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Le blog d'André Boyer

ANALYSES QUÉBÉCOISES II

25 Novembre 2014 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

ANALYSES QUÉBÉCOISES II

CHAMPLAIN COMMERÇANT AVEC LES INDIENS

 

Des symboles, un énorme défi à relever et une manif au  menu de ce deuxième épisode de mes analyses québécoises. 

 

Hollande et le pont Champlain

 

Montréal est une ile, partout l’eau court. Devant la ville s’écoule le majestueux Saint-Laurent que traverse quotidiennement une bonne partie des deux millions d’habitants de l’agglomération de Montréal.

Alors on a construit des ponts, autant que l’on a pu, dont le pont Champlain sur le Saint-Laurent, érigé en 1962 avec six voies de circulation. Ce pont accueille annuellement plus de 57 millions d'automobiles, ce qui en fait le lieu le plus fréquenté du Canada.

La structure de béton du pont a subi un vieillissement accéléré du fait du climat montréalais. Des fissures et un affaiblissement structurel menacent sa solidité, qui doit faire l'objet de constantes et coûteuses mesures de renforcement et ont entrainé la fermeture de deux voies de circulation sur six.

Face à l'état de détérioration avancée du pont, le gouvernement fédéral s’est décidé de le démolir  et à en construire un nouveau à l’échéance de 2018.

Tout à coup, coup de tonnerre, , on apprend le 1er novembre que le gouvernement fédéral a l’intention de renommer le pont après sa reconstruction. Il l’appellerait « Le Pont Maurice-Richard », un célèbre joueur de hockey québécois, très méritant. Ce projet soulève une tempête de protestations, qui mettent en exergue le ridicule de mettre sur un pied d’égalité l’explorateur et le fondateur du Canada et un habile patineur.

Le lendemain, tel Zorro, François Hollande arrive au Canada pour une visite de trois jours, pendant lequel il trouve à deux reprises le moyen de rappeler le rôle considérable de Samuel Champlain dans la découverte du Canada.

Il ne faut ensuite que quelques jours pour que l’idée pittoresque de rebaptiser le nouveau pont Champlain soit, avec quelque embarras, abandonnée par le gouvernement fédéral, quoique le Parlement renâcle encore.

Pour une fois, peut-être, notre Président aura été utile à quelque chose....

 

À Montréal, Taillefer veut faire plier Uber

 

Depuis la fin octobre à Montréal, Uber permet à n’importe quel automobiliste de se transformer en chauffeur de taxi.

Uber est une plateforme mobile créé dans la Silicon Valley, qui, grâce à un système de géo localisation, permet de repérer rapidement le taxi le plus proche.

Le service a tout de suite été qualifié de concurrence déloyale par un ministre et de service illégal par le maire de Montréal, Denis Coderre. Mais, peu importe la réglementation, tout le monde sait que ce service va s’imposer sur le marché comme c’est déjà le cas dans les deux cent villes où il est déjà implanté.

Comme la commission de 15% de commission que prélève Uber sur chaque course serait un manque à gagner pour l’économie montréalaise, l’homme d’affaire Alexandre Taillefer a décidé de relever le défi contre Uber.

Alexandre Taillefer est célèbre au Québec parce qu’il participe à l’émission télévisée « Dans l’œil du dragon » de Radio Canada, qui malgré son nom est une chaine de télévision, dans laquelle cinq « dragons » issus du monde des affaires reçoivent une brochette de candidats qui doivent les convaincre du potentiel de leur entreprise.

Alexandre Taillefer est par ailleurs le principal associé de XPND Capital, une firme d’investissement dans les entreprises de technologie, médias et divertissement qui a connu beaucoup de succès.

Son idée consiste tout simplement à regrouper tous les taxis de Montréal, en créant une « mutuelle » qui détiendrait les taxis et le réseau nécessaire à une offre unique de taxis. En outre, l’originalité de son projet réside dans l’idée de n’offrir que des véhicules électriques. Le projet vise à fournir une infrastructure de bornes de recharge permettant aux taxis de recharger suffisamment leurs véhicules pour une journée de course, qui est en moyenne de 200 kilomètres.

Est ce que la peur de la concurrence d’Uber sera suffisamment forte pour que les taxis montréalais acceptent cette double révolution, le regroupement et le véhicule électrique ?

 

À suivre, à Montréal et ailleurs dans le monde.

 

Manif à la québécoise

 

Un gouvernement libéral a été élu cette année au Québec. Or le budget du Québec est en déficit (rassurez vous, rien à voir avec le déficit de l’État français) et le gouvernement de Monsieur Philippe Couillard (le Premier Ministre du Québec qui a eu le courage di reconnaître qu’il n’arrivait pas à connaître le nombre de ses fonctionnaires) a décidé de prendre des mesures drastiques d’économie.

Les services de santé, l’éducation, les allocations familiales, les budgets des communes, tout est en train d’y passer.

Alors, le jour d’Halloween, plus de vingt mille personnes sont descendues dans la rue à Montréal pour protester contre les « horreurs » de l’austérité au Québec. Ils se sont déguisés, puisque c’était Halloween. Écoutons les:

« Arrêtez de nous couper » répète à l’envie un personnage symboliquement charcuté. Une jeune femme, tout en perdant une à une ses plumes, déclare « Je suis à me faire plumer, comme ma société. Les libéraux veulent notre peau. Aujourd’hui, je m’appelle Poulet ». Un vampire, qui travaille dans l’informatique, affirme que « ce sont des corrompus qui nous ont volés et qui vont maintenant tout couper pour se payer ». Un groupe tout de noir vêtu, à l’air grave, porte les masques blancs à long nez des médecins du XIVe siècle et clame « non à la peste libérale ! ». Des étudiants ont des slogans adaptés au pays : «  Comme les bélugas, les services aux étudiants sont en voie d’instinction ».

