, afin qu’avec eux, nous interpellions ceux qui sont en charge de notre destin.

Nous vivons tous sur des « trends » exponentiels, qui ne peuvent, de ce fait, que se briser. Mais nous faisons semblant de croire à leurs continuités et même si nous ne le croyons pas, nous attendons passivement leur rupture, d’autant plus que nous en ignorons le moment. À partir de ce constat, je n’ose même pas écrire « postulat » tant son évidence est éclatante, Patrick Boisselier  propose un diagnostic, décrit des tendances, isole des variables clés et propose une démarche pour faire face à leurs conséquences inéluctables, si les tendances demeurent. 

Dans un premier chapitre, remarquable par la force de son contenu, il montre en quoi la démographie humaine est la source de nos problèmes actuels. Il évalue les tendances et les conséquences en termes de conflits et de migrations, avant de proposer des scénarios plus ou moins probables pour notre décennie, celle des années vingt. 

Face à ce constat, l’auteur se tourne vers le monde de la pensée, en établissant les fractures idéologiques de l’Europe dans le deuxième chapitre. Marquée par le fascisme et le totalitarisme, l’Europe se retrouve tétanisée par l’émergence de l’Islam comme projet politique. 

C’est alors que l’auteur estime nécessaire, dans un troisième chapitre, de faire un détour par l’épistémologie, afin d’installer l’analyse de la « réalité » qu’il veut situer dans un cadre scientifique, ce qui lui permet d’opposer science et religion dans un quatrième chapitre, en mettant en avant la déresponsabilisation de l’homme par la religion, déresponsabilisation qui ne peut que hâter le processus d’autodestruction dans lequel il est engagé. 

Il montre ensuite, dans un cinquième chapitre, quels sont les instruments qui permettent d’enfermer les croyants afin de les manipuler. C’est ainsi qu’il aborde notamment, exemple parmi d’autres, la question du voile, casus belli utilisé par les islamistes contre les sociétés qui les ont accueillis.  

Dans son sixième chapitre consacré aux réponses que l’Europe devrait apporter aux défis qu’il vient d’énumérer et d’analyser, Patrick Boisselier pose d’emblée une question brutale : « L’espèce humaine mérite d’elle d’exister ? ». Non, si l’on regarde son côté obscur, violent, voire sadique, oui si l’on prend en compte les civilisations qu’elle a su développer. Certes, on peut voir l’Europe comme une civilisation sur le déclin, mais l’on perçoit les chemins qui lui permettraient de survivre, la foi dans l’éducation, la maitrise de l’immigration, la réforme de son système de gouvernance qui permettrait de faire éclore des élites dont l’autorité serait incontestée. 

L’auteur pose enfin, dans son dernier chapitre, les bases d’une démarche offensive face aux menaces qui nous enveloppent. L’exigence d’une morale, laïque ou même minimaliste, la quête personnelle du sens de la vie, le changement de paradigme de la finance et, à sa suite, celui de l’économie, la réduction obstinée des inégalités semblent indispensable à la survie d’une Europe et d’un monde qui doivent « restaurer une homogénéité» dans leur regard sur eux-mêmes et sur leur rôle dans l’histoire… 

 

Je me dois d’ajouter que le livre de Patrick Boisselier est bien écrit, passionnant à lire tant il soulève de questions fondamentales qui ont rarement été abordées avec autant de franchise et de lucidité. En outre, il contient de très abondantes et actuelles références d’une myriade de penseurs que j’ai souvent découverts et qu’il analyse avec rigueur. 

 

Un ouvrage précieux, à lire chapitre par chapitre, en prenant le temps de réfléchir aux sujets qu’il aborde et que nous traitons le plus souvent avec désinvolture, au risque d’en découvrir les conséquences avant d’en avoir compris le processus qui les annonçait. En somme, un appel, comme l’écrit l’auteur, à se raccrocher d’urgence au « principe de réalité »

 

Référence : Patrick Boisselier, Les ravages de l’idéologie dominante : la société française menacée, 196 pages, VA Éditions, 2019

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13 août 2019 2 13 /08 /août /2019 16:15
LE PROFESSEUR KRISTIAN PALDA (1928-2019)

LE PROFESSEUR KRISTIAN PALDA (1928-2019)

J’ai eu beaucoup de mal à écrire sur Kristian Palda, dont je me sens tout simplement orphelin.

 

Vous trouverez facilement une biographie de Kristian Palda, mais, tout de même, il me faut commencer par sa carrière, avant de présenter l’ami et l’homme profond qu’il était. 