La marée humaine, à l’échelle du Québec qui n’aime guère d’ordinaire les manifestations, est composée de femmes, d’ouvriers, d’éclopés et de retraités qui se sentent plus que jamais « plumés, rasés, écorchés ».

Ceux qui marchent en faveur du logement social et contre l’évasion sociale crient : « Tout politicien rasoir doit être jetable ! ».

Boulevard Saint Laurent, un chauffeur d’origine haïtienne klaxonne pour montrer qu’il approuve la manifestation.

 

Son passager exaspéré lui demande son nom : « Robespierre, monsieur ».

 

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ANALYSES QUÉBÉCOISES I

20 Novembre 2014 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

ANALYSES QUÉBÉCOISES I

CARTE DU QUÉBEC

En novembre, la lumière semble plombée, alors que, tranquillement et inexorablement, le froid s’installe sur le Québec. Pendant qu’on calfeutre les fenêtres et qu’on ressort les manteaux d’hiver, les végétaux finissent de s’endurcir pour pouvoir passer à travers cette longue saison de glace et de neige et émerger vivants, comme ressuscités parles premiers rayons chauds du soleil, dans six mois. 

De leur côté, à mesure que le jour se rétrécit, les feuilles mortes qui jonchent le sol nous rappellent la force irrésistible de la loi de la gravité.

 

Le Canada est un pays où l’on peut facilement se croire hors du monde, quoique ce qui s’est passé récemment ait brutalement rapproché le Canada du reste du monde.

 

Cibler les loups solitaires

Les deux attentats commis au Québec et à Ottawa ont réveillé les analystes canadiens des « loups solitaires ». ils cherchent à comprendre la nouveauté de la situation, derrière les analyses des profils psychologiques de personnes en quête de sens et de place dans la société. On prend conscience que les medias sociaux bouleversent le processus de passage à l’acte. Les terroristes d’autrefois agissaient au travers de groupes avec qui ils se réunissaient. Plus besoin désormais, il suffit de s’identifier à un groupe par l’entremise des medias sociaux. Mais la réalité concrète reprend ses droits lorsqu’une étude de l’université du Maryland montre que les candidats terroristes tamouls cessaient rapidement d’être radicaux lorsqu’ils trouvaient un emploi…

Faut-il donc offrir des emplois réservés aux terroristes potentiels ?

 

Cinq ans sans voir son fils

La mère de l’auteur de l’attaque du Parlement d’Ottawa offre des explications et des excuses à l’opinion publique. Haut fonctionnaire aux services fédéraux de l’immigration et divorcée de son mari libyen, elle écrit qu’elle pleure pour les victimes de l'attentat et non pour son fils, contre lequel elle est en colère. Il ne le saura jamais, il aurait sans doute mieux valu qu’elle le lui dise avant. Mais il se trouve qu’elle a dîné avec lui la semaine précédant l’attentat, alors qu’elle ne l’avait pas vu depuis cinq ans, ce qui lui permet de dire qu’elle ne savait rien de lui.

On ne peut que se demander si, entre l’age de 27 ans et celui de 32, elle s’était un peu plus occupée de son fils qui zonait entre Montréal et Vancouver, les événements auraient pris un cours différent.

Voir le film « Mommy » pour approfondir tristement la question.

 

La tentation liberticide

Naturellement, les loups solitaires créent un marché (voir mon blog « l’efficacité et la morale réunies » du 14 octobre dernier). Le Canada n’y échappe pas qui développe avec les Etats-Unis une collecte massive d’information sur les citoyens. Ces programmes échappent aux politiciens qui ne sont pas informés du détail des actions menées par les instances sécuritaires. La question inquiète l’opinion publique canadienne.

Comment retrouver un contrôle démocratique sur cette collecte massive d’informations ?

 

Ces graves considérations écrites, on s’inquiète, au Québec comme ailleurs, du niveau de formation des étudiants

 

La fin de l’instruction

 

Au Québec, comme partout, on s’inquiète du niveau de formation des élèves et étudiants. Récemment le rapport Devers a pointé du doigt l’extrême difficulté, pour quinze pour cent des étudiants des CEGEP (équivalant des IUT) d’obtenir leur diplôme d’études collégiales (fin d’étude de CEGEP) en raison de l’obligation de réussite à l’épreuve de français.

« Notre société peut-elle se permettre un tel gaspillage de ressources humaines ? » questionnent benoîtement les auteurs du rapport, qui suggèrent tout simplement de supprimer ou d’atténuer cette obligation. « Notre société peut-elle se permettre de consacrer la médiocrité ? » lui a t-on vertement rétorqué. Là-dessus, les protestations ont fusé de toutes parts et le Ministre, Yves Bolduc, a battu en retraite.

C’est en effet la question. S’il s’agit seulement de répondre aux besoins immédiats de l’entreprise, peut-être, encore que cette dernière ne manque pas d’organiser des tests de français éliminatoires avant de recruter ses employés. Mais s’il s’agit de former des citoyens  les plus cultivés et les plus libres possible, la médiocrité ne peut pas être le standard.

 

C’est toute la question, au Québec comme partout dans le monde. 

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Le Directoire, dictature militaire

15 Novembre 2014 , Rédigé par André Boyer Publié dans #HISTOIRE

Le Directoire, dictature militaire

MASSENA, VAINQUEUR À LA DEUXIEME BATAILLE DE ZURICH CONTRE LES TROUPES RUSSES DU GENERAL KORSAKOV

 

Les victoires militaires de la Convention, puis du Directoire, avaient complètement modifié la situation stratégique, donc politique, économique et sociale de la France.

 

Il fallait désormais compter avec les généraux sur le plan politique, intégrer le flux de ressources financières émanant des territoires conquis et voir se développer une classe sociale formée des innombrables militaires envoyés ou revenus du front.

Les victoires militaires avaient en effet permis d’installer en Italie des « républiques sœurs », cisalpine, ligurienne, romaine et même parthénopéenne. La Suisse avait été transformée en République helvétique et la Hollande en République batave.

Déjà à l’avènement du Directoire, la France de 1795 était nettement plus étendue que celle de 1789. Il s’y ajoutait maintenant Avignon, la Savoie, Nice, les anciennes enclaves allemandes, l’évêché de Bâle et les ex-Pays-Bas autrichiens, ce qui représentait 580 000 km2, plus qu’aujourd’hui en 2014.

La République comptait alors environ 32 millions d’habitants, dont 28 millions sur le territoire de l’ancien royaume. Mais pendant l’hiver 1798-1799 une nouvelle coalition dirigée contre la France s’ajoute à des insurrections royalistes en divers points du pays.

À l’été 1799, la situation militaire est devenue critique, car les conquêtes de la République engendrent dans les pays conquis de multiples mécontentements, sociaux, nationalistes et religieux. En Belgique, une guerre des paysans doit être réprimée. En Suisse, les ruraux catholiques mènent une guerre d’embuscade. En Calabre, les insurgés chassent progressivement les Français, qui perdent Naples. Dans toute l’Italie, insurrections et coups de main tiennent en alerte les troupes. Le Directoire tente en vain un débarquement en Irlande tandis que Bonaparte se trouve en difficulté en Égypte où il s’enlise dans une défaite navale et un conflit avec les Turcs.

L’assassinat des plénipotentiaires français à Rastatt, le 28 avril 1799, est le prélude à la reprise des combats face à une coalition qui comprend désormais la Turquie qui se joint à l’Angleterre, l’Autriche, la Russie et Naples. Les troupes anglaises débarquent en Hollande tandis que les Russes et les Autrichiens marchent vers la Suisse. Ces offensives sont stoppées par le général Brune qui parvient à repousser le débarquement anglo-russe en Hollande et par le général Masséna qui bat les armées russes et autrichiennes à Zurich.

Tous ces événements militaires poussent le Directoire à décréter une nouvelle levée en masse, l’armée française atteignant alors et même dépassant l’effectif considérable d’un million de soldats. Un emprunt forcé sur les riches est institué pour équiper les nouvelles troupes, et une loi créé des listes d'otages dans chaque département.

Qui sait que cette loi, adoptée par les Conseils le 12 juillet 1799 (24 messidor an VII), prévoit que les administrations des départements troublés par des assassinats politiques ou des émeutes pourront arrêter comme otages les nobles, les parents d'émigrés et les ascendants des présumés coupables. Ces otages seront civilement responsables des indemnités dues aux victimes et des récompenses accordées aux agents de la répression. Ce ne sont pas des nazis qui ont imaginé cette loi, mais des républicains français !

Douce France…

Qui accepte aujourd’hui de reconnaître que la France du Directoire, première puissance démographique de l’Europe, n’était qu’une brutale dictature militaire ?

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Gary Becker, honoré par une École de Chicago en déclin

12 Novembre 2014 , Rédigé par André Boyer Publié dans #CULTURE

Gary Becker, honoré par une École de Chicago en déclin

Gary Becker, Prix Nobel d'Économie 1992

 

Par Filip Palda, Professeur titulaire à l’École nationale d'administration publique (ENAP), Université de Montréal. Traduction et adaptation par André Boyer.

 

Un important rassemblement d'économistes a eu lieu la semaine dernière à l'Université de Chicago. Près de cinq cents sommités de la recherche en économie se sont réunies pour honorer Gary Becker, le lauréat 1992 du prix Nobel, décédé en mai dernier à l'âge de 83 ans.

Si le public cultivé connaît les noms des économistes vedettes comme Thomas Picketty, auteur du Capital au XXIe siècle ou de Steven Levitt, co-auteur des Freakanomics, peu connaissent Gary Becker en dehors du milieu universitaire, alors qu’il est reconnu par ses pairs comme l’un des plus brillants économistes de ce temps.

Milton Friedman lui-même, alors qu’il était particulièrement avare en compliments, a déclaré que « Gary Becker était le plus grand spécialiste des sciences sociales depuis cinquante ans ». Or Friedman a été le professeur de nombreux prix Nobel dont il a souvent fait savoir qu’ils ne l’avaient guère impressionné lorsqu’ils étaient ses étudiants. Pour Becker, il a fait une remarquable exception en écrivant que ce dernier « avait un brillant esprit d'analyse, une grande originalité et une compréhension profonde du fonctionnement du système de prix, notamment quant à son importance pour protéger la liberté individuelle. »  Les superlatifs surprennent de la part d’un Friedman qui n’avait rien d’un flatteur, lorsqu’on ne sait pas qu’il était ébloui par Becker, non seulement par son intelligence mais par sa vision novatrice de l’économie.