Étudiant à Prague en 1949, Kristian est issu d’une famille d’industriels en cristallerie. Lorsqu’il est prévenu par ses camarades de son arrestation imminente en raison de sa filiation capitaliste par le régime communiste, il s’enfuit de la Tchécoslovaquie communiste et rejoint l’Italie où se trouve une partie de sa famille. Puis il se réfugie aux États-Unis et au Canada où il rencontre sa femme Isabelle, poursuit ses études tout en faisant de petits boulots. 

En 1956, c’est un étudiant brillant qui obtient un Bachelor en Commerce à Queen’s (Kingston, Ontario), puisqu’il peut poursuivre son cursus à l’Université de Chicago jusqu’à un MBA deux ans plus tard et un PhD. en 1963. 

Ce n’est pas n’importe quelle thèse qu’il soutient, Il a obtenu d’être encadré par George Stigler, futur Prix Nobel d’économie et la thèse qu’il soutient alors fait faire un bond remarquable à la recherche, en appliquant les outils de l’économétrie au marketing et à la publicité. 

Kristian Palda a été le premier chercheur à mesurer les effets de la publicité sur le chiffre d’affaires d’un produit, en l’occurrence pharmaceutique, fabriqué par l'entreprise Lydia Pinkham.

Le travail de Kristian Palda est devenu un classique, l’un des plus cités en marketing et le nombre des chercheurs qui ont utilisé les données qu’il a fournies est tel qu’il a donné lieu à un champ de recherche spécifique, les Lydiametrics. 

À la suite de ce succès remarquable, Kristian Palda a continué ses recherches sur la théorie de la hiérarchie des effets de la publicité. Il a alors enseigné à HEC Montréal et à SUNYB (Buffalo), est devenu full professor à Claremont Graduate University (Californie) jusqu’à ce qu’il retourne à Queen’s en 1970. 

Kristian était un économiste, le marketing ne l’intéressait que comme champ d’application. Fondamentalement, il était très méfiant vis-à-vis des interventions de l’État dans le domaine économique. Il faut dire que l’expérience tchécoslovaque et l’École des économistes de Chicago le poussaient dans cette attitude et le conduisaient à s’interroger sur la rationalité des choix publics. Dès 1975, il a étudié les effets de la publicité électorale sur les résultats électoraux, et avec sa capacité d’analyse, il a publié dans les meilleures revues pour devenir rapidement l’un des auteurs de référence sur le sujet.  

Puis il s’est lancé dans l’étude des relations entre la R&D et la performance économique d’un pays. En écrivant pour le Fraser Institute, il en a fait un sujet de réflexion pour l’ensemble du Canada, apparaissant pour la première fois dans les débats publics au sein des médias.

C’est alors qu’il obtenait le Queen’s Prize for Excellence in Research en 1987. C’était la période où il fut le plus actif au plan scientifique, alternant son travail au Canada, aux États-Unis, en France et en Belgique.

Après vingt-quatre années d’activité, il prit sa retraite en 1995 tout en continuant ses activités scientifiques. C’est ainsi qu’il présida l’European Public Choice Society, dont il organisa la conférence annuelle à Prague en 1997, en présence du Président du gouvernement tchèque, Vaclav Klaus. 

En 1998, il publia dans la revue Public Choice un article magnifique, souvent cité, co-écrit avec son fils Filip, également docteur de l’Université de Chicago, intitulé The impact of campaign expenditures on political competition in the French legislative elections of 1993.

Ensuite Kristian laissa son fils Filip (1962-2017), auquel j’ai consacré un billet (http://andreboyer.over-blog.com/2017/09/filip-palda-mon-ami-envole.html), continuer, étendre et faire connaitre la démarche qu’il avait initiée dans le domaine du Public Choice, si bien que l’on peut les associer tous les deux dans leur apport scientifique remarquable qui a permis d’éclairer des choix publics souvent nébuleux.  

 

Je ne m’avance pas beaucoup en prédisant une longue postérité à leurs travaux, mais je n’irai pas plus loin dans ce bref rappel de l’activité scientifique de Kristian Palda, pour consacrer un prochain billet à l’homme que j’ai connu. 

 

À SUIVRE

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7 novembre 2018 3 07 /11 /novembre /2018 11:21
UN TEXTE PROPHÉTIQUE

« Si l’on arrête les yeux sur le monde actuel, on le voit s’ébranler depuis l’Orient jusqu’à la Chine qui semblait à jamais fermée. Nous, l’État le plus mûr et le plus avancé, nous montrons de nombreux symptômes de décadence et le vieil ordre européen expire. Il n’existe plus rien : autorité de l’expérience et de l’âge, naissance ou génie, naissance ou vertu, tout est nié.  Des multitudes sans nom s’agitent sans savoir pourquoi. Dans la vie de la cité, tout est transitoire : la religion et la morale cessent d’être admises. Les intérêts particuliers, les ambitions personnelles cachent au vulgaire la gravité du moment.

À quelle époque la société disparaîtra t-elle ?  Quels accidents en pourront suspendre le mouvement ? Un État politique où des individus ont des millions de revenu, tandis que d’autres individus meurent de faim, peut-il subsister quand la religion n’est plus là avec ses espérances hors de ce monde pour expliquer le sacrifice ? Quand la vapeur sera perfectionnée, quand, unie au télégraphe et aux chemins de fer, elle aura fait disparaître les distances, ce ne seront plus seulement les marchandises qui voyageront, mais encore les idées.

La société n’est pas moins menacée par l’expansion de l’intelligence qu’elle ne l’est par le développement de la nature brute. Supposez les bras condamnés au repos en raison de la multiplicité et de la variété des machines : que ferez vous du genre humain désoccupé ? Que ferez vous des passions oisives en même temps que de l’intelligence ? Le labeur cessant, la force disparaît.

Remarquez une contradiction phénoménale : l’état matériel s’améliore, le progrès intellectuel  s’accroit et les nations s’amoindrissent. C’est que nous avons perdu dans l’ordre moral. Si le sens moral se développait en raison du développement de l’intelligence, il y aurait contrepoids, mais il arrive tout le contraire : la perception du bien et du mal s’obscurcit à mesure que l’intelligence s’éclaire. Oui, la société périra : la liberté, qui pouvait sauver le monde, ne marchera pas, faute de s’appuyer à la religion ; l’ordre qui pouvait maintenir la régularité ne s’établira pas solidement, parce que l’anarchie des idées le combat. Et n’allez pas croire, comme quelques uns se le figurent, que si nous sommes mal à présent, le bien renaitra du mal.

La folie du moment est d’arriver à l’unité des peuples et de ne faire qu’un seul homme de l’espèce entière. Que serait une société universelle qui ne serait ni française, ni anglaise, ni espagnole, ni italienne, ni russe, ni turque, ni persane, ni indienne, ni chinoise, ni américaine, ou plutôt qui serait à la fois toutes ces sociétés ? Qu’en résulterait-il pour ses mœurs, ses sciences, ses arts ? Quel serait son langage ? Sous quelle loi unique existerait cette société ? Comment trouver place sur une telle terre ? Il ne resterait qu’à demander à la science le moyen de changer de planète.

Voulez vous faire du gouvernement un propriétaire  unique, distribuant à la communauté devenue mendiante une part mesurée sur le mérite de chaque individu ? Qui jugera des mérites ? Chercherez vous l’édification d’une cité où chaque homme possède un toit, du feu, des vêtements, une nourriture suffisante ? L’inégalité naturelle reparaitra en dépit de vos efforts. Et ne croyez pas que nous nous laissions enlacer par les précautions légales. Le mariage est notoirement une absurde oppression : nous abolissons tout cela. Si le fils tue le père, ce n’est pas le fils qui commet un parricide, c’est le père qui en vivant immole le fils. L’égalité absolue ramènerait non seulement la servitude des corps mais l’esclavage des âmes. Notre volonté, mise en régie, sous la surveillance de tous, verrait nos facultés tomber en désuétude…

À ces maux qu’il pressentait en visionnaire, Chateaubriand proposait déjà en 1797, dans son Essai sur les Révolutions (IIe partie, chapitre LVI), le remède suivant :

Le plus grand malheur des hommes, c’est d‘avoir des lois et un gouvernement. Soyons hommes, c’est à dire libres ; donnons de l’énergie à notre âme, de l’élévation à notre pensée. Mais pour faire tout cela, il faut commencer par cesser de nous passionner pour les institutions humaines, de quelques genres qu’elles soient. Tandis que nous nous berçons ainsi de chimères, le temps vole et la tombe se ferme tout à coup sur nous. Les hommes sortent du néant et y retournent.»

 

Ce texte n’a pas été écrit par un contemporain, mais cent soixante dix sept ans plus tôt que ce billet, le 25 septembre 1841, par un de nos plus célèbres écrivains, Chateaubriand, dans le dernier livre de ses Mémoires d’Outre-Tombe.