Nombre d’économistes merveilleusement intelligents ont été oubliés. Qui se souvient de Lester Thurow, l’étoile des années 1980 qui a écrit « The Zero-Sum Solution : Building a world-class American economy » ? Mais la renommée de Becker repose surtout sur une vision de l’économie qui n’est pas seulement une science utilisable sur les marchés boursiers ou pour gérer les exportations, mais un outil destiné à comprendre le comportement des individus et des groupes. Becker arguait que cet outil n’avait pas été complètement utilisé, uniquement en raison du manque d’imagination des économistes.

Il posait comme postulat que l’économie n’est ni une croyance ni un système moral, mais un guide pratique pour gérer des relations humaines pratiquées à grande échelle et un judas pour jeter un regard indiscret sur le contenu des motivations individuelles.

C’est ainsi qu’il a appliqué les techniques économiques au mariage, à la criminalité, à la discrimination raciale, à la gestion du temps, aux interactions sociales, au pouvoir politique ou à la toxicomanie. Alors que le nombre de ses écrits est relativement modeste comparé à d’autres chercheurs, ils ont tous provoqué une onde de choc au travers des sciences sociales, car si Becker était assez modéré sur le plan politique comparé à son mentor Milton Friedman, il exprimait dans ses écrits un point de vue profondément subversif.

Par exemple, si vous acceptez son point de vue selon lequel décider d'avoir des enfants est une décision rationnelle, cela implique de contraindre les partisans de la contraception à modérer leur propagande en faveur du contrôle démographique. Le problème des pays en développement ne réside pas directement dans l’excès de leur population, qui n’est que la conséquence de l’absence d’institutions permettant aux individus d’amasser un capital ou des revenus pour leurs vieux jours et qui les contraint à fonder leur avenir sur une famille élargie.

Plutôt que de se mêler de la vie privée des individus en les contraignant à pratiquer des méthodes de contraception, les penseurs sont incités par Becker à inciter les gouvernements à mettre en place un système juridique efficace permettant un bon fonctionnement des banques et le développement de l’économie. Friedman voyait dans la vision de l’économie de Becker une relation directe entre le système de prix et le respect de la liberté humaine.

Le point de vue de Becker sur la criminalité était également à l’opposé de celui des sociologues qui traitent la criminalité comme une pathologie. Pour Becker, les criminels sont des sortes d’hommes d'affaires qui prennent en compte deux variables médiatrices pour mettre en œuvre leurs délits, la répression de la criminalité et la probabilité d'être arrêté. Il s’agit simplement de savoir si les criminels sont plutôt sensibles à l’échelle des peines ou à la probabilité d’être arrêté, pour décider d’utiliser les budgets publics à accroître la durée de la détention ou le nombre de policiers.

Mais la découverte la plus subtile de Becker réside sans doute dans le lien qu’il établit entre le crime et la politique puisque les deux domaines mettent face à face des prédateurs et du gibier.

 

…Un Becker auteur d’une application nouvelle de l’économie…

 

En politique, les prédateurs y gagnent mois que le gibier y perd. En effet, lorsqu’un groupe de pression parvient à obtenir un million de dollars de l'État, les entreprises qui paient cette somme perdent non seulement un million de dollars mais aussi subissent le risque de la faillite qui peut leur faire le bénéfice de tous leurs d’efforts.

Cette asymétrie des gains des prédateurs comparé aux pertes infligées au gibier donne à ce dernier un avantage structurel puisqu’il incite les victimes à embaucher des prédateurs rivaux afin de les protéger, comme les villageois dans le film de Kurosawa, « Les Sept Samouraïs » l’ont instinctivement fait. Ainsi, s’installe un marché des services de protection du gibier où les prédateurs relativement modérés doivent normalement supplanter leurs rivaux plus virulents.

Becker voyait dans ce processus de sélection des prédateurs l'émergence de systèmes politiques plus efficaces. Mais l'efficacité de ce processus reste relative, car elle ne découle pas d'échanges mutuellement bénéfiques comme dans les marchés privés, mais de la concurrence entre les prédateurs pour dominer leurs victimes.

Il n’est pas nécessaire d’avoir une connaissance profonde des théories de Becker pour constater que l’application qu’il faisait des mécanismes économiques était de nature à ébranler les convictions de ceux qui estiment que l’État est le système le plus abouti des sociétés humaines. Sa façon de voir a galvanisé les chercheurs de l’École de Chicago qui pouvaient ainsi montrer que si l’on considérait les individus comme des gestionnaires rationnels de leur propres intérêts, alors ils développeraient des contre stratégies face à celles des politiciens qui cherchent à les dominer en les entraînant à cet effet dans des directions sociétales contraires à celles des individus

Par exemple, lorsque l’État emprunte sous le prétexte de stimuler l'économie en utilisant en faveur des politiciens l’argument keynésien, les individus réduisent leur consommation car ils savent que la dette se traduira plus tard en impôts plus élevés pour rembourser la dette. Ainsi, lorsque l’on dénonce l’épargne « excessive » des Français, on ne veut pas voir que c’est une réponse rationnelle à l’accroissement de la dette de l’État.