Rendons hommage à la clairvoyance et au caractère prophétique de son écrit. Mais puisqu’il a été écrit en 1841, prenons aussi conscience de la permanence des questions qui agitent la surface du monde, la montée en puissance de la Chine, la remise en question de l’autorité, de la religion et de la morale, les inégalités rendues insupportables par les effets de la mondialisation, la disparition du travail du fait de la robotisation, l’impossibilité d’un ordre mondial édifié sur le principe de l’égalité absolue, la tyrannie de l’opinion publique gouvernée par les medias…

 

Or, qui dit permanence, dit vanité des « solutions » envisagées, dit modestie et dit recherche des constantes et des évolutions…

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2 octobre 2018 2 02 /10 /octobre /2018 13:49
EMMENEZ MOI

EMMENEZ MOI

 

Aznavour chante la vie rêvée pour échapper quelques heures à la misère grise. Le soleil, la plage, l’amour tendant les bras qui court au-devant de lui. Pour partir vers ses rêves d’enfant, il serait prêt à tous les sacrifices, lui qui rêve au petit matin, après la fermeture des bars…

 

Vers les docks où le poids et l'ennui

Me courbe le dos

Ils arrivent le ventre alourdi

De fruits les bateaux

Ils viennent du bout du monde

Apportant avec eux RNCP

Des idées vagabondes

Aux reflets de ciel bleu

De mirage

Trainant un parfum poivré

De pays inconnus

Et d'éternels étés

Où l'on vit presque nu

Sur les plages

Moi qui n'ai connu toute ma vie

Que le ciel du Nord

J'aimerais débarbouiller ce gris

En virant de bord…

Emmenez-moi

Au bout de la terre

Emmenez-moi

Au pays des merveilles

II me semble que la misère

Serait moins pénible au soleil…

Dans les bars а la tombée du jour

Avec les marins

Quand on parle de filles et d'amour

Un verre а la main

Je perds la notion des choses

Et soudain ma pensée

M'enlève et me dépose

Un merveilleux été

Sur la grève

Où je vois tendant les bras

L'amour qui comme un fou

Court au-devant de moi

Et je me pends au cou

De mon rêve

Quand les bars ferment, que les marins

Rejoignent leur bord

Moi je rêve encore jusqu'au matin

Debout sur le port…

Emmenez-moi

Au bout de la terre

Emmenez-moi

Au pays des merveilles

Il me semble que la misère

Serait moins pénible au soleil…

Un beau jour sur un rafiot craquant

De la coque au pont

Pour partir je travaillerai dans

La soute а charbon

Prenant la route qui mène

A mes rêves d'enfants

Sur des iles lointaines

Où rien n’est important

Que de vivre

Où les filles alanguies

Vous ravissent le coeur

En tressant m'a-t-on dit

De ces colliers de fleurs

Qui enivrent

Je fuirai laissant là mon passé

Sans aucun remords

Sans bagage et le coeur libre

En chantant très fort…

Emmenez-moi

Au bout de la terre

Emmenez-moi

Au pays des merveilles

Il me semble que la misère

Serait moins pénible au soleil…

Emmenez-moi

Au bout de la Terre

Emmenez-moi

Au pays des merveilles

Il me semble que la misère

Serait moins pénible au soleil…

 

Aznavour a écrit les paroles de cette chanson désespérée, lui qui a si bien réussi, mais qui n’a pas oublié ses frères de misère avant de les rejoindre, finalement…

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24 septembre 2018 1 24 /09 /septembre /2018 14:29
L'ÉMERGENCE DE L'EMPIRE RUSSE

 

 

Spécialiste de géopolitique et professeur émérite, Jean-Paul Guichard s’est attelé à une tâche majeure en écrivant une trilogie sur ce qu'il appelle « l'Europe byzantine », une Europe héritière de Byzance dont le substrat religieux est l'orthodoxie.

 

Le premier opus, qui vient de paraître, L'émergence de l'Empire russe, l'Europe byzantine jusqu'à Catherine II*, couvre une période allant du cinquième siècle à la mort de Catherine en 1796. Les deux ouvrages qui suivront sous peu concerneront respectivement la période 1796-1914 et la période allant de 1914 à aujourd'hui.

 

Dés que l’on commence à parcourir cet ouvrage, l’on est saisi par la révélation d’une vérité d’évidence qui nous avait échappé jusqu’ici et dont on peut s’étonner qu’elle ne soit toujours pas sur la place publique : il y a longtemps, un millénaire au moins, que l’Europe s’est coupée en deux.

Car l’on déplore chaque jour la difficulté de faire fonctionner l’Union Européenne en raison des divergences de plus en plus visibles entre la partie ouest et la partie centrale de l’Europe. On s’inquiète des objectifs spécifiques du groupe de Visegrad, un groupe informel regroupant la Hongrie, la Pologne, la République Tchèque et la Slovaquie. On s’irrite des difficultés spécifiques de la Roumanie et de la Bulgarie, des questions difficiles de l’intégration des Balkans, Serbie en tête, ou de la douloureuse crise grecque. Encore se garde t-on d’aborder la question majeure des rapports avec la Russie, dans l’attente que les Etats-Unis veuillent bien autoriser l’Union Européenne à négocier avec elle.

Et toujours, aveuglés par la tentation du court terme, nous croyons à des explications superficielles, liées aux réactions épidermiques de populations encouragées par des démagogues qui font du populisme. Nous croyons donc que toutes ces différences entre l’Ouest et l’Est de l’Europe seront surmontées par la raison, celle qui inspire la partie Ouest, où nous vivons. Toutes ces explications volent en éclat lorsque l’on lit l’ouvrage de JP Guichard. On découvre qu’une vraie coupure s’est produite entre 1054 (excommunications réciproques du patriarche de Constantinople et du Pape) et la quatrième croisade (le pillage de Constantinople en 1204) entre un monde catholique dynamique dans lequel les monastères et le Pape sont indépendants des puissances temporelles et un monde orthodoxe très différent.

On découvre que toutes les tentatives d’union entre les deux églises, catholique et orthodoxe, ont échoué, ce qui implique une coupure irrémédiable entre les deux mondes, au point que lorsque les Polonais, des Slaves, choisirent le catholicisme, ils se coupèrent  du monde russe. Et on constate aujourd’hui que ce n’est pas prés de s’arranger.

On prend conscience de l’importance de la géographie dans l’histoire des peuples, car on a oublié que les Russes ont toujours été voisins des Mongols, du monde musulman, et d’une frontière ouest continument hostile.

On voit s’installer la notion de soumission du peuple russe,  soumission aux Tatars puis au Tsar qui devient le chef de tout et l’on comprend la nature de la différence de l’organisation russe par rapport à celle de l’Europe de l’Ouest, un pouvoir unique en Russie contre une pluralité de pouvoirs en Occident, que l’Etat soit centralisé, comme en France, ou non.

On reconnaît que la Russie n’est pas « en retard » par rapport à une Europe de l’Ouest qu’elle serait supposée rattraper, mais que son évolution diverge  tout simplement par rapport à celle de l’Europe, une différence essentielle.

On saisit l’origine des pogroms contre les juifs en Ukraine, le rôle des « Vieux-Croyants », le refus profond de l’influence occidentale, la force de « l’âme russe », l’expansion de l’Empire, l’ancrage dans le sol et lorsque s’achève le premier tome, on voit émerger l'Empire Russe en Europe. 

Un ouvrage particulièrement agréable à lire, tout d’abord parce que l’on s’instruit  à chaque page, ensuite parce que c’est bien écrit, vivant, avec des réflexions qui ramènent sans cesse le lecteur à la relation entre l’histoire et le présent.

 

En résumé, j’attends avec impatience le second tome, mais d’ores et déjà je regarde l’actualité européenne et russe en reliant le présent, le passé et un futur qui, grâce à ce livre me paraît désormais moins imprévisible…

 

* Jean-Paul Guichard, L’ÉMERGENCE DE L’EMPIRE RUSSE, L’Europe byzantine jusqu’à Catherine II, L’Harmattan, 239 pages.

 

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28 juin 2018 4 28 /06 /juin /2018 08:56
I WOULD PREFER NOT TO

 

Cette expression ambiguë, « je préfèrerais pas », employée avec une grande politesse au conditionnel, constitue une réponse presque totalement négative, mais pas tout à fait : c'est la phrase clé de la nouvelle d’Hermann  Melville, Bartleby, le Scribe.

 

Cette expression est si ambiguë, si mystérieuse et si violente qu’elle a suscitée des essais de la part de nombreux philosophes comme Deleuze, Derrida, Jaworsky, Blanchot, Hart, Negri, Imbert, Agamben, collationnés dans l’ouvrage de Gisèle Berkman*, L’effet Bartleby.

Dans Bartleby,  le Scribe,  Melville met en scène un avoué de Wall Street et ses trois collaborateurs dans une ambiance à la Dickens. On sent bien que ces employés, occupés de tâches assommantes, consistant surtout à recopier des textes juridiques, sont de pauvres hères, enchainés à leurs tâches.

Ce morne petit monde bascule dans l’inconnu, lorsque l’avoué cherche un employé supplémentaire, ayant obtenu un nouveau marché. C’est Bartleby qui se présente avec « une silhouette lividement propre, pitoyablement respectable, incurablement abandonnée ».