Ces idées ne sont pas le seul apanage de Becker, pas plus que l'école de Chicago qui n’a pas le monopole des théories qui ont permis le développement de l'économie moderne. Ainsi l’un des ouvrages fondamentaux de l'économie moderne, les « Fondements de l'analyse économique », a été écrit en 1947 par Paul Samuelson au MIT.

Pourtant, si un extraterrestre avait été téléporté à la conférence économique qui s’est tenue récemment à Chicago, il aurait fondé de croire que la théorie économique mondiale était issue de Chicago et que Becker en était le principal inspirateur.

L'extraterrestre aurait été fasciné par le discours de clôture du prix Nobel James Heckman qui mit Becker sur un piédestal au sommet d'un temple d’où il le présentait régnant sur les théories du capital humain, du droit, de l'économie, de l'éducation, de la démographie, de la justice et de la formation des préférences, parmi nombre d'autres sujets.

 

…Un Becker, sanctifié par une école de Chicago en déclin

 

Pour les participants, il était difficile de ne pas voir dans ce discours une sorte de canonisation religieuse. Cette canonisation est certainement destinée à la création d’une marque, qui fait de Becker une sorte de saint, placé au beau milieu des croyants, qui témoigne de la capacité de l’Église dont il relève, en l’occurrence l’École de Chicago, de régner sur de vastes domaines imaginaires.

En effet, l’École de Chicago a besoin de saints dans la mesure où sa réputation ne peut pas être protégée par des droits d'auteur ou par le dépôt d’une marque. Or un saint n’est reconnu, au plan spirituel comme intellectuel, que grâce aux efforts des prêtres qui le célèbrent et mettent en place un lieu de pèlerinage. Becker dispose désormais d’un tel sanctuaire de Becker, le nouveau bâtiment Saieh Hall où l'Institut Becker-Friedman commence à s’installer et ses grands prêtres se nomment Heckman et tous les autres Prix Nobel de l’École de Chicago.

George Stigler, qui peut revendiquer avec Milton Friedman la fondation de l'école de Chicago, était parfaitement sincère lorsqu’il a admis que les sciences économiques étaient un jeu où la stratégie tout autant que le mérite intellectuel, permettaient à des concepts de s’imposer. Cette analyse de Stigler avait d’autant plus de sel qu’il avait contribué par ses travaux à l'analyse des barrières à l’entrée par lesquelles des entreprises tentent de protéger leur marché contre les nouveaux arrivants potentiels. Or, la conférence en l'honneur de Becker peut être vue comme une tentative de créer une barrière à l'entrée. Et il en faut une, car l’École de Chicago est une institution intellectuelle en voie de déclin, malgré le nombre considérables d’autorités académiques rassemblées pour la conférence, drapées dans leurs magnifiques atours.

L’Ècole de Chicago est à l’opposé de ce qu’elle était dans les années cinquante, alors qu’elle rassemblait des exclus opposés à l’establishment des économistes de l’époque, rassemblés dans l’Église keynésienne. Ils n’avaient alors rien à perdre à mettre en doute leurs certitudes. 

Lors de la conférence, Samuel Peltzman a rappelé qu’Harvard, le MIT et presque toutes les autres Écoles traitaient en parias les économistes de Chicago. Puis, tout a changé dans les années quatre-vingt-dix quand Chicago s’est retrouvé au centre de la nouvelle Église des économistes, et que tout chercheur qui y était rattaché était nobélisable, parfois dans des conditions scandaleuses.

Les prix Nobel de l’École de Chicago sont extraordinairement nombreux, leurs noms claquent au vent de la renommée, qu’ils se nomment Becker, Coase, Friedman, Hansen, Hayek, Heckman, Lucas, Myerson, Miller, Schulz, Stigler, ou Vogel. Ce qui fait que l’École de Chicago est progressivement devenue la victime de son développement. Elle a accumulé un immense capital intellectuel que les nouveaux économistes de l’École ne peuvent se permettre de dilapider en prenant les risques intellectuels qu’implique l’exploration de nouvelles voies de recherche, par prudence.

De plus, l’École de Chicago est victime du phénomène d’anti-sélection qui fait qu’un chercheur ambitieux aura tendance à s’éloigner de l’École pour donner l’image d’un innovateur économique radical, laissant la place au sein de l’École aux chercheurs plus conformistes.

Il ne saurait être question pour autant de dénigrer les contributions intellectuelles de Becker et de l'école de Chicago.

Durant la période de l'hégémonie keynésienne sur les politiques publiques, les économistes de Chicago ont été la voix qui criait dans le désert. Ils proclamaient que les marchés étaient efficients et répétaient en vain que l’intervention de l’État était contraire au principe d’efficacité. Ils rappelaient aux économistes que les individus n’étaient pas des pantins mais des acteurs qui avaient une vision et une stratégie concernant leurs destinées. Ils ont montré, qu’en adoptant une attitude proactive, ces individus pouvaient contrecarrer les efforts des politiciens pour les manipuler.

Aujourd’hui Becker n’a pas besoin d’être sanctifié, il suffit de l’étudier et d’apprécier ses travaux.

À cet égard, la présence des plus grands économistes du monde et de plus d'une centaine de ses anciens Ph. D. à la conférence de Chicago est un hommage rendu à son excellence et à son influence durable.

 

Filip Palda est Professeur titulaire à l’École nationale d'administration publique (ENAP), Université de Montréal. Il a assisté à la conférence en l’honneur de Gary Becker en tant que l’un de ses anciens Ph. D.

 

Si vous ignoriez les théories de Gary Becker avant la lecture de ce blog, vous avez des excuses : aucun de ses livres n’a encore été traduit en français, à ce jour. Vous trouverez ci-joint un document résumant ses oeuvres

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PASSAGE À WHARTON SCHOOL

8 Novembre 2014 , Rédigé par André Boyer Publié dans #INTERLUDE

PASSAGE À WHARTON SCHOOL

L'ENTRÉE DE WHARTON SCHOOL

 

Le voyage passait par Londres où résidaient mes cousins germains. L’occasion de faire une halte bienvenue avant de prendre l’avion pour Philadelphie. Mais j’avais le moral dans les chaussettes, aussi la ville, à mon arrivée, m’est apparue parfaitement sinistre.

 

J’avais trouvé une chambre dans International House, Chestnut Street, qui était située dans un grand immeuble situé prés du campus de Wharton School. Si ce dernier était tout à fait avenant, avec son gazon et ses bâtiments de briques ocre, le centre de Philadelphie, où se situait International House était en revanche parfaitement glauque en ce début du mois de juillet 1974. Il y régnait une chaleur torride qui rayonnait sur des rues grises, ou passaient de rares piétons et des voitures de police aux sirènes hurlantes, jour et nuit.

Il faut convenir que le centre de Philadelphie, au mois de juillet 1974 était aux antipodes de la riante campagne qui environnait Albany à l’automne 1973.

Ce séjour studieux en plein été, alors que ma famille était à Nice, me déprimait profondément au point que je m’enfermais dans ma chambre les trois ou quatre premiers jours de mon arrivée, me concentrant sur la lecture des quatre tomes de la Guerre d’Algérie, d’Yves Courrière, 2000 pages. Je l’avais pris pour occuper mes veillées pour les deux mois du séjour et je l’ai dévoré en quelques jours : j’ai toujours été passionné par l’histoire. Dans cette courte période dépressive, ce livre, très documenté du reste, m’a permis de fuir le monde et d’amortir le choc.

Mais j’ai fini par me résoudre à sortir de ma tanière pour voir l’université et la ville. J’ai commencé par me rendre à la cérémonie du 14 juillet organisée chez le Consul de France. Bien m’en a pris, car j’ai fait la connaissance d’un couple de jeunes diplômés français qui me permirent tout au long du séjour de me sentir moins seul.

Je me suis aussi rendu à Wharton School, tout proche, rencontrer et écouter les professeurs présents pour le summer semester.

J’étais à Wharton au titre d’une bourse de recherche financée par la FNEGE. Il me suffisait de participer aux séminaires doctoraux organisés par Wharton et de construire moi-même mon programme de recherche. Sans trop réaliser la chance que j’avais, j’ai participé à des séminaires avec des professeurs  aussi prestigieux qu’Oliver Williamson (transaction cost economics) ou Edwin Mansfield (managerial economics). J’ai rencontré aussi de jeunes chercheurs de grande qualité, italiens, japonais ou allemands.

Une fois que j’eus retrouvé mon équilibre, j’organisais la journée autour des séminaires, des longs séjours dans la bibliothèque où je découvris sans cesse de nouveaux articles que je photocopiais avec frénésie, autour également du sport et des rencontres que je faisais progressivement.

J’avais mis au point un rythme qui me permettait de passer huit heures sans sortir de la bibliothèque, en alternant recherche universitaire, pauses-café et lecture de livres d’histoire, notamment les lettres de Napoléon durant les cent jours, dont j’admirais au travers de sa correspondance, le talent organisateur et la lutte forcenée, voire frénétique, contre le destin. Il déploya pendant cette période une énergie et une intelligence presque inhumaines pour réorganiser l’armée, alors que ses efforts étaient d’avance voués à l’échec. J’en ai tiré une leçon philosophique relative à la relation entre les efforts et le destin…

Quant au sport, je pratiquais activement le demi-fond, comme à Albany avec en sus une température torride, mais un jour où j’avais rassemblé toute mon énergie, je parvins à atteindre le chrono d’une minute cinquante-six secondes sur les 800 yards, un temps dont je suis encore très fier, la preuve.

J’accumulais donc une grande quantité de photocopies, tout en construisant ma future thèse autour des effets de la fiscalité sur la croissance de la firme. En dehors de la recherche, j’élargissais rapidement le cercle de mes connaissances tandis que les nouvelles de ma famille étaient assombries par l’accident grave qu’avait évité mon fils Thierry, attaqué, à l’âge de quatre ans, par un chien-loup chez des amis en Suède. Réussissant à baisser la tête au dernier moment, il n’avait eu « que » le cuir chevelu arraché par la morsure de l’animal.

L’ambiance aux Etats-Unis était alourdie par le Watergate, puisque j’assistais aux derniers soubresauts de la Présidence de Richard Nixon, directement menacé par une procédure d’impeachment devant le Sénat qui le contraignit à l’annonce dramatique de sa démission le soir du 8 août 1974.

À la fin septembre, je quittais les Etats-Unis avec, contrairement à mon départ d’Albany l’année précédente, le sentiment du devoir accompli. J’avais les valises pleines de documents et la tête structurée autour de quelques lignes directrices concernant ma thèse : la croissance des firmes et les effets de la fiscalité sur les éléments structurants de la croissance, coûts de production, choix d’investissements, stratégie.