Heureux d’avoir dans son corps  de copistes, un homme d’aspect « aussi singulièrement rassis », l’avoué l’embauche. Au début, Bartleby abat une extraordinaire quantité d’écriture, jusqu’au jour où…

Jusqu’au jour où l’avoué appelle Bartleby pour collationner avec lui « un bref mémoire » et s’entend répondre par ce dernier qui ne quitte même pas son poste de travail : «je préfèrerais pas». Et cela va ensuite crescendo : Bartleby refuse successivement, toujours avec la même formule et sans daigner expliquer les raisons de son attitude,  de lire des copies ou de faire une petite course à la Poste.

L’avoué passe par divers sentiments, l’incompréhension puis la colère et la pitié. Il découvre que Bartleby se nourrit de rien, quelques biscuits au gingembre et qu’il vit dans le bureau. Lorsqu’il l’interroge sur sa vie, Bartleby oppose un « je préfèrerais pas » à toute question sur sa personne. Un jour, il s’arrête même totalement de faire ses écritures, reste « debout face au mur aveugle » et refuse même d’indiquer qu’il en est ainsi parce que sa vision est altérée.

Il finit par faire savoir à l’avoué que, même s’il retrouvait une vue normale, il ne ferait plus de copie. De fait il ne fait plus rien, immuablement debout, tourné vers un mur aveugle.

L’avoué décide alors de le licencier, en lui remettant une gratification. Mais Bartleby y oppose un « je préfèrerais pas » et reste. Plutôt que d’employer la force pour le déloger, l’avoué se résout à déménager son étude, laissant Bartleby  « l’immobile occupant d’une pièce nue ».

Cependant, le propriétaire des locaux vacants vient se plaindre de la présence de Bartleby et l’avoué est invité à raisonner Bartleby pour qu’il accepte de quitter les lieux de lui-même. Bartleby répond qu’il préfére s’abstenir de tout changement,  tout en ajoutant qu’il n’est cependant pas un homme difficile.

En désespoir de cause, le propriétaire appele la police qui emprisonne Bartleby. Ce dernier se laisse alors mourir de faim, sans se plaindre ni faire le moindre effort pour survivre…

On trouve mêlés dans l’attitude de ce personnage, l’obstination, la résignation, le refus des compromis, la révolte silencieuse.

Lorsqu’il arrive chez l’avoué, il est presque au bout du rouleau, mais pas tout à fait puisqu’il sollicite un travail. Chez l’avoué, il prend conscience, sans doute progressivement, qu’il n’y a plus rien à attendre de rien, sinon s'abstenir de bouger, sans agir, sans communiquer, que vie se passe.

Personne ne peut rien pour lui et personne n’a la moindre influence sur sa volonté, inflexible dans son sépulcral silence. Il est tout entier tourné vers son être intérieur. Il ne veut déranger personne et il refuse que quiconque lui impose quoi que ce soit, en utilisant la distante politesse de son « je préfèrerais ne pas » qui lui sert à dresser un mur entre lui et les autres.

Si le personnage de Bartleby fascine les philosophes, c’est qu’il constitue une part de nous-même, une part transie, lucide, désabusée, qui, à certains moments de notre vie, parcourt du regard le monde qui nous entoure et le chemin que nous avons parcouru et qui se dit « à quoi bon ? »

À quoi bon obéir, à quoi bon faire plaisir, à quoi bon travailler, à quoi bon s’agiter, à quoi bon vivre ?

Bartleby s’enferme alors dans son infinie solitude d’un définitif «  I would prefer not to ».

 

Adios Bartleby, mon frère, adios…

 

 

* Gisèle Berkman, L’effet Bartleby. Philosophes lecteurs. Paris, Hermann, 2011

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29 avril 2018 7 29 /04 /avril /2018 16:51
COMPRENDRE LA PIEUVRE

 

La pieuvre possède huit cerveaux reliés à un système central, grâce auquel elle se cache et résout  des problèmes assez compliqués.

 

On croyait que seuls quelques oiseaux, mammifères et primates, sans oublier l’homme et sa fameuse pierre polie, étaient capables d’utiliser un outil. Mais des chercheurs ont surpris des pieuvres en train d’utiliser une noix de coco pour se cacher alors qu’elles passaient dans un espace à découvert.

Depuis un demi-milliard d’années, la pieuvre a en effet déployé toute son intelligence pour échapper à ses prédateurs. Avec son apparence visqueuse et ses formes lâches, elle a une capacité incroyable pour se fondre dans le paysage.