 

Je me souviens pourtant d’une anecdote un peu mortifiante qui eut lieu le jour même de mon départ. Quittant la bibliothèque de l’université, un étudiant me demanda l’heure. « A quarter past four » lui répondis-je, très fier de mon anglais. Il doucha aussitôt la confiance en mon accent en notant, amusé : « you are french »…

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Le management selon Robert Owen

5 Novembre 2014 , Rédigé par André Boyer Publié dans #PHILOSOPHIE

Le management selon Robert Owen

ROBERT OWEN, à cinquante ans.

 

Si vous vous demandez pourquoi je traite de Robert Owen et des coopératives dans cette série sur le management, dont vous conviendrez qu’elle a déjà commencé curieusement par une réflexion sur le mouvement anarchiste, voici ma réponse :

 

Manager des êtres humains, c’est les contraindre en faisant appel à la confiance qu’ils accordent au manager, aux plans éthique et technique. Cette contrainte est sans cesse suspecte d’abus, d’où l’importance de la structure du pouvoir et de sa mise en oeuvre dans toutes les organisations humaines. L’anarchisme tente de résoudre cette difficulté en la niant, c’est-à-dire en supprimant le pouvoir, ce qu’il justifie par des considérations éthiques qui placent la liberté de la personne au-dessus de toutes les autres valeurs en jeu dans les structures organisationnelles.

Les actions et les théories de Robert Owen mettent bien en valeur à la fois les considérations morales qui les inspirent et les difficultés pratiques de les mettre en avant dans l’organisation. Ces considérations morales sont suffisamment prégnantes pour que le mouvement coopératif qui s’en est, en partie, inspiré soit toujours vivace, mais limité dans sa diffusion. L’analyse qui suit doit nous inciter à être attentif à la relation entre l’organisation et la pratique du pouvoir la mieux adaptée en fonction du type d’organisation.

Robert Owen (1771-1858) peut être qualifié de socialiste utopique réformateur et, pour ce qui nous intéresse le plus ici, de père fondateur du mouvement coopératif. C’est un homme qui a instinctivement donné la priorité à l’aspect pratique des choses. Cependant, lorsque l’on sait que son père était forgeron et que Robert Owen a travaillé dès l'âge de dix ans comme commis chez un marchand du Lincolnshire, puis dans une maison de commerce de Manchester, on est moins étonné de son penchant pour la pratique. 

Agé de 18 ans, il s’associe sans succès avec un artisan pour construire des machines à filer le coton, mais il apprend si vite qu’à 20 ans, il prend la direction d'une filature de coton qui devient rapidement l'un des plus grands établissements de Grande-Bretagne, employant 4 500 personnes, du fait, notamment, des remarquables perfectionnements qu’il a apportés à la filature du coton.

Il s’affirme donc très jeune comme un industriel à succès. Se mariant avec la fille du propriétaire de la filature de New Lanark, David Dale, il achète cette filature avec ses associés et en devient le dirigeant (1800). Ses succès précédents dans la gestion des manufactures de coton à Manchester l’incitent à diriger New Lanark selon des principes plus profonds que ceux qui étaient couramment pratiqués dans cette activité.

La manufacture de New Lanark avait été fondée en 1784 par David Dale et Richard Arkwright. Ce dernier est bien connu pour être l'inventeur de la machine à filer et de la machine à carder, capable de transformer le coton brut en fil. Arkwright était parvenu, en combinant énergie, machinisme et main d'œuvre semi-qualifiée à traiter une matière première nouvelle à l’époque, le coton et à créer une production de masse, plus d'un siècle avant Henri Ford.

La filature employait environ deux mille personnes dont un quart d’enfants âgés de cinq ans et plus, issus pour la plupart des orphelinats d'Édimbourg et de Glasgow. Avant l’intervention d’Owen, les enfants étaient déjà mieux traités qu’ailleurs, mais les conditions de vie des ouvriers restaient misérables et leurs niveaux d’éducation et d'hygiène étaient très faibles, ce qui expliquait d’après Owen, le vol et l’alcoolisme.

Owen entreprit alors d'élever avec prudence le niveau de vie de ses ouvriers, pour ne pas mettre en danger la profitabilité de la filature. Il améliora les habitations et s’appliqua à inculquer des notions d'ordre, de propreté et de prévoyance. La vente d'alcool fut strictement réglementée et il ouvrit un magasin où l'on pouvait acheter des produits de bonne qualité quasiment à prix coûtant. Son plus grand succès résida dans son plan d’éducation des enfants, au point qu’il est considéré comme le créateur de l'école primaire en Angleterre.

Les contemporains d’Owen furent impressionnés par les succès de ses projets, succès fondés sur son esprit pratique et sur la confiance qu’il sut obtenir progressivement de ses ouvriers. On ne s’en étonnera pas, tout en observant que la réussite apparente de ses idées accentua sa tendance à la philanthropie qui le conduisit progressivement à de moindres succès et à l’échec.

 

Retenons cependant à cette étape qu’il fonda ses premiers succès sur le caractère pratique de ses innovations et sur un niveau d’échange plus élevé entre le management et les ouvriers en réussissant à persuader ces derniers qu’il voulait leur bien et qu’il restait un entrepreneur compétent.  