Analysant le décor, la pieuvre se concentre comme un sportif qui entre en action ou un mathématicien qui cherche à résoudre un problème complexe, avant de dévoiler un kaléidoscope composé de millions de cellules pigmentaires spécialisées. Des chromatophores, entourées de couronne de fibres musculaires, se dilatent ou se contractent pour faire apparaître les pigments qu’elles renferment selon leur densité choisie. D’autres cellules entrent en jeu et se combinent pour réfléchir la lumière ou former des taches.

En quelques secondes, la pieuvre s’immobilise et disparaît dans le décor.

Plus fort encore, une espèce particulière de pieuvre, la Thaumoctopus minimicus peut changer d’apparence en une fraction de secondes pour se transformer en crabe géant ou en sole ou en poisson scorpion ou encore en serpent tricot…

Il est vrai que la pieuvre est apparue durant l’ère primaire, bien avant les vertébrés. Elle a joui d’une grande tranquillité pendant quelques millions d’années avant que n’arrivent durant l’ère secondaire les poissons et les reptiles qui sont devenus ses prédateurs. Pour leur échapper, elle a du fournir d’exceptionnelles capacités de camouflage et développer une mémoire suffisante pour enregistrer les bénéfices de son expérience de survie.

Comment est-ce possible ? Ces capacités d’analyse et de transformation s’expliquent par le système nerveux de la pieuvre qui contrôle ces mouvements de textures et de coloration : ses huit tentacules disposent chacune de cinquante millions de neurones reliées au cerveau central qui en possède deux cent cinquante millions. Ce n’est pas énorme comparé au cerveau humain qui peut posséder jusqu’à cent milliards de neurones, mais ce dispositif reste très efficient. Il permet à la pieuvre d’être consciente d’elle-même et de résoudre les problèmes innatendus qui se présentent à elle.

Une pieuvre est ainsi capable de dévisser un bocal pour s’emparer d’un crabe qui se trouve à l’intérieur, de sortir d’une boite en choisissant en quelques secondes et aprés quelques palpations entre deux sorties, en quelques secondes et après quelques palpations, laquelle des deux n’est pas trop étroite pour elle. Pourtant le tube dans lequel la pieuvre se lance est long de plusieurs mètres, elle n’en voit pas le bout, mais sa capacité d’abstraction est suffisante pour qu’elle puisse imaginer une issue probable. Si on recommence l’opération avec la même pieuvre, elle n’hésite pas une seconde et parcourt le tube conduisant à la sortie à toute vitesse.

On a longtemps cru que les pieuvres étaient incapables d’apprendre des autres pieuvres, parce que la plupart des espèces veillent leurs couvées jusqu’à la mort, ce qui les empêcherait de transmettre le savoir acquis d’une génération à la suivante. En effet, les pieuvres, qui ont en général une espérance de vie de six mois, veillent pendant six semaines leurs oeufs pondus en grappes au plafond d'une niche rocheuse, les protège, les ventile et les nettoie. Lorsque les oeufs éclosent, la pieuvre meurt, affaiblie et amaigrie, sans toutefois  mourir de faim mais   de sécrétions endocriniennes qui sont la cause de sa mort génétiquement programmée.  

Malgré cette fracture entre les générations, on a constaté que, lorsque l’on place  deux pieuvres devant le même problème, l’ouverture d’une boite, la pieuvre novice observe comment procède l’autre pieuvre, plus expérimentée, et résout  à son tour le problème.

On s’en doute, les pieuvres inspirent une bionique en plein développement. Une équipe de chercheurs a mis au point un matériau adhésif correspondant aux ventouses de la pieuvre commune. De même, les mécanismes de camouflage des poulpes ont inspiré une équipe de chercheurs qui ont conçu un matériau à base de fibre de verre et de silicone reproduisant la biophysique des papilles de la peau des poulpes.

 

Pour je ne sais quel usage, la prochaine étape consistera probablement à concevoir des poulpes robots, avec des amas de neurones dans leurs huit tentacules artificielles…

 

 

 

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15 juin 2017 4 15 /06 /juin /2017 09:39
JOHN CONRAD

Voici un billet inusuel, du point de vue des thèmes de mon blog, mais j’aime beaucoup l’écrivain Conrad. Il parvient en effet à faire partager à la fois le décor et les aventures de ses héros dans des cadres parfaitement exotiques et à exposer sa philosophie qui consiste à faire face aux hasards de la vie.

 

Joseph Conrad est un écrivain qui n’a cessé de se transformer. Bourgeois, il se transforme en marin; marin, il mute en romancier ; Polonais, il écrit en anglais et devient Britannique; romantique, il se cache derrière un pessimisme quasi nihiliste. Son idéalisme, qui l’incite à défendre les opprimés, est compensé par un conservatisme dénué d’illusions. Quant à ses héros, ils découvrent au bout de leur chemin une solitude absolue.