 

(À SUIVRE)

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EURAFRIQUE

2 Novembre 2014 , Rédigé par André Boyer Publié dans #ACTUALITÉ

EURAFRIQUE

Terminus, LAMPEDUSA

 

D’ici 2100, le temps d’une vie, l’Afrique, continent dont la population s’accroît le plus vite, devrait voir sa population presque quadrupler, passant de 1,1 milliard actuellement à 4,2 milliards en 2100. À cette époque, 40 % des êtres humains seront africains.

 

Déjà, d'après les statistiques de l'ONU, dans seulement un tiers de siècle, le Nigeria, qui comptait 32 millions d’habitants en 1950 et 175 millions aujourd'hui, sera plus peuplé que les Etats-Unis. Fort de près de 400 millions d'habitants, le géant africain sera le troisième pays le plus peuplé du monde, après l’Inde et la Chine.

Ces projections démographiques peuvent-elles nous laisser indifférents ?  Je ne le crois pas, d’où ce blog et son titre, car l’Europe est la partie du monde la plus directement concernée par l’évolution de l’Afrique.

Pendant les prochaines décennies, il faudra mettre en parallèle la croissance rapide de la population africaine et la quasi-stagnation, autour de cinq cents millions d’habitants, de la population de l’Union Européenne. Cela aura, par exemple, un effet majeur sur la francophonie, puisque la France, qui devrait atteindre 70 millions d’habitants en 2050, ne représentera plus que 10% des francophones du monde, les autres se trouvant principalement en Afrique.

Que va t-il donc se passer, dans les prochaines décennies, entre l’Europe et l’Afrique ?

En premier lieu, l’Europe va subir une pression migratoire croissante de la part de l’Afrique. Le jour de la parution de ce blog, comme chaque jour, deux mille personnes majoritairement africaines se réfugieront, rien qu'à Lampeduza, pour se disperser ensuite en Europe. Leur nombre a été multiplié par dix en un an. Cette pression s’exerce en premier lieu sur le Maghreb où l’on rencontre toujours plus d’africains sub-sahéliens, mais elle concerne aussi toute l’Europe, y compris septentrionale : en Suède, deux mille personnes arrivent chaque semaine à Malmö. Elles sont loin d’être majoritairement africaines, mais leur proportion croit.

Il paraît improbable que cet afflux ne provoque pas des résistances croissantes en Europe et au Maghreb, qui se manifesteront par des réactions hostiles et par des efforts de plus en plus énergiques pour fermer les frontières. L’accord de Schengen est déjà mis en accusation et il a peu de chances de rester en l’état face à un accroissement continu des flux migratoires.

Mais ce flux africain est-il destiné à durer ? Si la porte libyenne, imprudemment ouverte par les apprentis sorciers qui nous gouvernent, se referme, ne va t-il pas se tarir ?

Je ne le crois pas non plus, car des raisons persistantes expliquent cette migration. Il faut en premier lieu ne jamais oublier que les avions, la télévision ou Internet visent tous à unifier le monde. Aucun Africain n’ignore désormais qu’atteindre le havre européen est possible, et souvent souhaitable.

En second lieu, l’Europe est bien un havre car elle est, pour beaucoup d’Africains, la promesse tout simplement de pouvoir survivre, avant d’envisager de s’y épanouir. En effet, le climat y est tempéré, les hôpitaux y sont nombreux, organisés et ouverts, les moyens pour se nourrir et se loger y sont disponibles, les enfants y sont les bienvenus et les écoles leur sont ouvertes, la police et la justice y fonctionnent, bref on trouve en Europe des États organisés.

En Afrique, la situation est contrastée. Nombre d’États n’ont pas pu mettre en place les structures de base capables d’assurer le bien-être, voire même la survie de leurs populations, c’est-à-dire des hôpitaux, des écoles, une police, une justice. L’instinct individuel de survie commande de tenter de sortir d’une telle situation, en quittant non seulement le pays mais la région. Lorsque les réfugiés actuels fuient l’Erythrée en guerre civile, ils ne s’arrêtent pas en Ethiopie, mais continuent jusqu’en Suède !

Comment s’opposer à un tel mouvement ? Notre idéologie, qui nous a permis de les conquérir, s’appuie sur l’apport du progrès, de la solidarité et de la liberté individuelle à l’ensemble de l’humanité. Elle aura du mal à justifier le rejet à la mer ou même le renvoi des Africains vers leurs pays d’origine.

Aussi, volens nolens, sommes-nous solidaires de l’avenir de l’Afrique, même si la plupart des Européens n’en sont pas encore conscients.

Si, massivement et rapidement, nous ne faisons pas tous nos efforts pour participer à leur croissance économique, si nous ne les aidons pas à organiser leurs systèmes de formation, si nous ne leur apportons pas notre soutien médical, si nous ne contribuons pas à l’organisation de leurs États, préparons nous alors à leur faire de la place chez nous, avant, du fait de leur double croissance, démographique et économique, de devenir leurs vassaux, sinon leurs colonies.

Si les élites européennes sont à la recherche d’un objectif mobilisateur, qui assure la foi dans notre idéologie, la création d’emplois utiles et la protection de notre identité, le développement conjoint de l’Afrique et de l’Europe s’impose, dans lequel la France peut, de plus, jouer un rôle moteur. Ne le joue t-elle pas en ce moment même, en s’efforçant de stabiliser les pays du Sahel ?

 

Chaque jour qui passe rend cet impératif stratégique, politique, économique et social plus urgent.

 

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