De son vrai nom Teodor Jozef Konrad Nalecz Korzeniowski, Joseph Conrad (1857-1924) est issu de la partie de la Pologne occupée par la Russie. En 1874, à l’âge de 17 ans alors qu’il est orphelin depuis l'âge de onze ans, il choisit le métier de marin, d’abord en France puis en Grande-Bretagne où il gravit les échelons jusqu'à celui de capitaine en 1888. Entretemps il a pris la nationalité anglaise et voyagé autour du monde, en Inde, à Singapour, en Australie, à Java, à Sumatra et au Congo (1890), ce dernier voyage le marquant profondément.

Il publie en 1894, Almayer's Folly, un ouvrage marqué par ses références littéraires, notamment françaises comme Flaubert et Maupassant, qui laisse transparaitre, derrière un exotisme flamboyant, la figure de Madame Bovary. Sa période d’apprentissage littéraire se poursuit avec An Outcast of the Islands (1896).

Il atteint sa maturité littéraire avec The Nigger of the Narcissus (1897) qui constitue une sorte de fable initiatique : l'équipage d'un navire doit affronter une subversion insidieuse qui met en danger son intégrité morale et le mène au bord de la désintégration. L’ouvrage est proche de Typhoon (1903), où le capitaine MacWhirr et son équipage ne doivent leur salut qu'aux vertus simples de la discipline et du sens du devoir.

Heart of Darkness (1899) est le produit de son expérience congolaise. Avec la médiation, pour la première fois, de Marlow le narrateur, le héros, Kurtz bascule d'un idéalisme missionnaire qui se brise sur les réalités de l'exploitation coloniale à la tentation mortelle d'un primitivisme où il ne trouvera que l'horreur.

C'est aussi Marlow qui raconte l'histoire de Lord Jim (1900), idéaliste romantique, qui est délivré de son acte de lâcheté au moment même où il le commet. Puis, lorsqu'il cherchera à se racheter de cette faute originelle, il deviendra victime de ses propres illusions.

Nostromo (1904) constitue à mon avis son chef d’œuvre, l’un des sommets de la littérature anglaise. Sur fond de révolution et de conflit pour des mines d'argent dans une république sud-américaine non identifiée, on assiste à l'entrecroisement de destins individuels tels que ceux de Charles Gould, le capitaliste philanthrope pris dans la spirale de ses propres illusions, de Decoud, l'intellectuel cynique mené à sa perte par le métal argenté, ou de Nostromo, le loyal serviteur devenu traître. Il s’y ajoute une forte méditation désabusée sur l’abime qui sépare les grands idéaux politiques des soubresauts sanglants de l'histoire. Son écriture est à l’unisson de son propos, avec des évènements relatés selon des points de vue contradictoires, qui sont relativisés par la partialité des points de vue.

On peut rapprocher The Secret Agent (1907) de Nostromo. Dans une atmosphère crépusculaire, agents doubles et anarchistes sont traités avec la même ironie sardonique que les dirigeants de la police. Par contre Under Western Eyes (1911) évoque Crime et châtiment, avec cette différence que le crime de trahison commis par Razumov n'est pas le point de départ d'une régénération spirituelle mais le début d'un calvaire dépourvu de sens, car, pour Conrad, les révolutionnaires exilés de Genève et la police tsariste de Saint-Pétersbourg obéissent à la même logique infernale.

Après 1911, la qualité de l'œuvre conradienne baisse. Avec The Shadow Line (1915) on retrouve à nouveau le conflit initiatique de ses premiers récits : la solitude d'un jeune capitaine confronté à une situation extrême qui lui fait franchir la ligne qui sépare l'adolescence de l'âge adulte. Curieusement, selon une ironie du sort bien « conradienne », l’auteur atteint la gloire avec l’un de ses romans sans doute les plus faibles, Chance (1914), qui relate la saga des épreuves d'une jeune femme.

Avec Victory (1915), on assiste, comme dans Lord Jim, à la défaite de l'idéalisme chevaleresque devant les ruses du mal. La faute du héros, Heyst, consistant à abandonner son armure de distance hautaine devant la vie et à nouer des liens affectifs, scellant ainsi son destin. Quant aux derniers romans de Conrad, ils laissent surtout percer une mélancolie nostalgique dés début, de la gloire ou de la jeunesse.

 

Ignorer Conrad, c’est passer à côté d’une découverte humaine et littéraire. Ses ouvrages sont en effet tout autant des romans d'aventures que le témoignage d'une solitude existentielle dans un univers en proie au non-sens et l’exploration de nos fantasmes, en somme une réflexion fort moderne…

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